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Réenchanter le territoire Biovallée**

Pour répondre à ce dilemme et contrer l’apathie politique qui découle de l’impression de ne pouvoir  rien faire, d’être dépassé, les alternatives locales proposent de ré-enchanter l’engagement par l’expérimentation concrète et positive. « Face à cette fatalité il faut essayer de faire ce qu’on peut à notre échelle et pas se décourager, et se dire qu’on n’est pas responsable du résultat. On n’est pas responsable du résultat, on est juste responsable de ne pas se laisser embobiner et d’agir là où on peut, un tout petit peu ». « Pour retrouver de l’espoir dans le changement, il faut d’abord retrouver des « prises » sur la réalité, se convaincre que l’on peut changer quelque chose, puisque le  vote  et  les  formes traditionnelles de mobilisation ne fonctionnent plus. Les alternatives s’inscrivent donc dans une démarche résolument positive, qui passe par l’expérimentation concrète et locale de nouveaux moyens de faire, de produire, de consommer et d’habiter. Il s’agit de retrouver, d’une manière ou d’une autre, une capacité d’agir pour retrouver l’espoir. C’est au cœur du projet de transition, tel que défini par Rob Hopkins ***(…) ( Adrien Mollaret – « Du retour à la terre au développement durable») ». Il définit la transition comme « un type d’engagement dont le pivot est le passage à l’action sur fond de réenchantement et de réappropriation de l’existence » (Hopkins, 2010). L’objectif de ces alternatives est donc de passer d’un engagement porté par une vision négative et critique (car elle produit du désengagement), à un engagement porté par une vision positive, concrète et partagée ou partageable… « il faut sortir de la mobilisation contre, mais s’engager pour ». Puisque le changement politique n’est pas envisageable, il faut « faire à son échelle », montrer qu’une autre voie est possible, qu’une autre manière de vivre serait profitable à tous. Ces alternatives sont donc aussi des formes d’engagements « pré-figurationnels », dans le sens où ils permettent de montrer d’autres manières de vivre  ensemble (Yates,  2015). D’où cette base conceptuelle des démarches et actions en Biovallée alliant engagement Ecologie environnementale, écologie sociale et écologie personnelle. Ces trois écologies * (« trois écologies » de Félix Guattari 1989), initiées-appropriées par l’Association « Ecologie au Quotidien » dans son festival annuel, « Les Rencontres de Die et de la Biovallée » depuis 23 ans, irriguent la Vallée de la Drôme et le Diois. Et par conséquent l’association Biovallée**.

L’écologie environnementale se propose de cerner la préservation de la Nature, des paysages, des forêts, rivières et ripisylves, etc… protections des espèces et de biodiversité (écrevisses à pattes blanches, rhinolophes, loutres, etc.  ) ou réintroduction : gypaète, bouquetins, vautour fauve, etc…). Mais aussi de faciliter et accompagner le ré-ensauvagement ou re-naturation des espaces tant du quotidien que territoriaux. Dans le cas du réchauffement climatique, c’est bien à la nature décimée par les activités humaines, que nous avons affaire. La complexité du problème et la profondeur des changements nécessaires donnent le vertige. Face à un dérèglement observable, il convient de se demander « par où le prendre ? ».

L’écologie sociale doit réinventer les façons d’être en groupe par la création de nouvelles pratiques d’expérimentations aux niveaux microsociaux. Pour atteindre cet objectif,  l’auteur explique que l’homme devra faire preuve de créativité pour trouver le palliatif aux valeurs de la normalisation subjective. En effet, l’écologie sociale actuelle est laissée aux forces économiques qui ont soutenu la reproduction du travail des enfants, la disparition des espèces et des gestes de solidarité humaine dans le but d’abolir les luttes d’émancipation des nouveaux salariés… L’aspect visible d’une transformation plus profonde des mode de vie est l’engagement dans des démarches collectives de « faire autrement » que ce soit dans leur manière d’habiter (habitat groupé, habitat léger, participatif, atypique, habitat écologique…), de travailler (SCOP, coopérative d’activité, installation en agriculture, temps partiel, Fablab…), de consommer (circuits courts, AMAP, décroissance, autonomie alimentaire…) ou de se divertir (marches en montagne, voyages en vélo, etc.), se déplacer ( autostop, autopartage, vélo, services publics du train, marche, etc… )  (. Et de s’investir (réseau d’aide aux réfugiés, mouvement sociaux, syndicalisme de lutte, conseil de développement locaux, démocratie vivante ou locale, etc…)

