Agriculture, Agrumes, grenades, pistaches… : Les Pyrénées-Orientales, frappées par une sécheresse historique, voient leurs arboriculteurs se lancer dans de nouvelles cultures plus résistantes. Une diversification nécessaire, mais qui relève encore du pari.
Dans les Pyrénées-Orientales, un paysage agricole redessiné par les nouvelles cultures![[object HTMLSpanElement]](https://i0.wp.com/assets-decodeurs.lemonde.fr/redacweb/design-edito-2306-adaptation-09-agriculture-assets/ada-ag-pyrenees-6.jpg?resize=780%2C520&ssl=1)
Plantation de jeunes mandariniers sur une ancienne parcelle de pêchers chez Paul Pelissier, à Saint-Féliu-d’Amont (Pyrénées-Orientales), le 7 juin 2023.
L’adaptation de la France au réchauffement climatique. La rédaction s’est mobilisée pour raconter l’immensité du défi et l’urgence de l’action.
Au moindre pas et mouvement, un nuage de poussière se soulève. « On se croirait au Sahel. D’habitude, on n’a jamais de poussière au printemps », s’agace Yanick Laffon, arboriculteur près de Millas, dans les Pyrénées-Orientales. Dans ce département touché par une sécheresse historique, qui n’a quasiment pas connu de pluie depuis plus d’un an, l’aridification est bel et bien une réalité. « Regardez mes pêchers, ils ont des fruits rouges, mais pratiquement pas de feuilles. On dirait des sapins de Noël ! » Les pêches sont pourtant le fleuron de cette plaine du Roussillon, dont tous les locaux rappellent qu’elle est le « jardin de la France » et l’une des principales zones de production de prunus en France.
Mais les soucis s’accumulent pour l’or jaune du Roussillon. En haut de la liste figure la sharka, cette maladie virale qui attaque les pêchers, redoublant d’intensité depuis une dizaine d’années. A la moindre détection sur un arbre, celui-ci doit être abattu. « Chaque année, on perd environ 10 % de nos pêchers à cause de la sharka », explique Yannick Chevrier, directeur de la coopérative La Tour à Millas, qui regroupe vingt et un producteurs en agriculture biologique. A ce ravageur s’ajoute, cette année, cette sécheresse inédite, symptôme d’un réchauffement climatique appelé à s’intensifier. La saison est encore trop peu avancée pour tirer le moindre bilan, mais les arboriculteurs ont d’ores et déjà constaté des floraisons difficiles, des fruits moins gros et hors calibre.
Pour faire face, ils n’ont d’autre choix que de se diversifier. Ces dernières années, la coopérative fruitière La Tour s’est notamment lancée dans la production d’agrumes, en plantant 15 hectares. La clémentine fait partie des quatre fruits les plus consommés par les Français (8 kilos par an et par ménage), mais la seule filière locale est en Corse. Les clémentiniers résistent mal au gel et leur implantation géographique était jusqu’alors limitée. Mais la hausse des températures, en particulier l’hiver, ouvre une voie – étroite – à la culture de cet agrume dans le sud de l’Hexagone : « Les températures montent dans les Pyrénées-Orientales, mais on ne peut pas encore se considérer totalement en zone hors gel », nuance Eric Hostalnou, responsable fruits et légumes à la chambre d’agriculture du département.

Source : inventaire agricole, 2020. Eugénie Dumas pour « Le Monde »
3 227 exploitations agricoles (— 22 % par rapport à 2010)
38 021 hectares de surface agricole utile
3 660 chefs d’exploitation dont 26 % de femmes
Age moyen : 53,5 ans
Principales orientations agricoles : viticulture, arboriculture fruitière, maraîchage
A ce jour, plusieurs dizaines d’arboriculteurs du département se sont lancés. Les plants de Paul Pelissier n’ont que 6 ans, mais ils ont commencé à produire durant l’hiver 2022 et semblent résister aux restrictions d’irrigation imposées par les arrêtés sécheresse. Parce qu’il ne perd pas ses feuilles l’hiver, le clémentinier a besoin d’eau toute l’année, mais, contrairement aux fruits d’été, ses besoins sont moins importants lors des mois les plus chauds, quand la ressource hydrique manque le plus. Paul Pelissier est déjà conquis : « Les arbres demandent très peu d’entretien, et rien que l’odeur quand ils sont en fleurs, c’est un vrai plaisir », se réjouit-il.
