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La concurrence et l’au-delà de l’individualisme

Baptiste Carré
Comme l’auteur du billet espère bénéficier d’un dialogue avec ses lecteurs, les commentaires sont ouverts.

Pour l’obtention du Master de Science politique spécialité Théorie politique de Sciences Po Paris, j’ai travaillé sur la concurrence et rédigé un mémoire consacré à la théorie concurrentielle de la démocratie qui conçoit la démocratie d’abord sous l’angle de la compétition politique, là où d’autres théories de la démocratie mettent l’accent sur le bien commun et la délibération.

Ce mémoire se veut plus large et cherche à relier cette théorie politique à la théorie économique de la concurrence, mais surtout s’efforce de poser la question de l’individu en concurrence, du point de vue de l’anthropologie sociale de Louis Dumont : si nos sociétés sont d’idéologie individualiste, dans le sens où elles ont pour valeur fondamentale l’individu, comment acceptent-elles que l’individu puisse être si malmené par la concurrence, par exemple lorsque son emploi est délocalisé ou que la sécurité sociale doit être « réformée » pour éviter d’autres délocalisations ?

En cherchant une « idéologie de la concurrence », il m’est apparu qu’elle était double, que se distinguaient deux théories de la concurrence, une théorie « néo-classique », issue de Léon Walras et perpétuée par les auteurs marginalistes, et une théorie « néo-libérale », que j’appelle aussi « théorie diffuse » de la concurrence, née des critiques schumpétérienne et néo-libérales de la théorie néo-classique. Je détaille cette opposition et montre comment elle se retrouve dans la théorie concurrentielle de la démocratie, qui est, de ce fait, elle aussi double.

La Solidarité dans une société joyeuse…

Fondamentalement, le contraste entre ces deux théories et entre leurs translations dans la sphère politique fait ressortir combien la concurrence est une question de pouvoir, ce qui s’éclaire à la lecture Du prix de Paul Jorion. Théories néo-classique et néo-libérale s’opposent sur la question du pouvoir, question qu’aborde précisément Louis Dumont en annexes de Homo Hierarchicus : dans l’Inde des castes, société holiste par excellence, le pouvoir est subordonné à la valeur, il ne peut s’élever à elle ni l’atteindre. Il me semble que la théorie néo-classique présente un schéma similaire : le pouvoir, qui s’actualise dans la relation de concurrence, tout en déterminant la valeur « économique », est subordonné à la valeur fondamentale qu’est l’individu. Au contraire, la théorie néo-libérale ne subordonne pas la concurrence à l’individu.

Le rapport entre concurrence et valeur économique apparaît comme analogue au rapport entre pouvoir politique et valeurs de la société, mais ce rapport diffère selon que la culture est holiste ou individualiste : une idéologie holiste tient la valeur hors d’atteinte du pouvoir tandis qu’une idéologie individualiste laisse la valeur à l’emprise du pouvoir tout en le limitant lorsqu’il touche à la valeur fondamentale qu’est l’individu. Cela vaut aussi bien pour le politique que pour l’économique, en conformité avec la thèse défendue dans Le prix.

Votre critique me serait fort utile, d’autant plus que je cherche un terrain empirique pour éprouver ce modèle, travail que j’ambitionne d’effectuer dans le cadre d’une thèse. On trouvera donc ci-dessous un résumé de cette réflexion.