Ensuite, l’écologie mentale ou personnelle doit concentrer son action « à réinventer le rapport du sujet au corps, au fantasme, au temps qui passe, aux mystères de la vie et de la mort (Félix Guattari 1989), ». Il est primordial que cette transformation se fasse par une production singulière d’existence au sein de la vie quotidienne individuelle, domestique, conjugale, etc.  Ainsi selon l’auteur il faut permettre une « re-singularisation » de l’individu pour favoriser l’émergence de nouvelles subjectivités individuelles et collectives, éléments indispensables à la création de nouvelles cultures et à d’autres formes de citoyenneté. Enfin Félix Guattari explique qu’« on devra considérer les symptômes et les incidents hors normes comme des indices d’un travail potentiel de subjectivations ». En effet, pour Guattari la reconstruction des rapports sociaux et de la « psyché » ne pourra se réaliser sans une réinvention de l’environnement et sans une transformation des rapports de l’individu avec celui-ci.

Ces trois écologies doivent évoluer plus ou moins en même temps pour que cette « écosophie » révolutionne la subjectivité dominante. La condition essentielle à ce changement est la « re-singularisation ». Celle-ci est décisive pour que les individus soient à la fois plus solidaires et de plus en plus différents, et là se réalisera l’autonomie créatrice vitale à la production de subjectivité humaine.

Ce sont ces trois sensibilités qui sont conjuguées ou sous-tendent et irriguent toutes les actions en Biovallée.

Claude Veyret, Die, 2 septembre 2023, (ce texte personnel ne reflète pas obligatoirement la vision de l’Association Biovallée dans son ensemble)

Notes

  1. *« trois écologies » de Félix Guattari, militant, psychanalyste et philosophe : « Le drame écologique dans lequel est engagée la planète humaine a longtemps été l’objet d’une méconnaissance systématique. Cette période est désormais révolue. À travers des médias devenus hyper-sensibles à la répétition des “accidents” écologiques, l’opinion internationale se trouve de plus en plus mobilisée. Tout le monde aujourd’hui parle d’écologie : les politiques, les technocrates, les industriels… Malheureusement toujours en termes de simples “nuisances”.Or les perturbations écologiques de l’environnement ne sont que la partie visible d’un mal plus profond et plus considérable, relatif aux façons de vivre et d’être en société sur cette planète. L’écologie environnementale devrait être pensée d’un seul tenant avec l’écologie sociale et l’écologie mentale, à travers une écosophie de caractère éthico-politique. Il ne s’agit pas d’unifier arbitrairement sous une idéologie de rechange des domaines foncièrement hétérogènes, mais de faire s’étayer les unes les autres des pratiques innovatrices de recomposition des subjectivités individuelles et collectives, au sein de nouveaux contextes technico-scientifiques et des nouvelles coordonnées géopolitiques ». Félix Guattari avait commencé à développer entre la fin des années 1980 et sa mort en 1992, projet exposé notamment dans Les Trois écologies (1989). Dans cet ouvrage, Guattari pose les bases théoriques de son approche écosophique, dans la perspective d’une « écologie élargie » qui s’inscrit d’une part dans l’écologie politique (dans le sillage d’auteurs comme Ivan Illich et André Gorz) et d’autre part dans une « écologie de l’esprit ». L’ouvrage part du constat d’une crise systémique – et non partielle, contingente ou transitoire – provoquée par les dynamiques implacables du capitalisme néolibéral et mondialisé. Les effets du système capitaliste contemporain ne se font pas sentir seulement au niveau macropolitique ou macroéconomique, mais aussi et surtout dans les influences destructrices qu’il exerce au niveau de la subjectivité individuelle et collective, dont il se nourrit et qui en alimente l’ensemble des processus. En parallèle, ce bouleversement et cette détérioration des modes de vie, des formes du désir, de l’éducation, du travail, des formes de temporalisation et spatialisation, de l’information et de l’éducation, détermine des phénomènes de déséquilibres écologiques menaçant l’avenir de la planète Terre. Ces phénomènes ne peuvent pas être analysés séparément, mais forment un ensemble qui ne peut être éclairé selon l’auteur que par une articulation éthico-politique entre trois registres écologiques (celui de l’environnement, celui des rapports sociaux et celui de la subjectivité humaine).

