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Wael Al-Dahdouh, reporter à Al-Jazira : le porte-voix des damnés de Gaza… Israël tue les journalistes… Déjà 66 assassinés !

Le journaliste palestinien de la chaîne qatarie, qui a perdu deux enfants et un petit-fils lors des frappes israéliennes à Gaza, est devenu l’incarnation de la tragédie vécue par son peuple.

Laure Stephan (Beyrouth, correspondance)

Le chef du bureau de la chaîne qatarie Al-Jazira à Gaza, Wael Al-Dahdouh, à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 12 décembre 2023. Le chef du bureau de la chaîne qatarie Al-Jazira à Gaza, Wael Al-Dahdouh, à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 12 décembre 2023.

Pansement sur le bras gauche, bandage au bras droit, Wael Al-Dahdouh réalise, mercredi 20 décembre au soir, un direct depuis la bande de Gaza. Dans la nuit de Khan Younès, le chef du bureau de la télévision qatarie Al-Jazira dans l’enclave, un colosse à la barbe blanche, a l’air épuisé. Mais sa voix, devenue si familière dans les foyers arabes où la chaîne bat des records d’audience, reste posée. Lui qui évoque souvent la « patience » du peuple palestinien semble en être puissamment doté. En deux mois et demi de guerre, il est devenu la voix des damnés de Gaza.

Le journaliste, né en 1970, s’est fait connaître du public en couvrant les précédents conflits à Gaza, dont celui de 2014. Dans le déluge de feu qui s’abat sur l’enclave, il incarne, à son corps défendant, la tragédie des habitants, leur résilience, aussi. Il n’a déserté l’antenne ni après la mort de sa femme et de deux de ses enfants, tués dans une frappe le 25 octobre, ni après avoir été blessé, vendredi 15 décembre.

Ces instants, les téléspectateurs d’Al-Jazira les ont vécus presque en direct : ils ont entendu la voix de Wael Al-Dahdouh se briser en apprenant la mort de ses proches, et ils l’ont vu réapparaître devant les caméras, plus tard, pleurant sur le corps de son fils Mahmoud. Le journaliste palestinien s’est entretemps rendu, dans l’intimité, là où il avait cru mettre sa famille à l’abri, dans le périmètre où l’armée israélienne avait sommé les civils de partir : il a fouillé les décombres du bâtiment où ses proches avaient trouvé refuge, à la recherche d’autres victimes. Son petit-fils d’un an et demi n’a pas survécu non plus.

Il rêvait d’être médecin

Le 15 décembre, le journaliste est de nouveau filmé lorsqu’il est pris en charge aux urgences après avoir été touché par des éclats d’obus sur le terrain. Il a pu fuir le lieu de l’attaque, mais son compagnon de reportage, le caméraman Samer Abou Daqa, n’y est pas parvenu et a succombé à ses blessures après avoir agonisé pendant plusieurs heures. Al-Jazira accuse l’armée israélienne d’avoir « empêché » les ambulances de le secourir. Celle-ci dément. La chaîne enfonce le clou, accusant les militaires de « systématiquement cibler » ses équipes.

Pendant les premières semaines de la guerre, Wael Al-Dahdouh refusait de quitter la ville de Gaza, où il est né. Mais début novembre, Al-Jazira a décidé de transférer ses équipes vers le sud de l’enclave. Plus de 80 % de la population de Gaza a été déplacée selon l’UNRWA, l’agence de l’ONU chargée des réfugiés palestiniens. Depuis Rafah, le chef de bureau couvre le passage des convois du Comité international de la Croix-Rouge vers l’Egypte, lors de la trêve, fin novembre, qui permet la libération de cent cinq otages, israéliens ou thaïlandais, enlevés le 7 octobre par les commandos du Hamas. Cent vingt-neuf sont toujours détenus à Gaza, selon les autorités israéliennes.

Enfant, Wael Al-Dahdouh rêvait d’être médecin. A 18 ans, il est arrêté par les forces israéliennes, dans la foulée de la première Intifada qui éclate en 1987. C’est aussi l’année de la création du Hamas. Il passe sept ans en prison. Une expérience qui a participé, dit-il, à sa formation politique. Libéré, il étudie le journalisme, travaille pour plusieurs médias avant de rejoindre en 2004 Al-Jazira, chaîne panarabe résolument propalestinienne. Il fonde aussi une famille. Huit enfants vont naître : l’aîné, Hamza, a aujourd’hui 27 ans ; la benjamine, Sham, âgée de 7 ans, a été tuée le 25 octobre. Au fil des guerres, leur sécurité a toujours été sa préoccupation. Il le rappelle : il n’est pas un envoyé spécial dans un pays étranger. C’est des siens qu’il parle. Plus d’une fois, il laisse éclater son émotion à l’antenne.