Individu comme valeur, individu comme puissance

Chaque soir au journal télévisé se donne le spectacle de l’individu. L’individu et ses peines : la douleur des familles des victimes que le téléspectateur est appelé à rejoindre dans leur infinie tristesse et dans leur quête de responsables, tant la fatalité ne saurait suffire à expliquer cette horreur que représente la mort d’une personne, innocente de surcroît ; la souffrance des victimes d’injustice, discriminées dans l’accès à l’emploi, au logement ou au mariage, en mal de reconnaissance de la part d’une société dont ils enrichissent la diversité ou créent les emplois, empêchés de se réaliser par un handicap auquel l’espace public n’a pas été adapté ou par des institutions qui se méfient de l’esprit d’initiative. L’individu et ses joies : le sourire radieux, irradiant même, des stars en tout genre, interrogées plus sur leur ressenti que sur l’œuvre qu’elles sont venues présenter, l’énergie de l’entrepreneur-innovateur qui, parti de son garage, bouleverse nos quotidiens branchés et connectés, la jouissance de la réussite, d’autant plus grande qu’elle peut être affichée devant les regards fascinés, « pleins d’étoiles ». Politique, économie, relations internationales, culture, science sont affaires d’individus : affaires des hommes et femmes politiques cherchant à rassurer les électeurs, des entrepreneurs à attirer et à encourager dans leur élan créateur, des chefs d’État se pressant, avec leur first lady, au G8 – malheur à celui qui en est exclu ! –, des artistes et stars se congratulant mutuellement dans le crépitement des flashs des festivals, des enfants malades, entourés de leur famille, des médecins et chercheurs et de ces mêmes personnalités appelant aux dons du public compatissant.

Tous les individus n’ont pas leur place dans ce cortège pourtant hétéroclite. Terroristes, criminels et délinquants en sont bien sûr exclus. D’autres n’y sont guère les bienvenus. Fonctionnaires, agents de la SNCF, chauffeurs de taxi sont rarement bien accueillis, à moins d’arriver en tant que victimes, d’incivilité ou d’agression. Pour d’autres encore, un silence gêné s’établit à leur arrivée. Aux ouvriers de Florange, aux employés de La Redoute, on ne sait pas trop quoi dire. Leur histoire n’a rien de la success story, et il est souvent pour eux trop tard pour commencer à écrire la leur. Ce ne sont pas non plus tellement des victimes, surtout pas les victimes des entrepreneurs et grands patrons, ceux-là même qui créent la richesse et les emplois. Au contraire, ne seraient-ils pas eux-mêmes un petit peu responsables de leur malheur ? Trop payés, trop protégés, trop revendicatifs parfois, comment leur entreprise pourrait-elle s’en sortir face à la concurrence internationale ? Comment pourraient-ils être compétitifs ?

La victime et la réussite, l’individu souffrant et l’individu triomphant, sont les deux faces de l’individualisme de notre société. La figure de la victime rappelle que dans notre société moderne l’individu est la valeur fondamentale, absolue. Les sociétés traditionnelles ont bien sûr horreur du crime, mais l’insistance médiatique sur la victime va bien au-delà. C’est surtout la victime de l’injustice qui montre combien l’individu importe : diminuer l’individu pour des motifs étrangers à l’individu comme valeur est intolérable. Discriminer sur la base de la religion, couleur de peau ou orientation sexuelle constitue une inacceptable réduction de la personne humaine et une atteinte à sa dignité. De même, l’État peut exiger des citoyens uniquement ce qui est nécessaire à sa mission, et sa mission se limite à l’individu comme valeur : pour intervenir militairement à l’étranger, et ainsi risquer la vie de soldats, les arguments géopolitiques comme la stabilité de la région ne sauraient suffire à l’opinion qui se laisse plus facilement convaincre par des motifs humanitaires, les droits de l’homme, c’est-à-dire l’individu comme valeur. La figure du créateur renvoie à l’individu comme puissance, puissance d’agir, de transformer, d’innover, celle dont font preuve, selon les représentations, artistes, entrepreneurs, innovateurs. L’individu est ainsi, dans les représentations, l’acteur du social, le premier facteur causal. L’individu prime sur le social du point de vue des valeurs, il prime aussi dans le mode d’explication du monde. L’individu est ainsi, dans les termes du schéma de Louis Dumont, l’« idée-valeur » fondamentale de l’idéologie moderne[1].