 

  • **Biovallée. Le mot Biovallée recoupe ou englobe plusieurs démentions
  • -Un projet de territoire couvrant 96 communes et trois intercommunalités, Eco-territoire de référence.
  • -Un territoire de projets ou peuvent fleurir et sont accompagnées les bifurcations, alternatives, transitions et mutations au système dominant et prédateur. Un laboratoire des transitions.
  • -Un pays géographique de cohérence et cohésion structuré par le bassin versant de la rivière Drôme
  • -Une association Biovallée née en 2012
  • – Une vision positive de l’avenir, où habitantes et habitants prennent leur avenir en main depuis 80 ans.
  • -Une marque Biovallée déposée à l’INPI en 2002. L’association en assure l’animation et la promotion.

 

***Rob Hopkins : La formule de « transition écologique », aujourd’hui omniprésente dans le langage courant et politique, est le fruit d’un processus de réinvention et de réappropriation de son sens et de son périmètre. Avec comme point central et passeur lexical la figure charismatique de Rob Hopkins, professeur de permaculture en Grande-Bretagne et fondateur des villes en transition, cet article entend revenir sur la formule, depuis sa genèse jusqu’à sa diffusion et son institutionnalisation.
Introduit dans le langage scientifique par la chimie, le terme de transition désigne le passage d’un régime d’équilibre à un autre (Bourg et Papaux, 2015). Il a été repris pour décrire de nombreux phénomènes et insiste sur leur caractère à la fois progressif et profond, sans être un simple ajustement ni une révolution brutale. L’exemple le plus fameux est celui de la transition démographique. La transition est ainsi un processus qu’il est impossible de maîtriser totalement puisqu’il s’inscrit sur le long terme dans un système complexe intégrant de multiples acteurs. https://www.cairn.info/revue-regards-croises-sur-l-economie-2020-1-page-14.htm

 

 

Pourquoi il faut (re)découvrir les « trois écologies » de Félix Guattari

Au-delà du péril environnemental, nous sommes également sous la menace d’un péril social et d’un péril psychique, comme l’avait compris le philosophe Félix Guattari dans son livre Les trois écologies (Galilée, 1989), nous dit dans cet article Thomas Busuttil.
Thomas Busuttil
Pourquoi il faut (re)découvrir les « trois écologies » de Félix Guattari
Félix Guattari et Gilles Deleuze en 1969 

« L’homme ne se situe pas au sommet de la hiérarchie du vivant, mais s’inscrit au contraire dans l’écosphère comme une partie qui s’insère dans le tout.  » Cette citation d’Arne Naess expliquant les origines de l’écosophie date de 1960. Ce concept, issu du mouvement de la deep ecology, remettait déjà en question il y a soixante ans, de manière plus que prémonitoire, la vision anthropocentrée de la domination de l’homme sur la nature.

Trente ans plus tard, Félix Guattari approfondit cette notion d’écosophie dans son ouvrage Les trois écologies (Galilée, 1989). Pour le philosophe français, l’écologie environnementale ne peut se découpler de deux autres écologies, sociale et mentale (le socius et la psyche). Décédé en 1992 (autrement dit au temps de la préhistoire numérique, avant que le mail ne soit démocratisé notamment), il n’a pas pu voir en quoi l’approche systémique de « ces » écologies était visionnaire dans la nécessaire prise en compte globale permettant de « panser » le présent et de penser l’avenir de notre monde. Car au-delà d’un péril environnemental, qui entremêle réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, finitude des ressources et pollution des écosystèmes, nous sommes également sous la menace d’un péril social et d’un péril mental ou psychique.

Le péril social est issu d’un cercle vicieux qui trouve son origine dans la surconsommation addictive et de plus en plus frénétique dans laquelle nous baignons depuis plus de soixante ans. Cette surabondance de biens et l’accélération de cette capacité de possession, au lieu de nous rendre heureux, nous a au contraire rendus frustrés, frustration qui peut se transformer en addiction, voire en violence (souvenons-nous des émeutes lors de l’opération de promotion du Nutella à –70% lancée par Intermarché en janvier 2018).

S’est ajouté à cela un accroissement des inégalités, notamment lié aux nouveaux modèles économiques des plateformes comme Uber ou Amazon. Par le miracle du digital, ces plateformes ont en effet réussi à nous faire repartir mille ans en arrière dans un modèle social moyenâgeux où se conjugue une exploitation à (très) grande échelle de personnes payées à la tâche (pour livrer des pizzas, des colis ou transporter des individus) et une domination sans partage, tel un roi dominant ses sujets et prélevant sa dime (nos données) sans jamais devoir quoi que ce soit à qui que ce soit.