« Un exutoire »

« Wael est un bon journaliste. Il a la confiance des habitants de Gaza, dit son ami Mahmoud Hams, photographe de l’Agence France-Presse. En tant que journalistes, nous partageons le sort des civils. Nous vivons dans l’angoisse pour nos familles et dans l’urgence de rapporter ce qui se passe. Être en direct, travailler sans cesse est aussi un exutoire pour Wael, qui est endeuillé, blessé. »

L’homme semble puiser dans sa foi les ressources pour continuer. Il envisage son métier comme une mission. Le gouvernement israélien, qui tient en aversion la couverture de la chaîne, promet régulièrement de faire taire cette dernière en fermant ses bureaux à Jérusalem et à Ramallah. Des menaces qui n’ont jamais été mises à exécution, à ce stade.

« Comme ses pairs à Ramallah, Wael Al-Dahdouh connaît bien le tissu économique et social de son territoire, Gaza, juge le politologue Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen de Genève. Les correspondants sont très connectés politiquement, avec l’Autorité palestinienne à Ramallah, avec le Hamas à Gaza. Wael Al-Dahdouh s’est constitué un réseau qui le rend incontournable pour Al-Jazira. » La chaîne diffuse les images de combat tournées par la branche militaire du Hamas – comme des frappes contre des tanks israéliens dans l’enclave. Mais contrairement à ce qui s’est passé dans les précédents conflits, le mouvement islamiste n’autorise pas les reporters à couvrir ses opérations militaires.

« Gaza est le sujet par excellence d’Al-Jazira, qui dispose d’une couverture exceptionnelle, par son réseau de correspondants, son budget et la position du Qatar qui abrite les dirigeants politiques du Hamas, explique Hasni Abidi. C’est elle qui fait la notoriété de ses journalistes, et pas l’inverse. » L’audience de la chaîne, dopée par l’extrême brutalité de l’attaque israélienne, et le tribut personnel payé par Wael Al-Dahdouh, ont fait de ce reporter une vedette dans le monde arabe.

Guerre Israël-Palestine : les reporters palestiniens dans le viseur de l’armée israélienne

La Fédération internationale des journalistes accuse les troupes de l’Etat hébreu de « viser délibérément » les professionnels des médias travaillant dans la bande de Gaza. Ces derniers comptent plus de soixante morts dans leurs rangs depuis le début du conflit, le 7 octobre.

Clothilde Mraffko (Jérusalem, correspondance)

Le gilet pare-balles du journaliste d’Al-Jazira Wael Al-Dahdouh, blessé par un tir de l’armée israélienne, à Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza, le 15 décembre 2023. Le gilet pare-balles du journaliste d’Al-Jazira Wael Al-Dahdouh, blessé par un tir de l’armée israélienne, à Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza, le 15 décembre 2023.

Mercredi 20 décembre, dans l’après-midi, le journaliste Hani Mahmoud était en direct sur la chaîne qatarie Al-Jazira, aux abords de l’hôpital koweïtien à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. Soudain, une première explosion le surprend, puis une série de bombardements frappe, juste derrière l’hôpital. Au moins dix personnes ont été tuées. Un journaliste et technicien de diffusion de la chaîne, Moaz Mohsen, a été blessé. Ces dernières semaines, les reporters couvrant la zone avaient quitté la salle de rédaction improvisée qu’ils avaient établie à Khan Younès pour installer leurs cars satellitaires et des tentes de fortune vers cet hôpital de Rafah. Ils espéraient y être plus en sécurité après que l’armée israélienne a ordonné des évacuations vers le sud.