Fonctionnaires, agents des entreprises publiques, chauffeurs de taxi d’une part, salariés d’entreprises délocalisées d’autre part, ne correspondent ni à la figure de la victime ni à celle du créateur. Ils ont en commun, dans les représentations, un rapport à la concurrence qui pose problème à la société telle qu’elle se pense au journal télévisé : les premiers sont protégés, par leur statut, de la concurrence ; les seconds sont les perdants de la concurrence. Les premiers s’attirent l’animosité d’un monde du travail globalement soumis à la concurrence, y compris en ce qui concerne les professions libérales qui ont eu à affronter une rude compétition lors de leurs études. Les seconds rappellent que, si la concurrence a ses gagnants, elle a aussi ses perdants. Les perdants de la concurrence posent problème à l’individualisme de notre société : ils ne sont pas des victimes, et la responsabilité de leur misère n’échoit pas à leur entreprise en liquidation, aux concurrents plus performants ou aux pays à bas coûts, mais elle retombe sur le modèle social français, pourtant né « au lendemain de la victoire des peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine »[2] et qui a permis aux salariés d’accéder à la dignité d’individu jusque-là réservée aux propriétaires[3]. Le sort des perdants de la concurrence est-il injuste ? La réponse est difficile, car autant le gagnant mérite sa réussite, autant le perdant peut ne pas avoir démérité, tant la compétition n’est pas sans contingence, d’autant plus décisive que la compétition est rude[4]. Ce qui apparaît injuste au contraire, c’est d’être à l’abri de la concurrence alors que la majorité y est soumise, ce qu’illustrent la haine des « privilèges » et des « corporations », l’animosité envers le secteur public mais aussi envers les chauffeurs de taxi et les avocats qui défendent leur monopole contre l’arrivée de nouveaux acteurs. En effet, être soumis à la concurrence revient à être soumis à une lancinante pression à faire toujours plus d’efforts, ce dont les professions protégées sont préservées.

La concurrence pose ainsi problème à l’individualisme de notre société. Elle ouvre un champ des possibles, un espace de liberté aux individus, mais elle les soumet à une pression à la compétitivité si douloureuse que ceux qui en sont préservés suscitent de l’amertume et elle est dure aux perdants, qui ne peuvent guère s’en prendre qu’à eux-mêmes. Elle pousse à la remise en cause, au nom de la compétitivité, du système de Sécurité sociale qui a permis aux non-propriétaires d’accéder à l’indépendance et, de là, à la rationalité et à la responsabilité, c’est-à-dire les attributs de l’individu digne jusque-là conditionnés à la propriété. Comment s’articulent alors la concurrence et l’individu comme idée-valeur première ?

Les deux théories de la concurrence

La pensée de la concurrence n’est pas monolithique. Nous pouvons distinguer deux théories de la concurrence : la théorie néo-classique, formulée par Léon Walras à la fin du XIXe siècle, et la théorie que nous désignerons comme « néo-libérale »[5], issue de Joseph Schumpeter et Friedrich Hayek. Ces deux théories s’opposent, la seconde naissant de la critique, parfois virulente, de la première. Nous les caractériserons et opposerons sur trois points : les conditions qu’un marché doit remplir pour être concurrentiel, le profit, le droit de la concurrence.

Dans la théorie néo-classique, un marché peut être libre sans pour autant être concurrentiel. Pour que la concurrence y soit pure et parfaite, il doit remplir un certain nombre de conditions, dont le nombre varie selon les auteurs. Ces conditions ne sont jamais toutes et pleinement remplies, mais le degré auquel elles le sont détermine la qualité de la concurrence sur ce marché. La concurrence peut être ainsi plus ou moins parfaite sur un marché, ou plutôt plus ou moins imparfaite. Selon cette école, la concurrence conduit le marché à la situation optimale, celle où à la fois la production est maximale et le prix minimal. La mécanique est proche du sens commun : la concurrence pousse les entreprises à faire le plus d’efforts possibles, c’est-à-dire à diminuer le prix tout en augmentant les quantités. Au niveau optimal les entreprises ne font pas de profit, elles vendent leurs produits à leur coût de production – qui intègre, il faut le préciser, la rémunération du capital. Toute l’économie finit, toutes choses égales par ailleurs, par atteindre un état d’optimum, qui est en quelque sorte le meilleur des mondes possibles dans des conditions données. Cependant, pour atteindre cet optimum, la concurrence doit être de la meilleure qualité possible, ce qui suppose la lutte contre les pratiques restrictives de la concurrence telles que les monopoles et les ententes. L’école néo-classique légitime et soutient alors l’intervention de la puissance publique contre ces pratiques, c’est-à-dire le droit de la concurrence.

