Francis Lalanne : guitare et pipeau
C’est son dernier tour de piste. Francis Lalanne l’a promis : il raccroche sa guitare. Soulagement pour certains, vrais maux de tête pour la préfecture, peu emballée par cette Cage aux fous, spectacle en duo avec Dieudonné, annoncé le 14 septembre au Zénith. En pleine Coupe du monde de rugby, le préfet rechigne à jongler entre les mordus de l’ovalie et les fous furieux de la quenelle ! Le spectacle est annulé. Mais rassurez-vous, comme pour le Cirque d’Hiver, ou le duo Bigard-Dieudonné qui ne s’est jamais produit, les billets restent vendus sur le site de l’escroc, à côté d’un concours des meilleures quenelles.
Quand on est prêt à vendre les billets « non remboursables » d’un spectacle qui n’existe pas, on se soucie peu des formalités . Dieudonné, c’est d’abord un tiroir-caisse qui se remplit grâce à un fan-club de pigeons prêts à se cotiser pour payer ses impôts. Lalanne est plus désintéressé. On le dit même SDF. « Un choix de vie », clame-t-il. Il ne manque de rien, mais préfère squatter chez les copains, étreindre les arbres, parler aux courgettes et s’approprier « la sobriété heureuse » de l’éco-paysan Pierre Rabhi ou la philosophie de vie de Diogène.

Illustration : Laura Acquaviva
Son numéro à Auschwitz
Le chanteur, qui souvent s’afficha botté et perché, s’est donné une dernière mission : réhabiliter l’antisémite maladif Dieudo, son poto. À l’hiver dernier, il a même invité le directeur d’Israël Magazine à publier son indécente lettre de pardon et pousse le bouchon… jusqu’à Auschwitz !
Même son ami Hanouna, alias « no limit », se demande si « ce n’est pas un peu trop ». Ce qui ne l’a pas empêché de diffuser, aucun buzz n’étant bon à perdre, la mise en scène obscène des deux compères, bras dessus bras dessous au beau milieu des rails du camp. Dans une conférence aux accents télévangéliques, les discours de nos pénitents dégoulinent de pardon, d’amour, de paix. « On est tous les deux inspirés par notre Seigneur Jésus-Christ », prêche père Francis.
À 65 ans, il a joué bien des rôles. Auteur-compositeur-interprète, poète, comédien, producteur… et compte même quelques beaux succès : deux nominations aux Molières, plusieurs disques d’or. Mais tout ça est derrière lui désormais. Sa nouvelle carrière se déploie sur les réseaux sociaux, où il mute en climatologue, parti en guerre contre « les escrocs du climat ». Ses arguments sont imparables : « Si le réchauffement climatique était responsable des incendies, l’Afrique serait en feu toute l’année ! » Quand il revêt son costume d’épidémiologiste, il est tout aussi convaincant… Crie à l’« holocauste » et partage le délire de la sociologue insoumise Monique Pinçon-Charlot, « lanceuse d’alerte » sur l’élimination en cours de 3,5 milliards de pauvres !
Lalanne n’a pas de mots assez durs contre cette « extermination de masse », ces restaurateurs pro-passe sanitaire « miliciens du régime », « la mise à mort de nos anciens dans les Ehpad », ces « médecins rouges de haine » et « leur business criminel des injections létales Covid »… En 2021, dans France Soir, il exhorte l’armée à renverser le chef de l’État. À Nice, il invite 350 manifestants anti-restrictions sanitaires à s’embrasser en braillant « Liberté ! » Ses colères, légendaires, lui valent parfois plainte ou garde à vue.
L’extrême-Droite presque au complet ( Lalanne 2ème à gauche )
Un autre duo avec Florian Philippot
Détective de salon à ses heures, il est cap d’assurer que la chef opératrice victime du tir accidentel de l’acteur Alec Baldwin a été en réalité assassinée. Le mobile ? Elle détenait des informations compromettantes sur Hillary Clinton. Avec son expertise en géopolitique et ses sources du Kremlin, il soutient aussi, pendant l’invasion de l’Ukraine, que « le nazi de Kiev » Volodymyr Zelensky s’est réfugié en Italie.
Notre troubadour, plein de ressources, s’est aussi plusieurs fois essayé à la politique. En 2019, il se rêve « représentant du peuple » au Parlement européen sur une liste Gilets jaunes. « Pour compter nos forces », ambitionne le trouvère jaune. Un franc succès : 0,53 % ! À la dernière présidentielle, il vote pour le complotiste bachariste Jean Lassalle au premier tour, puis pour Marine Le Pen. Tout est bon pour dégager Macron, ce « tyran avéré, pétainiste », responsable des « expérimentations médicales selon des méthodes et l’idéologie nazie », explique-t-il.
« Le fascisme, c’est Macron pas Marine Le Pen », martèle-t-il. Francis ne désarme jamais contre les « nazis pédophiles mondialistes socialistes ». Et les voit partout. De même que les « mouvements sectaires francs-maçons et satanistes », qu’il traque sans relâche sur la toile. Dans un « en même temps » déroutant, il affiche sa sympathie pour la communauté juive tout en reprenant la rhétorique antisémite : « associations sectaires mafieuses à la solde des intérêts Rothschild », « loges maçonniques criminelles »… Il chante pour les migrants Plus jamais ça ! et s’acoquine avec Philippot, cet « homme de générosité, résistant sincère ».
On finit par ne plus suivre. La prose de Lalanne est si brouillonne, si délirante, qu’elle donne le tournis : « L’OMS a l’intention de normaliser la pédophilie partout en Europe », Brigitte Macron et Michelle Obama seraient des hommes, Ségolène Royal la fille de Mitterrand… On vous livre ça en simplifiant, car la réalité est plus compliquée : « Comme Gabriel Attal est le cousin de Ségolène Royal et que Mitterrand est son vrai père, ça veut dire que le ministre de l’Éducation est aussi lié à Mitterrand puisque sa cousine est la fille cachée de Mitterrand. » Vous suivez ?
Il faut dire qu’en matière de délires, Lalanne a de grands maîtres : Silvano Trotta, François Asselineau, Zoé Sagan, mais aussi Tucker Carlson, Juan Branco… Sur son compte X, un bandeau devance la critique : « En résumé, Méchants complotistes Vs Gentils assassins. » Le monde de Francis est « divisé en deux : les mondialistes et les patriotes ». Et lui, c’est un « patriote » ! Notre original est si peu complotiste qu’il perçoit une « diversion » pour « maintenir les gens loin des problèmes politiques » derrière l’info d’un site fantaisiste rapportant que le monstre du Loch Ness aurait été entendu. Manque de pot, « l’enregistreur n’était pas allumé ! ». Décidément, les méandres du cerveau du chanteur sont au moins aussi obscurs que les eaux sombres du lac écossais.
Yann Barte sur https://www.franc-tireur.fr/