Nous subissons un triple processus « d’annihilation », de « fragmentation » et, au final, « d’assèchement » de notre personnalité

Quant au péril mental, il est directement lié à cette économie de la data et de l’attention dans laquelle nous sommes entrés depuis le début de ce siècle. Entre les algorithmes, qui orientent de plus en plus nos pensées, et les mécanismes neuroscientifiques utilisés par les réseaux sociaux et les moteurs de recherches pour accaparer notre attention, nous subissons un triple processus « d’annihilation », de « fragmentation » et, au final, « d’assèchement » de notre personnalité. À la raréfaction des ressources naturelles, il est donc indispensable de répondre « en même temps » à la raréfaction des ressources sociales (notre capacité à « faire » société) et des ressources psychiques (notre capacité à penser par nous-mêmes, à créer, à se projeter vers l’avenir, etc.).

Une fois compris et accepté ce triple défi, il est intéressant d’analyser comment nous pouvons y trouver des réponses systémiques et holistiques, pour suivre la voie tracée par Félix Guattari. Si l’on essaye de suivre son cheminement, il nous faut partir de l’individu. Or les deux leviers majeurs pour rendre un homme heureux sont le plaisir et le partage. Sur le premier paramètre du plaisir individuel, l’une des réponses les plus pertinentes pourrait se trouver dans la « réorientation » des mécanismes neuroscientifiques, de mieux en mieux connus en sciences du comportement.

Au lieu d’être orientés sur les mécanismes de la récompense incitant à la surconsommation et à une posture égocentrée, nous pourrions privilégier, par le développement de nudges (des coups de pouce mentaux), des comportements permettant de favoriser d’une part un mode mental adaptatif garant du développement de notre esprit critique et notre potentiel créatif, et d’autre part une capacité à mieux connaître nos besoins et, de fait, à mieux ressentir notre satiété pour aller de façon positive et volontaire vers une posture de frugalité désirée, source d’épanouissement. Dans le domaine alimentaire, cela passerait notamment par des approches pour déguster et apprécier toute la multi-sensorialité d’un produit ou d’un plat (couleurs, saveurs, textures) et passer de la recherche de « l’estomac plein » à celle de la « plénitude de s’être restauré ».

L’autre grand enjeu du plaisir et de l’individu renvoie directement à notre rapport à la nature. Ou plutôt à celui de notre reconnexion à la nature pour comprendre les bienfaits de la préserver pour mieux s’y intégrer. Pédagogie des enjeux et expériences multi-sensorielles (de la simple contemplation d’un paysage au plaisir de faire pousser ses tomates ou d’entretenir son jardin) pourraient là encore nous permettre de changer de manière profonde et pérenne le rapport au vivant.

Retrouver une hygiène mentale pour se construire de façon autonome une dimension sociale et collective fondée sur l’interaction sociale et le partage

Une fois l’individu réautonomisé et reconnecté, il s’agit de creuser notre dimension « d’animal social » au travers de ce second levier de notre épanouissement qu’est le partage. Développer des comportements de partage et de création de liens interindividuels apporterait un triple bénéfice à tous les individus qui font société :

– Une meilleure confiance en soi et, de fait, dans les autres permettant de « pacifier » les rapports de force

– Le sentiment réconfortant de se sentir reconnu par le groupe, d’être conforme à la norme sociale

– Un sentiment euphorisant d’empathie quand le plaisir de l’autre devient mon plaisir (« plaisir non partagé est plaisir à moitié » dit le dicton)

Au-delà de ce travail à réaliser pour adopter un mode mental ouvert et empathique tourné vers l’autre, on pourrait également développer des politiques territoriales et urbaines centrées sur la gestion des communs (espaces collectifs à vocation de loisir, de production de denrées agricoles, d’expériences culturelles) ou la généralisation de formations interindividuelles partant des connaissances et des « capacités » de chacun.

Le résultat de toutes ces transitions permettrait à la fois de jouer sur une dimension individuelle et psychique : retrouver une hygiène mentale pour se construire de façon autonome une dimension sociale et collective fondée sur l’interaction sociale et le partage (de biens, d’idées, de territoires) et, in fine, sur une dimension environnementale dans la création d’une vision holistique et interactive de notre rapport au vivant et à la nature. Ainsi, nous pourrions atteindre une forme de « sobriété profonde » (deep sobriety, comme on parle de deep ecology) dans une approche d’épanouissement global de l’individu, du collectif et de la société toute entière, et établir un rapport serein et fécond avec notre environnement.

Thomas Busuttil

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