Les restaurateurs de rivières, agents discrets d’une réconciliation entre l’homme et la nature
Leurs actions, au fond des bosquets et des zones humides, ne sont pas spectaculaires. Les restaurateurs de rivières sont pourtant en première ligne d’un combat inégal pour réparer les erreurs du passé et lutter contre les effets du dérèglement climatique. Alors que le Parlement européen a adopté le 12 juillet une loi sur la restauration de la nature, Mediapart a suivi l’un d’eux au fil de l’eau.
Nicolas Cheviron
Aydat (Puy-de-Dôme).– « C’est vraiment un projet auquel je crois. Et il ne m’a pas fait défaut jusque-là. » Aurélien Mathevon est fier, à bon droit. Avec le Syndicat mixte des vallées de la Veyre et de l’Auzon (SMVVA), il a redonné vie à un espace d’environ deux hectares entre terre et eau en bordure du lac d’Aydat, une baignade prisée des Clermontois·es à une vingtaine de kilomètres de la préfecture du Puy-de-Dôme.
Ici s’étendait jusqu’aux années 1970 une zone humide qui filtrait les eaux de la Veyre avant de les relâcher dans le lac. Puis on a eu un besoin impérieux de cet espace pour y poser un parking, un terrain de foot, un espace de jeu, et le petit marécage a été remblayé. Conséquence de ce choix, détournée de son cours naturel, la Veyre a déversé ses eaux riches en nutriments issus de l’activité humaine directement dans le lac, accélérant l’eutrophisation du bassin de 66 hectares. C’est-à-dire son asphyxie par des algues dopées aux phosphates.

Aurélien Mathevon, technicien de l’eau du Syndicat mixte des vallées de la Veyre et de l’Auzon, dans la zone humide restaurée du lac d’Aydat
« Le lac était devenu vert fluo, les gens avaient peur de s’y baigner et les fermetures de la plage étaient régulières », en raison de risques d’empoisonnement par des toxines produites par des cyanobactéries, se souvient Aurélien, à la manœuvre depuis 2005. Le SMVVA s’est ainsi lancé en septembre 2011 dans son plus grand projet de restauration de la nature à ce jour, pour 1,3 million d’euros sur onze ans, comprenant le creusement de deux bassins de décantation de 1 300 et 3 600 mètres carrés et la reconstitution d’une zone marécageuse de 1,6 hectare.
« Les bassins piègent le phosphore sédimentaire, et le phosphore dissous est mangé par les plantes dans la zone humide », explique le technicien. Les bassins sont curés tous les cinq ans et leurs boues valorisées dans des plans d’épandage, loin des cours d’eau et des zones humides. Et cela fonctionne. « Depuis le retour de la zone humide, en 2012, on n’a eu que deux fermetures très courtes de la baignade, en 2017 et 2019, en raison d’une bactérie qui n’est plus considérée aujourd’hui comme toxinogène », commente Aurélien. Il se réjouit : « Plus d’une centaine d’espèces d’oiseaux ont été observées dans la zone. Notre expérience sert de modèle à plein de structures. Elle a été présentée au sommet du génie écologique à Séoul. »
« Les méandres prennent beaucoup de place »
La zone humide du lac d’Aydat a une autre vertu : avec ses 230 mètres de pontons, ces points d’observation de la richesse ornithologique, elle est l’un des rares endroits où le public peut constater les effets des travaux de restauration de la nature. Car le plus souvent, c’est loin des regards, au creux du lit des rivières, au milieu des champs, que s’affaire Aurélien. « Le préalable nécessaire à l’existence de cette zone humide, c’est tout le travail qui a été effectué en amont, sur le cours de la Veyre », résume-t-il.
Plus haut en effet, le SMVVA a multiplié les travaux d’aménagement de la rivière. Des travaux allant de la simple « mise en défens » de certaines portions de la rivière – consistant à installer des clôtures empêchant le passage des troupeaux dans le lit, et des abreuvoirs pour compenser cette perte d’accès – à la réinstallation du cours d’eau dans son cours originel – le reméandrage.
Ici comme ailleurs, « les méandres prennent beaucoup de place, et la priorité, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, était de nourrir la population », raconte Aurélien Mathevon. « La solution a été de mettre les cours d’eau tout droits pour qu’ils prennent moins de place, et aussi pour que l’exploitation des champs soit plus facilement mécanisable. » Sur la Veyre, on voit apparaître ces tracés rectilignes au milieu des années 1960.
Le problème, sur ces voies d’eau en mode autoroute, c’est que plus rien ne retient le courant qui descend tout schuss, entraînant avec lui les sédiments et accélérant l’érosion. Les berges sont plus raides, les lits s’enfoncent, avec pour conséquence une réduction de la nappe d’eau sous-jacente ainsi que la déconnexion des zones humides qu’alimentait la rivière. Cette « rectification » touche aussi les espaces de reproduction des populations aquatiques.
Le SMVVA est parvenu à redonner son cours d’origine à la Veyre sur une portion d’un kilomètre, qui s’en est trouvée allongée de 500 mètres. Ailleurs, quand le tracé originel n’était plus identifié ou plus atteignable en raison d’obstacles, le syndicat a procédé sur 3,5 kilomètres à une « renaturation », soit l’installation de petits méandres dans le lit actuel de la rivière. Ce dernier a été relevé, regarni de sédiments et de pierres. Les berges ont été abaissées et végétalisées pour retenir les sols. Des arbres ont été plantés pour faire de l’ombre à l’eau.
« Nos truites ont besoin d’eau fraîche, leur zone de confort est à 18 °C. À 23 °C, elles meurent », indique Aurélien. Il précise : « La reconnexion de la rivière avec les zones humides permet à celles-ci de jouer leur rôle d’éponges, qui se gonflent d’eau en hiver et la restituent en été. Pour lutter contre la sécheresse, il n’y a pas de secret. Il faut retenir l’eau dans les sols. »
« Certains jouent le jeu, d’autres non »
La difficulté, pour le petit syndicat intercommunal, c’est que ces aménagements, et leur bon fonctionnement ultérieur, reposent sur l’accord des propriétaires des terrains traversés par la rivière. « S’ils acceptent, nous assumons tous les travaux, tout ce que nous demandons, c’est qu’ils assurent l’entretien. Certains jouent le jeu, d’autres non », commente Aurélien, qui a constaté que certaines clôtures ont été arrachées et que le bétail est venu s’abreuver et déféquer dans le lit de la Veyre.
Le technicien se sent aussi un peu dépassé. S’il travaille avec trois animatrices de projet, il est seul à intervenir sur le terrain. « Quand je n’avais qu’une, puis deux rivières à gérer, je pouvais suivre tout ce qui se passait, intervenir sur chaque barrière qui saute. Maintenant, j’en ai cinq et je ne peux plus tout voir », déplore-t-il.
Pour son onzième programme quinquennal (2019-2024), l’Agence de l’eau a prévu une enveloppe de dépenses de 36,7 millions d’euros pour l’aide aux travaux sur les rivières et les zones humides dans le secteur « Allier – Loire amont », dont 6,8 millions d’euros pour des projets dans le Puy-de-Dôme. Malgré ces investissements, les objectifs assignés par la directive-cadre européenne sur l’eau du 22 décembre 2000 sont loin d’être remplis.
Nous n’avançons pas conformément à l’objectif donné, mais nous avançons. : Jean-Pierre Morvan, responsable de l’Agence de l’eau
« L’objectif était d’atteindre une proportion de 71 % de masse d’eau en bon état d’ici à 2027, mais nous sommes à 29 % actuellement sur l’amont du bassin et tout le monde sait qu’on n’y arrivera pas d’ici à 2027 », commente Jean-Pierre Morvan, responsable de l’Agence de l’eau pour ce secteur. « Le niveau d’implication et de conviction de l’ensemble des acteurs n’est pas suffisant et l’effort demandé est assez énorme. La difficulté est qu’il faut convaincre les nombreux maîtres d’ouvrage et aussi les propriétaires. »
Le fonctionnaire n’exprime pourtant aucun défaitisme. « Nous n’avançons pas conformément à l’objectif donné, mais nous avançons, assure-t-il. Nous avons réalisé d’énormes progrès sur toutes les pollutions ponctuelles, les stations d’épuration, les macropolluants comme les nitrates et les phosphates. »
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Au lendemain de son inspection sur la Veyre, on retrouve Aurélien dans le lit de la Monne, en compagnie d’une dizaine de membres de la fédération de pêche et de protection des milieux aquatiques du Puy-de-Dôme. Le technicien a réuni l’escouade pour constater, au cours d’une pêche électrique, les éventuels dégâts causés à la faune de la rivière par une pollution au lisier de vache signalée mi-mai. Un équipier étourdit les poissons à l’aide d’un bâton métallique qui émet des décharges électriques, ses assesseurs les récupèrent et les emmènent à la table d’enregistrement, sur laquelle ils sont pesés et mesurés avant d’être relâchés.
Pour cette fois, Aurélien est rassuré. La population des truites de la Monne se porte très bien, les alevins n’ont pas succombé à l’envahissement de leur milieu par le lisier. « Des pollutions comme celles-là, auparavant, elles étaient monnaie courante, les réglementations ont quand même permis une amélioration de la situation », reconnaît-il.
« La qualité de l’eau commence vraiment à s’améliorer, confirme Luc Bortoli, responsable du développement à la fédération départementale de pêche. La pression aujourd’hui vient plutôt du déficit hydrique lié au changement climatique, qui réduit les habitats et entraîne une diminution de la qualité du peuplement piscicole, notamment pour les espèces les plus fragiles. » « C’est pour ça qu’on est franchement hostiles à toute politique de rétention de l’eau dans des bassines », poursuit le pêcheur, approbateur en revanche des travaux de renaturation, qui « vont recréer des habitats et améliorent la qualité de l’eau ».
Une politique agricole qui écrase les objectifs environnementaux. : Antoine Gatet, président de France Nature Environnement
Mégabassines ou reméandrage ? S’il n’y a pas lieu de mettre les deux actions en opposition, chacune d’elles matérialise pourtant un état d’esprit bien différent. D’un côté une détermination à perpétuer un modèle agricole fondé sur la domination de la nature à des fins productivistes. De l’autre une volonté de « donner à la nature la possibilité de faire son boulot », selon Antoine Gatet, président de France Nature Environnement. « C’est un sujet de fond, un choix civilisationnel sur notre relation avec la nature et notre façon de travailler avec elle. »
Le militant souligne le « changement de paradigme » qu’a constitué d’après lui la directive européenne de 2000, en ce qu’elle posait le principe que seule « la qualité écologique des écosystèmes rend possible l’activité économique ». Torpillé par « une politique agricole qui écrase les objectifs environnementaux », ainsi que l’affirme Antoine Gatet, le texte doit être renforcé par une loi plus contraignante sur la restauration de la nature, qui a passé de justesse le cap du vote au Parlement européen, le 12 juillet dernier. Déjà très affaibli par rapport à ses ambitions initiales, il doit encore être négocié en trilogue (Parlement, Commission et Conseil européens) avant une adoption définitive espérée début 2024.
Nicolas Cheviron