Depuis le 7 octobre, selon le décompte de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), 66 journalistes et professionnels des médias palestiniens – techniciens, chauffeurs… – ont été tués à Gaza, sur les plus de 20 000 victimes gazaouies au total que rapporte le ministère de la santé local. Quatre autres ont été tués côté israélien le 7 octobre et trois au Liban. « C’est sans précédent ! », souligne Anthony Bellanger, le secrétaire général de la FIJ. Au moins 13 d’entre eux ont été tués alors qu’ils exerçaient leur métier, rapporte l’ONG Reporters sans frontières (RSF). L’armée israélienne a d’ailleurs fait savoir à l’Agence France-Presse (AFP) et Reuters qu’elle ne garantissait pas la sécurité de leurs reporters dans l’enclave.

« Oui, il y a des bombardements aveugles. Mais j’ai un grand nombre d’exemples où [les Israéliens] visent délibérément des confrères et des consœurs. Fort heureusement, beaucoup n’ont pas été tués mais ils ont été blessés par balles », poursuit M. Bellanger, citant l’exemple d’un journaliste gazaoui « amputé quasiment à vif » après qu’un drone lui a tiré dessus. Plusieurs enquêtes menées par l’AFP, Reuters et les ONG Amnesty International et Human Rights Watch ont démontré que l’armée israélienne a ainsi délibérément visé des journalistes dans le sud du Liban le 13 octobre, tuant le reporter de Reuters Issam Abdallah, et blessant six autres journalistes, dont une photographe de l’AFP, Christina Assi. A 28 ans, elle a été amputée de la jambe droite.

Juste après la mort de Samer Abu Daqqa, le 15 décembre, l’armée israélienne a assuré qu’elle ne ciblait « jamais délibérément les journalistes » et prenait « toutes les mesures opérationnelles possibles pour protéger les civils et les journalistes ». « L’ampleur, la gravité et la récurrence des crimes internationaux visant les journalistes, en particulier à Gaza, appellent une enquête prioritaire du procureur de la Cour pénale internationale », a justifié de son côté le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire, qui a déposé une plainte le 31 octobre, au nom de huit journalistes gazaouis et d’un journaliste israélien. Désormais, les reporters palestiniens se demandent s’il est pertinent d’« afficher le petit scratch “press” sur les casques et les gilets pare-balles » qui les désigne distinctement, déplore M. Bellanger.

Les seuls témoins du carnage

Certains font le choix de ne pas rentrer dans leur famille, d’autres coupent le système de localisation de leurs téléphones. « Beaucoup ont reçu des messages de menaces leur disant de ne pas couvrir tel ou tel endroit… », observe Rania Khayyat, responsable de la communication au Syndicat des journalistes palestiniens. Elle ajoute que ceux qui ont couvert l’attaque du 7 octobre, lors de laquelle 1 140 personnes ont été tuées en Israël, sont particulièrement visés. En novembre, le bureau de presse israélien a demandé des explications à quatre médias étrangers, accusant leurs reporters d’avoir été avertis de l’attaque en amont de son déclenchement.

Les locaux de nombreux médias ont aussi été détruits. Le bureau de l’AFP, en plein centre de Gaza, a été bombardé. Il était vide au moment de l’explosion. Seul l’étage de l’immeuble où se trouvent les bureaux de l’agence a été touché. Sa localisation est connue de l’armée israélienne. Interrogée par l’AFP, celle-ci a d’abord nié qu’un bombardement ait touché le bâtiment, avant de justifier plus tard la frappe en évoquant une « menace imminente » à proximité de l’immeuble. « Le bâtiment n’a en aucune façon été visé », ont fait savoir les militaires.

Les reporters de Gaza partagent l’effroyable quotidien de leurs compatriotes : eux aussi traversent deuils et bombardements, beaucoup ont perdu leur maison, été déplacés à plusieurs reprises, parfois blessés, et passent une grande partie de leur journée à chercher de quoi nourrir leur famille. Ils sont les seuls témoins du carnage commis par l’armée israélienne dans l’enclave, bouclée à double tour. Les journalistes étrangers ne peuvent pénétrer dans ce territoire qu’embedded (« incorporés ») avec les troupes israéliennes. Un seul média, une équipe de la télévision américaine CNN, a réussi à y rentrer par ses propres moyens. Ses journalistes ont passé quelques heures, la semaine dernière, dans un hôpital de Rafah, construit par les Emirats arabes unis. L’Association de la presse étrangère à Jérusalem, qui représente quelque 370 journalistes, a présenté le 19 décembre une pétition à la Cour suprême israélienne pour demander l’accès des journalistes étrangers à Gaza.

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