Emmanuel Le Roy Ladurie : mort d’un pionnier de l’histoire du climat
La publication d’« Histoire du climat depuis l’an mil » a fait entrer le rapport à l’environnement, dès 1967, dans le champ de l’historien, mort mercredi. Un point de vue prémonitoire, quand on mesure la place du sujet dans la sphère publique un demi-siècle plus tard.

« Forêts, vendanges et glaciers furent aux points de départ de mon enquête… Mais de nouveaux horizons s’ouvraient ; je découvrais dans les pérégrinations d’archives et de bibliothèques, dans la littérature dendrologique et glaciologique un paysage étrange, presque inconnu. Le paysage climatique paraissait presque immobile ; il était néanmoins animé de lentes fluctuations, perceptibles quand on les mesurait sur plusieurs siècles. Celles-ci, sans doute, importaient assez peu à l’histoire humaine, mais elles méritaient d’être observées pour elles-mêmes. J’abandonnai donc l’objet habituel de mes recherches et je me fis, pour quelque temps, l’historien désintéressé d’une pure nature, et le spectateur d’un devenir dont l’homme avait cessé d’être le centre. » (Histoire du climat depuis l’an mil, Flammarion, 1967).
Emmanuel Le Roy Ladurie a lu, dès les années 1950, sur la recommandation de Fernand Braudel, quelques articles sur l’avancée des glaciers alpins : ceux du glaciologue Giuseppe Monterin notamment, parus en 1937, ainsi que deux autres, en 1955, contemporains, sur la dendrochronologie et le calendrier des vendanges.
Néanmoins, il s’aventure prudemment sur un terrain que d’aucuns considèrent comme une « fausse science ». Il rédige deux articles seulement, dont un dans la revue des Annales, bien accueillis mais sans postérité.
C’est à l’occasion d’un choix de sujet pour sa thèse secondaire que Le Roy Ladurie s’engage sur la voie pionnière de l’histoire du climat. Sans doute son chantier principal, consacré aux Paysans de Languedoc (1966), a-t-il familiarisé l’historien avec ces aléas météorologiques qui commandent les rythmes des récoltes, les phases d’abondance et de disette. Et son ascendance normande, fondamentalement rurale, a dû jouer aussi.
Priorité à la longue durée
Il n’empêche que, en 1967, en publiant une Histoire du climat depuis l’an mil (Flammarion), il est bien seul sur ce terrain, pourtant en parfaite adéquation avec la priorité à la longue durée que prône l’école des Annales, sous la houlette de Fernand Braudel. Il y associe les événements marquants du « climat vécu » et l’histoire sociale de l’espace français. Une entrée prémonitoire du rapport à l’environnement dans le champ de l’historien, quand on mesure la place du sujet dans la sphère publique un demi-siècle plus tard.
La piste ouverte sur un millénaire par l’historien moderniste a depuis été prolongée, à l’étranger notamment en Italie et en Suisse, où Christian Pfister et Jürg Luterbacher ont fondé une véritable école d’historiens du climat. Le Roy Ladurie y revient lui-même, après un quart de siècle de sommeil, au tournant du XXIe siècle. S’il reste le tenant d’une option résolument terrienne, écartant toute histoire des tempêtes et des événements maritimes majeurs, il a depuis multiplié les synthèses.
A commencer par une ample Histoire humaine et comparée du climat (Fayard), composée de Canicules et glaciers, XIIIe-XVIIIe siècles (2004), puis de Disettes et révolutions, 1740-1860 (2006) et du Réchauffement de 1860 à nos jours (2009).
S’il propose un Abrégé d’histoire du climat du Moyen Age à nos jours, sous forme d’entretiens avec Anouchka Vasak (Fayard, 2007) – curieusement repris sous un autre titre lors de son passage en poche en 2010 : Trente-trois questions sur l’histoire du climat –, où il répond à des interrogations de base (« Qu’appelle-t-on le petit âge glaciaire ? », « La date des vendanges est-elle un indicateur climatique ? », etc.), il persiste en signant, avec Daniel Rousseau et Anouchka Vasak, encore, Fluctuations du climat de l’an mil à nos jours (Fayard, 2011) et Naissance de l’histoire du climat, livre d’entretiens avec Anouchka Vasak toujours (Hermann, 2013). La longue durée, résolument.