Sélectionner une page

Le courage des démocraties

« L’enjeu majeur de nos démocraties, parce qu’il porte leur avenir, consiste à regagner les faveurs de leurs concitoyens. Ceci suppose de parvenir à les convaincre que, face aux illusions du populisme ou à la brutalité des autoritarismes, rien ne vaut la douceur de la démocratie ». Le point de vue de Perrine Simon-Nahum, historienne et philosophe.

La mobilisation syndicale face à la réforme des retraites et l’organisation qui y a présidé doit être considérée jusqu’à aujourd’hui comme une victoire de la démocratie. L’opinion publique française ne s’y est d’ailleurs pas trompée, qui, en dépit de sa conviction de voir la nouvelle loi s’appliquer, apporte ses suffrages à la mobilisation même quand elle n’y participe pas.

Que nous disent les événements actuels, la pandémie, la guerre en Ukraine ou la réforme des retraites de l’état des démocraties ? Que celles-ci sont en réalité engagées dans deux guerres. La première se déroule sur le territoire ukrainien, combine les caractéristiques des guerres classiques et celles des nouvelles guerres hybrides. La seconde est plus ancienne et mine de l’intérieur nos institutions et les principes qui les fondent. Elle prend la forme des attaques quotidiennes proférées contre les démocraties soit de manière directe comme on le voit au Parlement, où certains élus, pensant porter la voix du peuple, dégradent chaque jour son image, soit de manière plus insidieuse par la diffusion des fake news ou des théories complotistes.

La guerre militaire a pris naissance dans le déni de l’histoire opéré par le pouvoir russe et son refus de voir le peuple ukrainien faire le choix de la liberté et de la démocratie. La guerre intérieure, repose de la même façon sur des dénis de vérité qui voient les états-majors politiques des partis radicaux et les candidats populistes travestir en permanence la réalité et user de tous les moyens que fournissent les réseaux sociaux pour convaincre l’opinion que des pouvoirs délétères sont à l’œuvre qui confisquent son avenir.

Opposées par principe à la violence

Certes, nos démocraties font aujourd’hui face à d’importants défis : le réchauffement climatique, les inégalités économiques, la corruption, la sécurité militaire et sanitaire. Mais l’enjeu majeur, parce qu’il porte leur avenir, consiste pour elles à regagner les faveurs de leurs concitoyens. Ceci suppose de parvenir à les convaincre que, face aux illusions du populisme ou à la brutalité des autoritarismes, rien ne vaut la douceur de la démocratie.

Il leur faudra pour cela faire œuvre de pédagogie en montrant ce que certains dénoncent comme des faiblesses – le manque d’efficacité, l’absence de transparence et plus encore la temporisation dans la prise de décisions politiques -, fait en réalité leur force. Cela participe de leur essence, celle du temps long qui laisse au débat la possibilité de se déployer et aux différents avis de se faire entendre, celle du principe de représentation qui suppose qu’en cas de changement de majorité, les politiques menées pourront prendre d’autres directions.

Les démocraties ne combattront pas leurs adversaires en allant sur le terrain de ceux-ci car elles sont par principe opposées à l’emploi de la violence. Il leur faut donc explorer d’autres chemins, trouver d’autres expressions qui ne soient ni celles de la séduction, ni celles de la contrainte, l’une recouvrant souvent la seconde. Pour cela, la période que nous vivons est particulièrement propice.

S’interroger sur le devenir des démocraties ne revient pas à lire dans une boule de cristal ni à se livrer à un exercice de prophétie mais suppose de prendre la mesure des sacrifices qu’impose la tension entre la réalité et l’idéal politique. Sur le terrain de la guerre, le réarmement intellectuel n’est pas moins dissuasif que l’armement militaire. Faute de quoi le XXIe siècle pourrait fort bien être le siècle de toutes les violences.

Perrine Simon-Nahum, historienne, philosophe.

(*) Historienne, philosophe, directrice de recherche au CNRS, a publié « Les déraisons modernes » (Ed. de l’Observatoire).

 

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *