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Neuf livres pour comprendre l’anarchisme

Sylvain Boulouque

«L’homme qui aimait la Terre», «Femmes, unissons-nous», «Géopolitique de l’anarchisme», «Il nous faut être prêts à chaque instant»… L’année 2023 est riche en rééditions de textes, en recueils, biographies et synthèses sur cette philosophie politique.

Plusieurs ouvrages récents viennent apporter de nouvelles manières d’envisager ce courant. 

L’anarchisme est l’une des philosophies politiques les plus interrogées par les chercheurs et les militants. Plusieurs ouvrages récents viennent apporter de nouvelles manières d’envisager ce courant, en proposant des synthèses, des recueils de documents ou des biographiques d’illustres libertaires.

Les livres de l’historienne Marianne Enckell (Une petite histoire de l’anarchisme) et du politiste Édouard Jourdain (Géopolitique de l’anarchisme – Vers un nouveau moment libertaire) donnent un aperçu global de ce qu’est la pensée libertaire et de son évolution. Dans un cas comme dans l’autre, ils sont des contributions importantes à la connaissance du mouvement libertaire.

Une petite histoire de l’anarchisme est un ouvrage à la fois synthétique et énumératif. Géopolitique de l’anarchisme développe de façon plus approfondie certains points. Mais les deux ouvrages commencent par une mise en perspective historique du mouvement à l’échelle internationale, pour s’achever sur ses aspects contemporains.

«Une petite histoire de l’anarchisme» en chansons

Marianne Enckell propose de manière amusante un plan en chansons, en reprenant douze titres qui sont autant de thèmes déclinant les principaux éléments historiques de l’anarchisme. Le livre est stimulant, parfois allusif, poussant à prolonger par d’autres lectures. Dans cette synthèse, tout est utile et agréable à lire. Tous les éléments sont présents: l’organisation, l’action directe, le féminisme, le syndicalisme, l’éducation, les exils, les contre-sociétés libertaires ou encore la presse.

L’historienne reprend les origines du mouvement, les pensées de Pierre-Joseph Proudhon, William Godwin, Henry David Thoreau ou Max Stirner sont présentées comme les précurseurs d’un mouvement qui prend réellement forme avec Mikhaïl Bakounine et les militants de la Fédération jurassienne en 1872.

Les grandes heures du mouvement libertaire sont aussi évoquées. L’autrice rappelle la distinction entre la propagande par le fait et l’action directe. Elle fait une place importante au rôle des libertaires dans le mouvement syndical, principalement à son âge d’or entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle.

Le chapitre sur l’internationalisme, les migrations et l’exil est novateur, montrant la circulation des idées, des pratiques et des militants libertaires qui dépassent les frontières, quel que soit le pays. La partie sur la presse et la fabrication des journaux, de l’écriture des articles à la mise en page en passant par le financement, souvent par le système D, montre que cet élément a été central dans le développement de l’anarchisme.

Marianne Enckell laisse aussi une place importante à deux expériences qui ont marqué l’histoire de l’anarchisme: l’Espagne et la difficile mise en œuvre du projet libertaire pendant la guerre civile de 1936-1939 et le mouvement aussi fugace qu’important qu’a été Mai-68. Elle dresse un panorama de l’anarchisme contemporain et de ses récentes évolutions, montrant que si les éléments théoriques qui le structurent restent présents, le mouvement cherche à redéfinir ses modalités d’action.

Une petite histoire de l’anarchisme, Marianne Enckell, Nada, 128 pages, 10 euros, paru le 21 avril 2023

«Géopolitique de l’anarchisme», le mouvement mondialisé

Édouard Jourdain propose quant à lui un panorama de l’anarchisme, de ses origines jusqu’aux luttes contemporaines, développant particulièrement l’analyse des pratiques libertaires comme au Chiapas ou au Rojava. Pour construire son objet, il recourt d’abord à l’anthropologie, utilisant les travaux anciens de Pierre Clastres et ceux plus récents de David Graeber pour expliquer que les sociétés primitives peuvent reposer sur l’autonomie et l’absence de l’État.

Il mentionne ensuite la présence des pratiques libertaires à travers les âges en remontant au Grec Antisthène au Ve siècle avant notre ère. Il parcourt aussi, sous une forme synthétique, les grands espoirs des anarchistes qui participent aux mouvements révolutionnaires de la Commune de Paris jusqu’au Kurdistan actuel, en passant par l’insurrection mexicaine des années 1910 et les soulèvements ukrainiens de 1917. Il constate que l’espoir révolutionnaire a changé de forme et de nature: l’heure est davantage aux zones autonomes temporaires, concept défini par Peter Lamborn Wilson dans son livre signé sous le pseudonyme d’Hakim Bey (1997).

L’anarchisme, s’il a toujours été internationaliste, est aussi mondialisé, profitant de –voire, parfois, initiant– l’effet d’aubaine des nouvelles technologies. Il est possible d’en retrouver de nouvelles formes dans les conflictualités actuelles –des ZAD au black bloc. Édouard Jourdain aborde aussi des questions de fond, comme le rapport des anarchistes à la violence. Sans trancher, il énumère les positions des différents courants allant du pacifisme intégral à l’action violente. Enfin, il souligne quelques invariants de la culture libertaire: éducation, écologie, etc.

Géopolitique de l’anarchisme – Vers un nouveau moment libertaire, Édouard Jourdain, Le Cavalier bleu, 176 pages, 20 euros, paru le 13 avril 2023

«Les Racines libertaires de l’écologie politique» en cinq auteurs

Ce dernier aspect est aussi exploré par le politiste Patrick Chastenet dans Les Racines libertaires de l’écologie politique. À travers l’étude de la pensée politique de cinq auteurs, proches ou membres actifs du mouvement libertaire, il souligne l’apport de cette pensée à l’écologie.

Pour appuyer sa démonstration il se fonde sur cinq auteurs, dont il résume la pensée:

  • Élisée Reclus, le géographe attaché à la protection de l’environnement et aux équilibres entre l’homme et la Terre;
  • Jacques Ellul, professeur à l’institut d’études politiques de Bordeaux, protestant, défendant un anarchisme chrétien, refusant, comme Léon Tolstoï, la soumission à l’autorité et remettant en cause le machisme et la consommation;
  • Bernard Charbonneau, l’enseignant qui développe ce même refus de la contrainte autoritaire et qui remet en cause l’idée de progrès par une augmentation de la production, préférant la vie simple, retirée du monde pour ne pas participer au système;
  • Ivan Illich, le pédagogue prônant la libre éducation et aussi la culture de l’amitié dans les petites communautés pour se défaire du modèle de consommation;
  • et enfin Murray Bookchin, le philosophe américain posant la question de la décroissance et dénonçant l’idée un progrès généralisé.

La réflexion combinée de ces penseurs précurseurs permet de mesurer leur influence sur la pensée écologique.

Les Racines libertaires de l’écologie politique, Patrick Chastenet, L’Échappée, 240 pages, 20 euros, paru le 17 février 2023

«Notre guerre civile», «L’homme qui aimait la Terre», vies anarchistes

La vie d’Élisée Reclus a été analysée avec minutie par la journaliste Henriette Chardak. Dans cet ouvrage publié une première fois il y a vingt-cinq ans, l’autrice présente, au travers d’un texte plein d’empathie, une mise en perspective de la vie de l’un des géographes et militants libertaires les plus importants de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle.

Né dans une famille protestante de Sainte-Foy-la-Grande en 1830, il manque de devenir pasteur et se rallie progressivement à l’anarchisme en passant par le républicanisme social. Après de multiples voyages, il participe à la Commune, et est contraint de s’exiler en Suisse puis en Belgique. Il enseigne à l’université la géographie, ce qui donnera naissance à son œuvre majeure, La Nouvelle Géographie universelle.

Élisée Reclus a eu une activité militante débordante, participant activement à la vie libertaire. Il publie plusieurs textes importants qui ont durablement marqué les idées du mouvement, tout en s’inscrivant à contre-courant de la majeure partie de ses compagnons. Ainsi, il s’est montré favorable à l’idée d’évolution plutôt qu’à celle de révolution. Jusqu’à sa mort en 1905, cet excellent pédagogue et ce propagandiste hors-pair a vulgarisé les idées libertaires dans plusieurs textes devenus des classiques de la littérature du mouvement, mais aussi de la géographie.


Élisée Reclus, l’homme qui aimait la Terre, Henriette Chardak, Le Passeur, 752 pages, 17 euros, paru le 17 mai 2023

La journaliste Judith Perrignon, quant à elle, propose une biographie de Louise Michel, qui reprend une série d’émission réalisée sur France Culture. En utilisant de nombreux documents d’archives, notamment des rapports de police, elle y rappelle les grandes étapes de la vie et l’œuvre de l’ancienne institutrice devenue combattante pendant la Commune de Paris.

Elle y évoque son abnégation, son amitié avec Victor Hugo, son courage lors de son procès en 1871, durant lequel elle refuse de se désolidariser de ses camarades de combat, demandant à être exécutée avec eux. Finalement condamnée au bagne, elle reprend son métier d’institutrice, apprenant aux jeunes Kanaks.

Après l’amnistie générale des crimes commis sous la Commune en 1880, elle rentre en France et participe à la renaissance du mouvement libertaire. L’insurgée n’a rien perdu de sa ténacité. En 1883, par exemple, elle prend la tête d’une émeute d’ouvriers affamés, pillant les boulangeries. Jusqu’à sa mort en 1905, Louise Michel anime les cercles libertaires donnant de multiples conférences sur la Commune et l’émancipation des femmes.

Notre guerre civile, Judith Perrignon, Grasset en coédition avec France Culture, 224 pages, 20 euros, paru le 10 mai 2023

«Femmes, unissons-nous», «Increvables anarchistes», les femmes d’abord

Le féminisme s’est développé dans le mouvement libertaire, quel que soit le pays. Le recueil des textes de la militante Teresa Claramunt montre qu’il est très présent dans l’anarchisme espagnol. Son itinéraire est proche de celui de Louise Michel, comme le montre, dans son introduction, Christelle Schreiber-Di Cesare. Surnommée la «Louise Michel de Barcelone», cette ouvrière née en 1862 et morte en 1931 s’initie à la politique dans les années 1880, lorsqu’elle fonde un premier groupe de travailleuses syndicalistes.

À partir de cette date, elle multiplie les interventions publiques et les articles, choisissant de s’adresser en particulière aux femmes, doublement exploitées. Après une tentative insurrectionnelle en 1896, elle est contrainte à l’exil à Londres. Elle revient deux ans plus tard, et participe à une multitude de revues dans lequel elle prône l’égalité entre les sexes, facteur qui doit favoriser la naissance d’un monde nouveau. Fortement diminuée par la maladie, elle se retire de la vie sociale et politique aux débuts des années 1920.

Femmes, unissons-nous, Teresa Claramunt, Nada, 112 pages, 9 euros, paru le 26 mai 2023

Ces figures se retrouvent dans l’histoire documentaire proposée par Wally Rosell. L’ouvrage s’inscrit dans une perspective militante de mise en valeur de l’anarchisme. Il est fondé sur des articles parus dans la presse libertaire entre la Commune de Paris et la veille de Mai-68 et constitue une véritable histoire de l’anarchisme par les textes.

Ordonné en six grands thèmes –les origines, la Première Guerre mondiale, l’entre-deux-guerres, le Front populaire, la révolution espagnole, la résistance et la période 1947-1967–, le livre raconte les luttes des libertaires. Il est émaillé de portraits de libertaires comme celui de la pétroleuse Nathalie Lemel, le pamphlétaire Émile Pouget, le syndicaliste Benoît Broutchoux, Georges Cochon, le fondateur du syndicat des locataires qui dénonçait la «tyrannie des concierges», le cinéaste Jean Vigo, le chanteur Georges Brassens et l’écrivain Albert Camus.

