Bruno Cautrès, politiste : « Comment ne pas voir que notre bien commun le plus précieux, la démocratie, reste vulnérable ? »
La nécessité de nommer un nouveau premier ministre pour relancer le mandat d’Emmanuel Macron a quelque chose de paradoxal, analyse, dans une tribune, le chercheur en sciences politiques, qui appelle à placer le renouveau démocratique au centre des préoccupations du gouvernement.
Au cours de la dernière décennie, une série de crises économiques, politiques, sanitaire et internationales ont percuté nos vies. Si la dimension planétaire de ces crises est l’un de leurs traits majeurs, leurs manifestations et leurs effets en France ont été particulièrement puissants, souvent spectaculaires.
Toutes ces crises n’ont pas pris racine dans le macronisme. Elles étaient là bien avant, comme les effets de plus en plus visibles et disruptifs de la grande transformation du monde, celle de la globalisation et de l’interdépendance généralisée.
L’élection d’un tout jeune président [Emmanuel Macron] en 2017, affirmant sa volonté de remplacer un « vieux » système partisan à bout de souffle par une « nouvelle politique » du « en même temps », misant tout sur l’efficacité et la mise en œuvre rapide de solutions, prenait l’allure d’une belle promesse : combiner efficacité et justice, préserver les atouts français tout en s’adaptant davantage à l’Europe et au monde, moderniser le pays tout en préservant le meilleur de ses acquis sociaux.
Près de sept ans ont passé depuis, presque un septennat en fait, entrecoupés d’une réélection, inédite sous la Ve République hors période de cohabitation, mais surtout d’une série vertigineuse de crises : « gilets jaunes », pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine, inflation et prix de l’énergie, sans compter les drames apocalyptiques du Moyen-Orient.
Quatre premiers ministres ont accompagné le chef de l’Etat tout au long de cette épopée. En moins de sept ans, cela fait finalement beaucoup – en moyenne un changement de premier ministre tous les vingt mois et surtout une situation très complexe pour les deux derniers sans majorité absolue à l’Assemblée nationale et un recours abondant, qui pose question, aux mécanismes de « parlementarisme rationalisé ».
Inéluctable usure
S’il faut créditer le premier ministre, Gabriel Attal, de son très fort facteur d’impact, de sa jeunesse, de son talent politique très largement reconnu et de plusieurs choix qui ont profondément marqué lorsqu’il était ministre de l’éducation nationale, on voit bien toute la difficulté de l’opération : réinjecter de l’énergie dans une machine présidentielle qui a vécu tant de crises et qui commence à être atteinte par l’inéluctable usure, qui fait son chemin jour après jour dans l’opinion, est un pari audacieux mais difficile.
Il y a d’ailleurs quelque chose de paradoxal à ce que le président ait besoin d’un nouveau premier ministre pour relancer son mandat, une sorte de « vampirisation » de la forte popularité du second pour venir aider le premier.
Plus fondamentalement, c’est la question du fameux « cap » politique du second mandat qui se pose : ce n’est pas faute que l’exécutif ne cesse de rappeler qu’il y a un « cap », mais on ne voit toujours pas clairement où est le principal objectif. Est-ce toujours le climat et l’écologie, un objectif que le président avait placé très en avant pendant sa campagne ? Est-ce la sécurité et les grandes missions régaliennes ? Est-ce l’école et la formation ? Et quid de nos déficits publics dans tout cela ? Ou bien s’agit-il d’un peu tout cela à la fois, mais dans quel ordre ?
Pour Emmanuel Macron, le plan de bataille en vue d’inverser le cours des choses et de réussir sa sortie en 2027 est sans doute de revenir, par des voies détournées, au macronisme de départ, celui du credo de l’efficacité. En proposant un triangle magique dont les trois pointes sont l’action, les résultats et l’efficacité, notre nouveau premier ministre souhaite proposer une synthèse tendant vers l’autorité de la parole publique. Au macronisme originel mettant en corrélation efficacité et justice, il souhaite ajouter sa touche personnelle, la corrélation avec le respect de la parole politique réinvestie d’autorité parce qu’efficace.
Crise permanente
La barre est haut perchée : les enquêtes comme le baromètre de la confiance politique du Centre de recherches politiques de Sciences Po montrent que la parole politique est usée jusqu’à la corde, malgré la promesse de 2017 d’en finir avec la crise de confiance dans la politique. A cet égard, on ne peut qu’être étonné de ne pas voir clairement et explicitement abordé par le nouveau chef du gouvernement la question des institutions et du renouveau démocratique.
La tension entre l’efficacité et la rapidité dans l’action et l’approfondissement démocratique est réelle : rien ne sert de courir vite vers l’action si l’adhésion populaire n’est pas là. Et si nous revenions à l’une de nos faiblesses majeures, la question de l’implication des citoyens et de la participation de la société civile dans les processus de décision ?
Comment ne pas voir que notre bien commun le plus précieux, la démocratie, reste vulnérable si les multiples signes de fatigue démocratique, de déceptions et de frustrations sur les promesses non tenues ne sont pas traités ? N’oublions pas que notre pays a connu une crise sans équivalent il y a un peu plus de cinq ans. Le politiste britannique David Runciman, dans un ouvrage au titre évocateur, The Confidence Trap (« le piège de la confiance », Princeton University Press, 2013, non traduit), nous a certes rappelé que, en démocratie, c’est la crise qui est la règle plutôt que l’exception.
Cette crise permanente, consubstantielle à la démocratie, recèle selon lui des trésors de renouveau, obligeant inlassablement le régime démocratique à se réformer et à s’améliorer. Il n’empêche : il ne faudrait pas que l’efficacité se substitue trop au dialogue et au renouveau démocratique.
Bruno Cautrès est chercheur au Centre national de la recherche scientifique et au Centre de recherches politiques de Sciences Po.