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Les années 1970, âge d’or du gauchisme, nos années furieuses…

Sylvain Boulouque

Le catalogue de l’exposition «Ripostes! Archives de luttes et d’actions, 1970-1974» et l’ouvrage «Vive la révolution!» de Zvonimir Novak font revivre un temps où les affiches, tracts et manifestations de l’extrême gauche emplissaient les rues.

Un poster de l'Organisation révolutionnaire anarchiste (1967-1976). | Fonds d'Archives communistes libertaires via Wikimedia Commons
Un poster de l’Organisation révolutionnaire anarchiste (1967-1976).  Fonds d’Archives communistes libertaires

Le catalogue raisonné de l’exposition «Ripostes! Archives de luttes et d’actions, 1970-1974», qui se tient jusqu’au 16 mars 2024 à La Contemporaine, à Nanterre, et la parution du magnifique ouvrage de Zvonimir Novak, Vive la révolution! – Sous les pavés, l’image, permettent de revenir sur la France des années 1970, décennie au cours de laquelle la révolution était, pour certains, à l’ordre du jour. Les deux livres privilégient des approches thématiques pour restituer, principalement, l’action militante de l’extrême gauche dans les seventies.

«Le gauchisme» est originellement une terme péjoratif, utilisé par Lénine pour disqualifier les critiques du communisme au pouvoir dans son texte La Maladie infantile du communisme. Mais par un retournement sémantique, il est devenu mélioratif, Jean-Gabriel et Daniel Cohn-Bendit qualifiant, en 1968, le gauchisme de «remède à la maladie sénile du communisme».

Un mot qui veut dire beaucoup

Le gauchisme n’est pas un: des courants et des mouvements parfois paradoxaux sont regroupés sous cette unique appellation. Ce mot représente à la fois un mode de vie, des imaginaires, voire une génération, mais aussi une profusion de groupuscules aux caractéristiques communes et aux contenus de messages politiques souvent opposés. C’est cette extrême gauche extraparlementaire complexe qui a occupé la rue et marqué les esprits.

Le gauchisme a aussi été accompagné d’une inventivité graphique et éditoriale particulière. Dans Vive la révolution! – Sous les pavés, l’image, le spécialiste des arts graphiques contemporains Zvonimir Novak plonge justement dans son histoire, qu’il fait remonter à la Belle Époque (fin du XIXe siècle-1914), pour souligner ses capacités créatrices.

Des dessins de Théophile Steinlen, Jules Grandjouan ou Maximilien Luce dans les revues syndicalistes, socialistes ou libertaires du début du XXe siècle aux débuts du constructivisme, en passant par certains dessins issus du réalisme socialiste, le gauchisme bénéficie d’un héritage qui lui a permis de se construire en prolongeant certains aspects ou, au contraire, en les détournant et parfois en les retournant.

L’esthétique soviétique est partout dans notre pop culture (et c’est parti pour durer)

Il a également correspondu aux créations de l’Atelier populaire des Beaux-Arts, en mai et juin 1968. Le mouvement a été imité par la suite, mais son inventivité n’a jamais été retrouvée. S’il existe une continuité, elle est à chercher dans le dessin de presse, dont Hara-Kiri, puis Charlie Hebdo et La Gueule ouverte ont été les exemples les plus représentatifs.

Entre anticommunisme viscéral et apologie de Lénine et de Mao

Pour ce qui est du mode de vie et des transformations sociétales, le gauchisme –fortement aidé, il est vrai, par le socialisme arrivé au pouvoir–, semble avoir imposé une vision renouvelée de la société. Même si Zvonimir Novak souligne en creux les capacités d’adaptation de la société qui a intégré une grande partie des gauchistes et des thématiques qu’ils ont portées –l’écologie, le féminisme, les combats pour les minorités sexuelles, etc.–, ces militants ont abandonné le terrain social pour le sociétal.

En revanche, pour ce qui est des combats politiques, les résultats sont plus mitigés, ils dépendent des revendications. Le gauchisme a été paradoxal dans son rapport au communisme. Il est critique vis-à-vis de sa version soviétique et son appendice français, le PCF, mais, pour certains –des groupes maoïstes voire certaines organisations trotskistes–, il a aussi participé à la réhabilitation du mot et même de quelques régimes.

Comment la gauche a perdu, en trente ans, le vote ouvrier (au profit de l’extrême droite)

Il faut regarder les affiches et les unes de journaux proposées dans ces ouvrages. Certaines sont des reprises des apologies de Lénine et de Mao, quand d’autres, au contraire, reflètent un anticommunisme viscéral. Car les courants composant le gauchisme peuvent être diamétralement opposés: les libertaires et l’ultragauche d’un côté; les différents groupes léninistes de l’autre. Ses critiques globales de la représentation du communisme ont participé à la déconstruction de sa mythologie.

