« Le journalisme est désormais honni pour être au service des élites »
Géraldine Muhlmann, Professeure de science politique et de philosophie politique, université Paris 2-Panthéon-Assas
Au moment de son essor au XIXe siècle, la presse est détestée par la noblesse et la bourgeoisie, les représentants de l’ordre établi. Elle fait maintenant face à une nouvelle hostilité, on lui reproche d’être contre le peuple, analyse Géraldine Muhlmann dans une tribune.
Pourtant la presse demande un travail de vérification, recouper les infos, remonter à la source, argumentée et étayée le sujet, et dénicher les rumeurs et intox. Le contraire des Réseaux asociaux. MCD
La haine des journalistes est aussi ancienne que le journalisme. Mais elle a changé de nature ces dernières années. Ce qui, pour le journalisme, change tout. La haine la plus « classique », profonde, envers la presse d’information, dès sa naissance au XIXe siècle, était celle d’élites attachées à un certain ordre social, qui craignaient ce nouveau regard tous azimuts lancé sur la société – propre à devenir, comme disait Marx, « l’œil de l’esprit du peuple ». Car la spécificité de cette nouvelle presse de masse, qui a créé l’information moderne, c’était de publier non plus seulement des opinions, mais des histoires du monde présent, des choses vues – et vues partout – saisies par un nouveau « personnage » : le reporter.
Cette haine-là venait de loin. C’était, depuis les Lumières, celle que nourrissait l’aristocratie conservatrice envers le principe même de la liberté de la presse. Au XIXe siècle, elle a gagné aussi une certaine bourgeoisie hantée par le cauchemar d’un peuple qui, voyant ce qu’il voit, pourrait se soulever. D’ailleurs, quand il l’avait fait, par le passé, la presse n’était jamais loin. Presque toutes les grandes figures de la Révolution française avaient été des directeurs de journaux. Pendant la Commune de Paris, en 70 jours se sont créés 70 journaux. L’imaginaire contre-révolutionnaire a, pour longtemps, et dans l’angoisse, associé la presse aux barricades.
Cette haine-là était si forte que ceux qui ne la partageaient guère, lorsqu’ils critiquaient certaines formes de journalisme se sentaient obligés de préciser, comme Zola en 1889 : « Je suis pour et avec la presse ». C’est dire l’importance du « camp » adverse, qui était contre et sans la presse. Mais cette haine, en un sens, a aidé le journalisme moderne à définir son rôle en démocratie. A s’assumer, en effet, comme un projet consistant à rendre le peuple visible au peuple. A faire de cela un idéal à réaliser. Cette haine a compté aussi dans la perception, cette fois valorisée, que les démocraties ont longtemps eu du journalisme : malgré des crises, le journalisme était vu comme du côté du peuple, contre l’ordre établi.

Un kiosque à journaux à Paris en 1945.
Le « spectacle » journalistique
Ce qui a permis au journalisme, longtemps, de ne pas sombrer sous les coups d’autres manifestations hostiles. Comme par exemple, l’hostilité de toutes les sortes de « militants » (y compris les militants du « peuple »), qui défendent des visions du monde précises et fermes et qui, en général, l’histoire le montre, apprécient peu le regard libre et imprévisible du journaliste. Envoyé par la gauche anglaise observer les ouvriers du Nord de l’Angleterre, George Orwell a rapporté, en 1937, un reportage qui a fortement déplu à ses commanditaires. Il osait raconter la crasse, l’hygiène déplorable au sein de la misère ouvrière – tout ce que l’idéalisation militante renvoyait à des préjugés « petits-bourgeois » et préférait ne pas voir.
Il y a aussi l’hostilité envers le « spectacle » journalistique. C’est là un problème sérieux (qui court de Rousseau à Guy Debord et bien d’autres) posé au journalisme : car si son rôle est de faire voir, comment échapper tout à fait au « spectaculaire » ?
Mais ces critiques-là pouvaient être discutées, travaillées – obligeant tout journaliste à réfléchir, à s’amender parfois, mais aussi à assumer certaines choses – tant que demeurait cette ancre : l’idée que, malgré ses risques et ses problèmes, le journalisme était au service du peuple. « On public duty », pour reprendre les mots d’un reporter américain du XIXe siècle qui, à ce titre, demandait à la police de le laisser accéder à une scène de crime. Si cette ancre disparaît, ne serait-ce que dans la perception générale du journalisme, celui-ci est mis complètement hors circuit.
Un ennemi structurel
Or, c’est bien ce qui arrive, dans la plupart des démocraties occidentales, depuis quelque temps. Le journalisme n’est plus détesté pour être au service du peuple. Il est désormais honni pour être au service des élites et contre le peuple. Le « son » des autres critiques du journalisme s’en trouve tout à fait changé. Les « militants » ne dénoncent plus, dans le journaliste, le guetteur ou le flâneur qui ne regarde pas toujours comme il devrait (selon eux), mais un ennemi structurel, quoi qu’il fasse et dise. Le grand « spectacle » journalistique n’est plus un problème difficile qui se pose au journalisme malgré ses meilleures intentions : il est, purement et simplement, le divertissement, les jeux du cirque que les puissants donnent au peuple.
Hier, même quand le journalisme travaillait mal – était insuffisamment curieux de tout ce qu’un peuple offre à regarder, s’embourgeoisait en somme – quelque chose dans ce métier, dans ses idéaux d’origine, était encore perçu et respecté. Aujourd’hui, même quand il travaille bien, il est encore suspect (de servir souterrainement les seules « élites »).
Les journalistes ont une part de responsabilité dans la genèse de cette situation. Ont-ils assez servi leurs idéaux, se sont-ils auto-critiqués quand il le fallait, ont-ils travaillé, jour après jour, à éviter l’embourgeoisement de leur regard ? Pas sûr. Florence Aubenas (Le Monde du 15 décembre) a justement noté que les « gilets jaunes » ont soudain rendu visibles des parties de la population qui, depuis longtemps, étaient devenues invisibles.
Un long oubli politique général de la question des inégalités
Dans les années 1960-1970, certains pans du journalisme (le new journalism américain, l’aventure du journal français Libération) avaient lutté contre les conformismes du regard. Tenté de voir plus de choses, et mieux. Changé les codes d’écritures. Influé sur tout le métier. Mais pour se mettre en question, sans doute faut-il un peu d’air. La presse actuelle va mal. Le financement général des médias met beaucoup de pression aux rédactions. Les temps sont rudes pour l’inventivité journalistique.
Pour autant, la situation dépasse de loin le journalisme, ses responsabilités et ce qu’il pourrait faire pour y remédier. Un long oubli politique général de la question des inégalités : il fallait bien cela pour faire naître ce climat actuel, qui traque sans relâche l’odieuse « élite », cachée dans tel commentaire, dans tel regard. Et sûrement d’autres facteurs encore, pour expliquer sans l’excuser ce complotisme qui s’offre des ennemis définitifs (journalistes « officiels ») mais aussi d’étranges amis (telle chaîne russe, telle chaîne YouTube proposée par un ancien proche d’Alain Soral) ; cette petite terreur qui couve contre la liberté de regarder et de penser le « peuple » – lui qui n’est pourtant que la rencontre d’une pluralité de points de vue. Les « gilets jaunes » en finiront-ils avec cette grimace, qui ne les résume pas ?
Géraldine Muhlmann (Professeure de science politique et de philosophie politique, université Paris 2-Panthéon-Assas)