La théorie néo-libérale de la concurrence est née de la critique de la théorie néo-classique et s’y oppose point par point. Alors que l’école néo-classique s’est évertuée à préciser les conditions de la concurrence pure et parfaite, sa critique se contente d’un seul critère : un marché est concurrentiel si l’entrée y est libre, si aucune barrière réglementaire n’en barre l’accès. En effet, une entreprise en situation de monopole n’échappe pas pour autant à la concurrence à condition que l’entrée sur son marché soit libre : si elle fait beaucoup de profit, elle risque d’attirer d’autres entreprises qui viendront la concurrencer. Cette concurrence en potentialité se double de la concurrence extérieure, celle des entreprises produisant des biens substituables (la télévision par satellite, un marché structurellement peu concurrentiel, est concurrencée par la télévision hertzienne), celle susceptible de surgir du progrès technique. La concurrence est donc « diffuse », les entreprises « baignant » dedans. Les seules entreprises vraiment à l’abri sont les monopoles, publics ou privés, garantis par la loi. Pour la théorie néo-classique, la concurrence a pour bienfait de diminuer les prix et augmenter les quantités, c’est-à-dire de rogner les profits. La théorie néo-libérale réhabilite au contraire le profit et le bienfait de la concurrence est justement que les entreprises, en quête de profit, sont poussées à innover. La meilleure des économies possibles pour les néoclassiques correspond à une situation de nullité du profit, pour les auteurs dans la lignée de Schumpeter et Hayek c’est une dynamique dans laquelle les entreprises innovent, créent un nouveau marché sur lequel elles sont en monopole jusqu’à ce que leurs concurrents les imitent. Le monopole et son sur-profit sont l’opposé de l’optimum néo-classique, le repoussoir qui légitime la lutte contre les pratiques restrictives de la concurrence et le droit de la concurrence. Pour la critique de la théorie néo-classique, c’est tout justement parce que les entrepreneurs espèrent obtenir un monopole et réaliser un tel sur-profit qu’ils innovent et créent des richesses. Ainsi, elle rejette tout droit de la concurrence qui prétend sanctionner les monopoles.

Concurrence et pouvoir

Concurrence pure et parfaite contre simple libre entrée, dénonciation du sur-profit contre réhabilitation du profit du monopole innovateur, légitimation du droit de la concurrence contre sa délégitimation, les deux théories de la concurrence diffèrent radicalement. C’est sur la question du pouvoir qu’elles s’opposent fondamentalement. L’échange libre est une relation de pouvoir, au sens sociologique le plus concret du terme, à savoir faire faire à autrui quelque chose qu’il n’aurait pas fait de lui-même. Sur le marché, les vendeurs veulent vendre le plus cher possible tandis que les acheteurs veulent acheter le moins cher possible. S’ils restent tous sur leurs positions, aucun échange n’aura lieu, si bien que acheteurs et vendeurs acceptent de faire des concessions. Mais tous les acteurs ne font pas les mêmes concessions : dans le désert des voyageurs assoiffés donneront n’importe quoi au propriétaire de l’unique puits des environs et celui-ci pourra imposer son prix, une multinationale pourra facilement exiger du sous-traitant dont elle est le seul client de gros efforts sur les prix, le sous-traitant n’ayant pas d’autres choix. Ce sont là deux situations extrêmes de dissymétrie de pouvoir, un monopole et un monopsone, et la réalité est intermédiaire. Le prix ne naît pas tant de la relation entre l’offre et la demande que de la relation de pouvoir entre les parties de l’échange, ce qu’Aristote a énoncé et que Paul Jorion a retrouvé sur les marchés de la pêche et de la finance.