Ces figures permettent d’éclairer la vie du mouvement. Il est possible de relire les grandes phases de son histoire: les prémisses avec la Commune de Paris et celle de Marseille, les dissensions dans la Première Internationale avec le Congrès de Saint-Imier, en 1872, qui marque la véritable naissance de l’anarchisme.

L’ouvrage rappelle les heures de gloire avec la naissance du syndicalisme révolutionnaire. Il montre quelles ont été les divisions du mouvement libertaire lors de la Première Guerre mondiale, entre les partisans de la guerre, minoritaires, et les opposants, très majoritaires.

La sortie du conflit a ensuite fait entrer l’anarchisme dans sa période sombre. Les espoirs de changement sont déçus, d’abord en Russie, avec la défaite des révoltes ouvrières, comme à Kronstadt, ou paysannes, comme en Ukraine en 1921, ou dans le mouvement syndical avec l’expérience de la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) en France en 1922-1923. Les fronts populaires espagnol et français les ravivent, mais c’est de courte durée.

La partie sur la Seconde Guerre mondiale rappelle la participation des libertaires à la résistance – en revanche les pages sombres du soutien de quelques libertaires à la collaboration n’ont pas été mentionnées. Il s’achève sur la reconstruction du mouvement libertaire entre 1947 et 1967, expliquant les origines culturelles de Mai-68, les mutations du mouvement étant prévues pour un second volume.

Increvables anarchistes, textes réunis par Wally Rosell, Éditions libertaires, 416 pages, 35 euros, paru le 10 mars 2023

«L’Entraide», «Il nous faut être prêts à chaque instant», classiques libertaires

Enfin, plusieurs textes, soit des classiques de la pensée libertaire, soit des écrits nouveaux ou rares, sont proposés au public. D’abord, un extrait d’un des écrits les plus importants du théoricien Pierre Kropotkine, L’Entraide, dont la version intégrale a été rééditée il y trois ans par les éditions Nada, accompagné d’une préface et d’un appareil critique.

Publié en 1902 à Londres et traduit en français en 1906, il illustre l’espérance des libertaires concernant le fonctionnement des communautés. Dans cet extrait, Kropotkine théorise la solidarité comme moyen de résistance à l’oppression.

L’Entraide (suivi de C’est aux jeunes que je parle), Pierre Kropotkine, Payot, 160 pages, 5 euros, paru le 10 mai 2023

Des textes d’Emma Goldman, rassemblés dans le recueil Il nous faut être prêts à chaque instant, tournent autour de la question insurrectionnelle et de la violence. Ils sont remarquablement introduits par la traductrice Léa Gauthier, qui a par ailleurs porté à la connaissance du public francophone l’intégralité de ses mémoires (Vivre ma vie).

Emma Goldman est née en 1869 en Lituanie. Émigrée aux États-Unis, elle rencontre le milieu libertaire dans les années 1880. À cette période, les anarchistes recourent fréquemment à l’action directe et parfois à la propagande par le fait. Elle défend ces méthodes d’action. La majeure partie des textes publiés sont des réflexions sur les moyens à mettre en œuvre pour mettre fin à la société, et ont été rédigés avant 1914.

Si Emma Goldman considère la violence comme légitime, comme en témoigne son discours à Times Square en 1893, elle refuse de distinguer la fin des moyens. Pacifiste et antimilitariste, elle dénonce la Première Guerre mondiale comme un «massacre universel».

Elle évolue progressivement, comme le montre son texte «Psychologie de la violence politique», dans lequel, citant Léon Tolstoï, elle explique que la vie doit être protégée, tout en expliquant que le tyrannicide est légitime. Son dernier discours, chronologiquement parlant, est rédigé en 1933: «Une vision anarchiste de la vie». Si elle n’est pas devenue sage, elle y considère que le premier moyen d’améliorer la société est l’éducation, qui repose d’abord et avant tout sur l’apprentissage de la liberté.

Il nous faut être prêts à chaque instant , Emma Goldman, traduit par Léa Gauthier, Payot, 126 pages, 8 euros, à paraître le 13 septembre 2023

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