Échecs et désillusions

Le gauchisme a été une critique radicale de la société de consommation, mais qui n’a finalement pas été couronnée de succès. De même, l’antifascisme prôné a, au regard de la situation actuelle, globalement été un échec.

Le gauchisme a aussi été fait de messages de solidarité internationale. Les deux livres montrent de l’exaltation pour les causes «tropicales» et les actions de solidarité. Mais Zvonimir Novak, en particulier, souligne le goût amer de l’exotisme. En effet, certains soutiens comme Cuba, le Vietnam ou le Cambodge se sont révélés être de cruelles désillusions. L’Espagne occupe une autre place, mais l’espoir à la fin du franquisme est loin d’avoir livré les résultats escomptés. La question palestinienne est enfin largement évoquée, permettant une mise en perspective de quelques prises de position actuelles.

Il demeure une victoire posthume: le gauchisme a frappé les imaginaires et il continue à les inspirer. C’est ce que montrent brillamment ces deux volumes.

Sylvain Boulouque


Vive la révolution! – Sous les pavés, l’image, Zvonimir Novak, Cerf, 304 pages, 34 euros, paru le 19 octobre 2023

Ripostes! – Archives de lutte et d’action, 1970-1974, sous la direction de Philippe Artières et Franck Veyron, CNRS éditions/ La Contemporaine, 264 pages, 29 euros, paru le 12 octobre 2023

Livres : de quoi le "gauchisme" est-il le nom ?
Les employés de l’Opéra et de l’Opéra comique arborant des banderoles « M. Malraux, tenez vos promesses » et « pour une véritable politique culturelle au service du peuple » manifestent à l’appel de la CGT devant l’Opéra de Paris le 20 mars 1968.

De quoi le « gauchisme » est-il le nom ?

Régis Soubrouillard

Vilipender les gauchistes s’est imposé comme une routine dans les meetings de la droite. Deux historiens, Philippe Buton et Christophe Bourseiller se sont récemment intéressés à l’histoire du gauchisme et à celle de l’ultra-gauche. Des mouvements politiques dont les origines, les ambitions, et les héritiers sont très différents.

Lénine en avait fait dès 1920 « la maladie infantile du communisme ». Depuis, le ton n’a guère changé. Le gauchisme est encore régulièrement décrit comme une affection politique et tenu pour directement responsable des dérives libertaires du monde moderne. C’est Sarkozy lui-même qui avait relancé cette mode durant la campagne présidentielle de 2007, pourfendant lors de ses meetings les dérives de l’héritage gauchiste de mai 1968.

Pour mieux évaluer l’influence de ce courant politique sur la société française, Philippe Buton a publié récemment Une histoire du gauchisme (Perrin). L’historien a notamment eu accès aux notes des préfets et des renseignements généraux de l’époque qui suivent alors ces groupes de très près. Bien informés, les services sont eux-mêmes un peu dépassés par la multiplicité du phénomène gauchiste dont les groupuscules pullulent à Paris et en province depuis le début des années 60 mais à la visibilité quasi-nulle avant « mai 1968 ».

Éparpillement

Fortement politisés, les militants n’ambitionnent rien de moins qu’une une vaste remise en cause de l’ordre mondial d’après-guerre, en puisant leurs inspirations dans une forme « d’exotisme » marxiste entre l’URSS post-Staline et la Chine de Mao.

Si « le fond de l’air est rouge », cette jeunesse radicalisée se dissémine en une multitude de courants aux sensibilités, affinités et références idéologiques différentes (anarchistes, trotskistes, maoïstes et « divers ») dont témoignent leurs sigles improbables : ORA (Organisation Révolutionnaire Anarchiste), UTCL (Union des Travailleurs Communistes Libertaires), LO (Lutte Ouvrière) OCI (Organisation Communiste Internationale), LCR, VLR, GP, PCMlf, OFC ml, PCRml etc. Un « émiettement imposant » et une « impression d’éparpillement et de sectarisme », selon l’auteur qui a recensé une centaine d’organisations nationales et régionales aux durées de vie très variables.

En France, le trotskisme fait partie des courants dominants les moins sectaires et qui « incarne le mieux la révolte gauchiste existentielle » mais aussi, plus tard, la conversion au « réformisme » de certains de ses membres qui seront attirés par le socialisme mitterrandien (Henri Weber, Julien Dray, David Assouline, etc.) La Gauche prolétarienne (GP) qui fait de la conquête de la classe ouvrière l’un de ses impératifs est alors son rival maoïste. Dirigée par le philosophe Benny Lévy, qui est aussi le « secrétaire » de Sartre, la GP possède son journal, la Cause du peuple, et a l’ambition d’ouvrir le mouvement révolutionnaire à une gauche ouvrière en s’inspirant du fantasme qu’elle se fait alors de la révolution culturelle chinoise.