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Yanick Laffon aussi a planté des clémentiniers l’an dernier, encore trop jeunes pour produire, mais il a plus de recul sur ses essais de kaki. « Quand j’en ai planté 1 hectare il y a six ans, mon père m’a traité de fou. Lui en avait mis il y a cinquante ans, mais, en quelques années, il avait tout arraché. Personne ne les achetait. » La donne semble avoir changé : le kaki, surtout ses nouvelles variétés comme le kaki pomme, moins astringent, a trouvé ses consommateurs. Et sa résistance séduit les arboriculteurs.
Sept vergers pilotes
En arboriculture, la diversification relève du pari. Car si les céréaliers sèment leurs cultures chaque saison, les vergers sont plantés pour vingt à cinquante ans. L’anticipation des climats à venir est donc clé dans ce département qui se réchauffe fortement. « A Perpignan, 2022 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée avec 17,8 °C en moyenne, alors qu’on aurait dû mesurer 16,1 °C, fait valoir Matthieu Sorel, climatologue à Météo-France. D’ici à 2050, ces températures de 2022 seront considérées comme normales. » Les observations de l’agence météorologique confirment une « boucle de rétroaction » entre chaleur et sécheresse : « Des sols plus secs entraînent des températures plus élevées, qui elles-mêmes contribuent à assécher les sols. »
Mais si la tendance est connue – des étés plus chauds et moins pluvieux, des sols plus secs toute l’année –, les variations d’une année à l’autre restent difficiles à anticiper. Sur les épisodes de grêle par exemple, hantise des agriculteurs, les climatologues ne se risquent pas à esquisser de trajectoire. « C’est un département qui a une typologie compliquée, avec d’un côté les Pyrénées et le mont Canigou, qui culmine à 2 800 mètres – on aura donc toujours des phénomènes de gelées dans l’intérieur des terres –, et une zone littorale sous influence de la Méditerranée et des épisodes orageux », détaille Matthieu Sorel.
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C’est donc tout un paysage agricole dont le visage se redessine. Dans la vallée de l’Agly, les terres fertiles de la plaine du Roussillon laissent place à une végétation plus aride. Ici, l’essentiel de l’activité tourne autour de la vigne, seule culture possible dans cette garrigue accidentée. Même ce travail, peu mécanisé, se réduit au profit des friches. Pour contrer ce phénomène et revitaliser les villages de la vallée, élus locaux, agriculteurs et centres de formation réfléchissent à lancer de nouvelles cultures. Réunis au sein d’une association, Aparm (pour « Avenir production agricoles résilientes méditerranéennes »), leurs regards se sont tournés vers le pistachier, arbre robuste qui pousse à l’état sauvage dans la garrigue, sans apport d’eau. Dans cette vallée au cœur de la zone rouge en matière de sécheresse, l’argument fait mouche et, l’hiver 2023-2024, sept vergers pilotes seront plantés sur des parcelles communales, et onze autres chez des agriculteurs – un lancement facilité par l’achat groupé de plants et de matériel –, pour un peu plus de 11 hectares.
En France, la culture du pistachier en est à ses balbutiements, mais des producteurs méridionaux se fédèrent pour lancer une filière locale. « On ne souhaite pas planter de grandes surfaces, on veut déjà montrer à petite échelle que ça marche, que c’est rentable », explique Théophile Martinez, maire (divers gauche) de Cases-de-Pène, qui mise sur l’effet d’entraînement. Maguy Bonzoms, ancienne pharmacienne revenue au travail de la vigne de ses parents et grands-parents, s’est déjà décidée : ces prochains mois, elle plantera un demi-hectare de pistachiers. Pour la vice-présidente de l’association Aparm, l’enjeu est de préserver l’identité agricole de la vallée de l’Agly. Alors que cette rivière, réduite à un maigre filet d’eau, fait grise mine, la pistache pourrait redonner des couleurs au territoire, espère-t-elle. Et rien qu’à l’évocation des grands noms de la chocolaterie qui pourraient transformer ces futures pistaches made in France, les regards s’illuminent.