Les théories de la concurrence n’ignorent pas la question du pouvoir sur le marché mais y apportent des réponses opposées. La théorie néo-classique cherche à s’assurer que nul acteur n’ait le pouvoir d’influer à lui seul sur les prix et les quantités, ce qui lui permettrait de fixer le niveau de production qui serait le plus avantageux pour lui mais sous-optimal pour l’ensemble de la société, compte-tenu de la situation qui devrait être celle de la concurrence pure et parfaite. User de son « pouvoir de marché » pour se protéger de la concurrence constitue ainsi, pour la conception néo-classique, un abus de pouvoir, et ce à deux titres : les prix sont plus élevés et les quantités moindres, au détriment des autres individus, et cela constitue une dissymétrie criante à leur égard, eux qui sont soumis à la pression concurrentielle. Le droit de la concurrence protège ainsi contre l’abus de pouvoir, ce qui donne du sens à l’appel du political theorist Ian Shapiro à y recourir contre le duopole que forment les partis républicain et démocrate aux États-Unis et contre les pratiques restrictives de la compétition politique auxquelles ils se livrent[6].

Les critiques de la théorie néo-classique au contraire rejettent cette légitimité conférée au droit de la concurrence : les consommateurs d’un marché qui ne connaît pas la situation optimale de la concurrence pure et parfaite ne sont pas victimes d’un quelconque abus de pouvoir, car cela n’a tout simplement pas de sens de comparer la situation présente du marché à la situation qu’il devrait connaître si les conditions de la concurrence pure et parfaite étaient remplies. Comparer ce qui est avec ce qui devrait être est illogique et sanctionner au moyen du droit de la concurrence des individus est illégitime. Il y a abus de pouvoir uniquement s’il y a coercition, s’il y a contrainte, et un monopole est condamnable uniquement s’il a eu recours à de tels moyens pour émerger. Un monopole qui n’y a pas eu recours ne commet donc aucun abus de pouvoir, d’abord parce qu’il risque à tout moment de perdre son pouvoir suite à l’arrivée d’un concurrent ou d’une innovation, ensuite parce que les consommateurs jouissent de l’innovation qui a donné à l’entreprise ce monopole.

Nous retrouvons ici une question classique de la pensée politique : la liberté consiste-t-elle en l’absence de contrainte ou en la largeur de l’éventail des possibles ? Si la théorie néo-libérale de la concurrence s’inscrit dans la première conception, la théorie néo-classique s’inscrit plutôt dans la seconde. Au-delà de cette problématique, l’opposition entre les deux théories de la concurrence engage deux conceptions de l’individu.

Deux individualismes ?

Avec les deux conceptions de la concurrence que nous examinons, ce sont deux figures de l’individu qui s’affrontent, entre lesquelles le contraste est saisissant : alors que la théorie néo-libérale met en avant la figure de l’entrepreneur qui prend des risques, de l’innovateur qui conquiert un monopole arraché à la monotonie du marché – c’est-à-dire la figure de l’individu comme puissance identifiée précédemment –, l’individu de la théorie néo-classique est beaucoup plus effacé, inexistant même, simple rouage de la mécanique concurrentielle. Il n’innove ni ne crée mais imite les concurrents plus efficaces. Il n’entreprend pas, ne prend pas de risques, il est un simple organisateur de la production, in fine pas très différent du bureaucrate de la planification soviétique.