Révolution manquée

Ces ambitions d’élargissement des mouvements s’éparpilleront dans des luttes artificielles et des formes d’exaltation de la violence. L’auteur, qui y consacre trois chapitres, souligne que si la France n’a pas basculé dans le terrorisme au contraire de ses voisins allemands et italiens, le gauchisme entretient malgré tout un « rapport étroit à la violence », autant inspiré par les leçons historiques que par les modèles étrangers : Brigades rouges italiennes, guérillas sud-américaines, milices palestiniennes, etc.

Mais c’est aussi dans le gauchisme que Philippe Buton voit les pionniers de la conversion écologiste, ceux de la mouvance féministe, des régionalistes ou des mouvements homosexuels. Des aspirations libertaires pourtant loin des ambitions politiques originelles des mouvements gauchistes. L’historien fait une véritable distinction entre le gauchisme politique, sorte de représentation officielle du mouvement, et le gauchisme culturel qui fait régner une ambiance de contestation et participe aux ambitions d’émancipation de toute une génération.

Malheureusement, dans son livre, Philippe Buton accorde peu de place aux situationnistes, sans doute parce qu’ils sont d’abord une avant-garde littéraire avant d’être un mouvement politique. Christophe Bourseiller, lui, s’y est intéressé dans sa Nouvelle histoire de l’ultra-gauche (éditions du Cerf). Cette gauche ultra-radicale est une mouvance qui dès 1920 pointait les dérives autoritaires de Lénine, tout en refusant le principe de l’électoralisme et toute logique institutionnelle.

Société du spectacle

De véritables mouvements groupusculaires aux durées de vies parfois très brèves et dont les héritiers sont aujourd’hui les zadistes ou les mouvements de black blocs. Mais c’est dans cette mouvance que l’on trouve aussi les inspirateurs de toute une génération avec Cornélius Castoriadis, Claude Lefort, fondateurs de la revue Socialisme ou Barbarie ou encore les situationnistes de Guy Debord.

Le groupe des « situs » est composé d’artistes et d’intellectuels pour « une tentative d’organisations révolutionnaires professionnels dans la culture » qui ont pour ambition de « construire des situations ». Une forme d’activisme expérimental qui veut remettre en cause le léninisme, le bolchevisme et en finir plus globalement avec les « -ismes » en vogue au profit d’une nouvelle théorie qui dépasserait le marxisme.

C’est par son livre, passé à la postérité, La société du spectacle (1967), que Guy Debord cherche à faire la démonstration que le spectacle est devenu un rapport social avec ses propres modes de domination. Ce que ni Debord – ni les autres – n’avait vu venir, c’est que ce « spectacle » et ses séquelles individualistes auraient une dimension mondiale.

Du col Mao à la deuxième gauche…

L’individualisation gagne la société et les ambitions révolutionnaires passent à la trappe. Le désinvestissement des causes collectives est manifeste et les mouvements gauchistes se révèlent incapables de s’adapter aux nouveaux enjeux de lutte sociale lointains des illusions qu’ils transportaient. Cinquante ans après, le débat sur l’implication des gauchistes dans l’avènement de la société libérale et l’abjuration des valeurs traditionnelles n’est toujours pas tranché et ses acteurs se départagent – un peu comme à l’époque – en des courants aux nuances subtiles dans l’imputation des responsabilités.

Accusés par l’essayiste Guy Hocquenghem d’être passés du « col Mao au Rotary Club », les gauchistes sont souvent tenus pour principaux responsables de leur « révolution manquée » et de l’avènement de la société néolibérale. Philippe Buton assure que le ralliement des gauchistes à un « libéralisme égoïste » a été moins un « débouché naturel » qu’une « déviation », souvent vers la voie de la « deuxième gauche » incarnée alors par Michel Rocard.

Des « idiots utiles » qui ont apporté une « couverture de gauche à ce qui était en réalité la révolution néolibérale », tranchera plus tard le philosophe Marcel Gauchet qui fut proche de Socialisme ou Barbarie mais aussi compagnon de route de cette deuxième gauche. Un horizon, en tout cas, indépassable pour les ex-gauchistes qui, faute d’en être les initiateurs, se contenteront longtemps d’être les accompagnateurs de la plongée dans la « modernité liquide »…

* Philippe Buton, Histoire du gauchisme. L’héritage de Mai 68, éditions Perrin, 560 p., 26 €

* Christophe Bourseiller, Nouvelle histoire de l’ultra-gauche, éditions du Cerf, 392 p., 24 €

Régis Soubrouillard

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