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Car il ne s’agit pas que de planter, il faut assurer tout le suivi de chaîne, jusqu’aux débouchés. Côté matériel, l’IUT de Perpignan mettra à disposition un séchoir au collectif, et des discussions sont en cours pour l’utilisation d’une casserie ; pour la commercialisation, une étude de marché sera menée. Dans le département, beaucoup citent l’exemple de la grenade, dans laquelle nombre de producteurs se sont lancés, avant de reculer, faute de demande. « Il ne faut pas refaire cette erreur de partir sur des produits de niche où il y a très peu de consommation et beaucoup de concurrence », met en garde Eric Hostalnou, même si quelques pionniers de la grenade ont persévéré et trouvé leur créneau, en transformant, en vendant en direct ou en circuit court.
Cinquante-six fruits différents
Avec la montée des températures, certains osent même des cultures plus exotiques. A Torreilles, à l’est de Perpignan, Lili et Frédéric Morlot font pousser mangues, fruits du dragon, bananes et autres goyaves sous des serres photovoltaïques. Les plants ont tous été rapportés de La Réunion par le couple, qui s’est lancé dans cette petite production de fruits tropicaux bio et locaux en 2015. « A la base, on cultive surtout ce qui nous plaît et ce qu’on aime manger », insiste Lili Morlot.
Sans référence d’adaptation de ces cultures en métropole, les Morlot avancent à l’aveugle. « Ces derniers hivers, on est descendus à – 7 °C. Même dans les serres, ça gèle, car elles ne sont pas chauffées. Mais on tâtonne et on arrive à trouver les plants qui peuvent passer les moments critiques, et des associations qui les rendent plus résistants. » La clé de voûte de leur production, vendue en direct ou dans des magasins bio, repose sur la diversité : en tout, le couple cultive 56 fruits différents, et plusieurs variétés pour chacun.
Mais le salut viendra peut-être de la réhabilitation de fruits mal aimés. Frédéric Bey a pu passer pour un illuminé quand il a planté un verger de figuiers de Barbarie, entre autres oliviers, grenadiers et agrumes, sur son exploitation d’Argelès-sur-Mer. Ce cactus qui pousse sur les bords de route de Méditerranée ne nécessite quasiment pas d’eau et sert souvent de plante d’ornement. Mais son fruit, épineux, reste encore peu valorisé, alors que, transformé en jus, il révèle de délicieuses notes sucrées. Pour rendre ses lettres de noblesse à la figue de Barbarie, Frédéric Bey fait de la pédagogie, profitant de la proximité des campings d’Argelès pour organiser des visites de son « jardin typiquement méditerranéen ».
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Dans ses pratiques, l’arboriculteur a aussi le souci de limiter son impact. A la tête d’une association locale d’agroforesterie, il a entouré ses cultures d’arbres, pour les protéger des vents, des attaques de grêle et apporter de l’ombre, et il laisse ses vergers enherbés. Car s’adapter nécessite de mettre en œuvre un ensemble de stratégies : « Il faut “éduquer” nos arbres, plaide Frédéric Bey. Si on les arrose au goutte-à-goutte, ils deviennent fainéants. Et ne pas arroser du tout, c’est un risque sous nos climats, surtout les premières années. Mais si on espace l’apport d’eau, l’arbre est incité à développer ses racines dans le sol, et entre peu à peu dans un cycle vertueux. »
Les feuilles bien vertes de ses grenadiers, agrumes et figuiers témoignent d’une bonne acclimatation à cette année exceptionnellement sèche. Frédéric Bey ne souhaite pas pour autant opposer les modèles agricoles. « On a beaucoup à apprendre les uns des autres et la transition doit se faire avec tout le monde, assure-t-il. On est parmi les premiers en France à subir un choc climatique aussi intense pour nos milieux agricoles. Mais dans ce contexte de crise, on essaie d’être une voix positive, parce qu’on a des moyens d’action. » Expérimenter, tâtonner, avancer… les arboriculteurs des Pyrénées-Orientales montrent ainsi que des voies d’adaptation existent, propres à chaque territoire. Elles nécessitent de la patience et de l’humilité : aucune n’est miraculeuse.
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