Cependant l’individu néo-classique a quelque chose que l’individu néo-libéral n’a pas : face à un monopole, ce dernier n’a rien à dire, rien à opposer à une situation de marché certes produite par le libre jeu du marché mais qui confère à cet acteur un pouvoir important, menaçant s’il décide d’user de son pouvoir de monopole en proposant – en imposant même – des prix bien au-delà du coût de production. L’individu néo-classique, quant à lui, peut opposer au monopole le droit de la concurrence, qui se fonde sur ce que la concurrence aurait amené si elle n’était pas perturbée par les disparités de pouvoir des acteurs du marché. Il peut en appeler à la concurrence contre les résultats du libre jeu du marché. L’individu néo-libéral est de plain-pied dans la concurrence, il ne peut s’y soustraire, alors que l’individu néo-classique la surplombe, n’y est pas engagé totalement – c’est pour cela qu’il apparaît si fade, si vide, c’est parce que l’essentiel pour lui n’est pas là – et peut donc l’utiliser comme moyen pour défendre son droit à être préservé du risque d’abus de pouvoir.

La théorie néo-classique, née à la fin du XIXe siècle, se voulait une réponse à la question sociale de la fin du XIXe siècle et auquel le socialisme, alors en plein essor, répondait mieux que l’économie classique. La concurrence est au cœur de sa proposition : au-delà de la prospérité à laquelle est censée conduire la concurrence pure et parfaite, elle apparaît, soutenue par le droit de la concurrence, comme le contrat social de la société économique industrielle. A l’instar du contrat social politique qui protège l’individu de la guerre de tous contre tous et de l’abus de pouvoir de la part de l’État, la concurrence protège l’individu de la guerre économique de tous contre tous et de l’abus de pouvoir de la part d’autres individus. Le contrat social politique stipule que chaque individu renonce à recourir à la violence et transfère ce droit de recours à la violence à l’État à condition que tous fassent de même et que celui qui s’y soustrait, qui rompt ainsi cette symétrie et commet une injustice par rapport aux autres, soit sanctionné. De même, le contrat social que propose l’économie néo-classique stipule que chacun se soumet à la concurrence à condition que tous fassent de même et que ceux qui s’y soustraient, par l’entente sur les prix ou par toutes autres pratiques restrictives, soient sanctionnés, car ils commettent une injustice envers ceux qui y restent soumis. Dans la société économique industrielle, notamment celle du début du XXe siècle, il s’agit de résorber la dissymétrie entre les grands cartels et monopoles et la multitude des ouvriers, les premiers ayant le pouvoir de se protéger de la pression concurrentielle au contraire des seconds, obligés d’accepter des salaires très bas, au plus grand bénéfice des premiers.

Dans la théorie néo-libérale, la concurrence ne présente nullement cette dimension de contrat social, bien au contraire : la concurrence y est plus proche de l’état de guerre qui précède le contrat social. En effet, l’individu néo-libéral est totalement engagé dans la lutte concurrentielle, perpétuellement sous la menace de perdre la position qu’il a acquise, même si c’est un monopole, tout comme l’homme à l’état pré-social hobbésien est en permanence aux aguets et craint de perdre le pouvoir qu’il a pu obtenir face à un pouvoir plus grand. L’individu néo-libéral est immergé dans la concurrence, dont les bienfaits légitiment son extension à tous les domaines de la vie sociale, et même humaine. Il est certes créateur, entrepreneur et innovateur, mais il se réduit à cela, à la puissance qu’il actualise dans la lutte concurrentielle. L’individu néo-classique peut ne pas être créateur, entrepreneur et innovateur, car il ne se réduit pas à sa puissance, car la concurrence n’est pas tout pour lui, comme l’État n’est pas tout pour le citoyen. La concurrence n’est que secondaire, uniquement l’instrument qui permet une certaine prospérité, comme l’État n’est que secondaire, uniquement l’instrument qui permet la sécurité. Comme dans les théories du contrat, c’est l’individu qui prime dans la théorie néo-classique de la concurrence : la concurrence lui est secondaire, elle n’est qu’un moyen et elle peut être sacrifiée. Dans la théorie néo-libérale, l’individu est certes célébré dans sa puissance et défendu inflexiblement contre toute intervention abusive de l’État, mais il ne peut que se soumettre à la mécanique d’airain de la concurrence, là où aux perdants de la concurrence la théorie néo-classique reconnaît au moins le droit à être protégé de l’abus de pouvoir commis par les individus plus puissants que lui.

L’au-delà de l’individualisme

Ces deux théories de la concurrence peuvent-elles être considérées comme des idéologies individualistes, c’est-à-dire qui reconnaissent comme valeur fondamentale et réalité première l’individu ? La théorie néo-classique est à ce titre individualiste, puisque la concurrence y est secondaire : elle est artificielle – la concurrence peut ne pas être pure et parfaite – et un instrument, le moyen de la prospérité. C’est moins simple pour la théorie néo-libérale : elle se réclame certes de l’individu, dont elle célèbre la puissance et qu’elle protège ardemment contre l’État, mais c’est la concurrence entre les individus qui semblent être première, aussi bien comme valeur que comme réalité. L’individu n’a aucun moyen de recours contre ce qu’elle produit, n’a aucun droit à opposer, si ce n’est sa propre puissance. Dans le monde chaotique tel que le décrit la théorie néo-libérale, la concurrence est une épreuve à l’issue de laquelle apparaît la valeur et la vérité[7], de manière évidente et donc incontestable. Contrairement aux apparences, c’est l’individu de la théorie néo-classique qui est le plus une personne, au sens fort du mot, car il a quelque chose à protéger, car il ne se réduit pas à une puissance en concurrence.

Si la théorie néo-libérale de la concurrence ne peut être qualifiée d’individualiste, il est tout aussi impossible de la qualifier d’holiste, car elle n’a pas pour valeur première l’harmonie du tout social, bien au contraire. Plutôt qu’un holisme, elle apparaît comme un au-delà de l’individualisme : elle se veut plus individualiste que l’individualisme, en rejetant les dernières obligations qui pèsent sur l’individu et qui pourtant sont là pour son propre service. Car l’individualisme n’est pas sans normes et devoirs, et ces normes et devoirs trouvent leur légitimité dans l’individu lui-même, c’est le sens de l’autonomie et c’est pourquoi l’autonomie n’est pas l’anomie. Cet au-delà de l’individualisme serait-il ainsi l’idéologie du riche contribuable qui considère comme une spoliation les impôts finançant sa sécurité physique et sociale, du jeune qui refuse l’autorité du professeur au nom de sa singularité, du délinquant, de toute origine sociale et géographique, qui se sent obligé uniquement par les normes écrites que quelqu’un est hic et nunc chargé de faire respecter ?

Baptiste Carré

[1]     La matrice de cette réflexion est l’œuvre de Louis Dumont, notamment la distinction qu’il opère entre holisme et individualisme, distinction dans laquelle cette réflexion s’efforce d’inscrire ce qui pourrait être l’idéologie de la concurrence. Se référer à l’introduction du mémoire.

[2]     Préambule de la Constitution de 1946, lui-même inspiré du Programme du Conseil National de la Résistance.

[3]     Conclusion de Robert Castel. Cf p.22 (les références renvoient au mémoire).

[4]     Cf. p.19

[5]     Cette dichotomie se retrouve dans les deux Que sais-je ? consacrés à la concurrence : le premier, rédigé par Louis Franck, est d’inspiration néo-classique, tandis que le second, rédigé par Pascal Salin, critique la théorie néo-classique à laquelle il oppose la théorie de la « libre concurrence ».

[6]     Sur la concurrence contre l’abus de pouvoir, cf. pp.73-84. La compétition politique, qui présente de la même manière deux théorisations, découlant des théories de la concurrence économique, met bien en avant cette dimension de la question.

[7]     Cf. pp.89-93. Salin va même jusqu’à avancer qu’il est impossible d’affirmer que remettre l’édiction du droit à un monopole, est le meilleur système, car aucun autre système n’a jamais été testé alors que « seule la concurrence nous permettrait de le savoir »

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