Combattre ou attendre: le dilemme stratégique qui a déchiré la Résistance
Le 21 février 2024, le résistant Missak Manouchian sera panthéonisé pour célébrer son engagement héroïque face aux nazis. À l’époque, pourtant, mener une résistance armée divisait en France. Le prix du sang était si élevé que même de fervents résistants préféraient attendre le Débarquement.

Au soir de sa vie, Daniel Cordier, résistant et secrétaire de Jean Moulin, rappelait qu’il avait voulu «tuer des Boches» pendant la Seconde Guerre mondiale. Décédé en novembre 2020, il regrettait de ne pas en avoir eu l’occasion. Ce qui en dit long sur l’envie d’en découdre. On pouvait fabriquer des faux papiers, cacher des juifs, saboter des trains ou imprimer des journaux… Mais pour vaincre Adolf Hitler et les nazis, il allait bien falloir faire parler les armes.
Le combat était inéluctable, seul son calendrier divisait les mouvements résistants. Fallait-il passer à l’action immédiate à la manière d’une guérilla ou attendre le débarquement des Alliés? Ce grand débat, qui a divisé la Résistance, s’est même poursuivi des décennies après la guerre. Le communiste Missak Manouchian et ses compagnons des Francs-tireurs et partisans – Main-d’œuvre immigré (FTP-MOI) ont pour leur part opté pour la lutte armée à outrance.
En effet, les militants communistes étaient les champions de l’action immédiate. Avec un credo: abattre un maximum de militaires dans la rue. Le 21 août 1941, Pierre Georges, dit «colonel Fabien», accomplissait à Paris le premier attentat de la Résistance à l’encontre d’un soldat allemand: il l’a liquidé de deux balles dans une rame du métro de la ligne 4, à la station Barbès-Rochechouart, direction Porte d’Orléans. Il a préféré lui tirer dessus plutôt que de le pousser sur les voies: ce n’était pas un accident et les occupants ne devaient se sentir en sécurité nulle part.
Deux mois après l’agression de l’Allemagne nazie contre l’URSS, cette action sonnait l’entrée en guerre des communistes français. L’objectif suprême était de sauver l’Union soviétique, menacée d’anéantissement dans l’opération Barbarossa, lancée le 22 juin 1941. En transformant la France occupée en champ de bataille, par le harcèlement des militaires allemands, Adolf Hitler serait bien obligé de maintenir d’importantes troupes d’occupation à l’Ouest, dégarnissant ainsi le stratégique front de l’Est.
Otages, représailles et tactique
Ce passage à l’action immédiate ne faisait pas l’unanimité. Déjà pour d’évidentes raisons morales: tirer sur un humain, même un ennemi, est un acte tout sauf anodin, a fortiori hors du champ de bataille. «Déjà à l’époque, la France était un pays de tradition démocratique, elle n’avait plus l’habitude de la violence politique depuis la répression de la Commune de Paris en 1871, rappelle l’historien Raphaël Spina, enseignant à l’École de l’air et de l’espace de Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône) et auteur de Histoire du STO publié en 2017. Sous la IIIe République, les Français réglaient leurs comptes dans les urnes. Et même en temps de guerre, la France n’a pas de tradition de guérilla dont les derniers épisodes remontaient aux guerres de Vendée sous la Révolution française.»
Ensuite, cette stratégie s’avère sanglante des deux côtés. Elle a entraîné une mortalité effroyable parmi les combattants résistants: leur espérance de vie ne dépassait guère quelques mois… Le groupe Manouchian n’a d’ailleurs pas réchappé à ces statistiques. C’est ainsi qu’à la Libération les communistes ont pu revendiquer être «le parti des 75.000 fusillés»: même avec des chiffres gonflés, ce sont eux qui ont incontestablement payé le plus lourd tribut. Cela leur a conféré une telle aura dans l’après-guerre que le Parti communiste française (PCF) est devenu le premier parti de gauche pendant trente ans.
Cette action immédiate avait aussi le tort d’entraîner des représailles inouïes. À chaque attentat, des affiches appelaient à la dénonciation des coupables. Tout le quartier était quadrillé, le couvre-feu avancé et les villes frappées d’amende. Mais surtout, des otages civils se faisaient arrêter et fusiller, ou bien les Allemands les puisaient dans les prisons et les camps d’internement, juifs et communistes en tête. Avec en principe un ratio de dix Français exécutés pour un Allemand mort.
Le 20 octobre 1941, deux mois après l’attentat du métro Barbès, un commando communiste frappe à nouveau: à Nantes, le chef de la Kommandantur est abattu. En représailles, deux jours plus tard, la politique des otages est appliquée sans pitié avec quarante-huit fusillés dans plusieurs villes. Dont Châteaubriant (Loire-Atlantique) où, parmi les exécutés, figurait un certain Guy Môquet. «Mais en 2007, lors de la lecture de sa lettre exhumée par Nicolas Sarkozy, on ne précisait jamais pourquoi il avait été fusillé», s’étonne Raphaël Spina.
La propagande allemande a tenté de salir l’action armée du groupe Manouchian en publiant l’Affiche rouge. Au contraire, ce fut un déclic.
Les Allemands voulaient terroriser la population et discréditer les résistants. L’effroi est tel que le PCF a attendu 1950 pour revendiquer son attentat nantais. Depuis Londres, le 23 octobre 1941, le général de Gaulle prend la parole. Tout en légitimant l’action des résistants, il leur demande de suspendre l’action armée. «Si les Allemands ne voulaient pas recevoir la mort de nos mains, ils n’avaient qu’à rester chez eux et ne pas nous faire la guerre. […] Mais, il y a une tactique à la guerre. La guerre des Français doit être conduite par ceux qui en ont la charge. […] La consigne que je donne pour le territoire occupé, c’est de ne pas y tuer d’Allemands, car il est, en ce moment, trop facile à l’ennemi de riposter par le massacre de nos combattants et combattantes momentanément désarmés.»
À ce stade du conflit, le général de Gaulle estimait donc cette audace trop meurtrière. Les Alliés considéraient même ces actions contre-productives. Washington et Londres avaient une obsession: le moins d’Allemands possible sur le sol français pour réussir le Débarquement. Sans état d’âme, Winston Churchill a livré de grosses quantités d’armes en Yougoslavie où le communiste Tito menait la libération du pays et fixait d’importantes divisions ennemies. Pour la France, en revanche, l’essentiel des parachutages d’armes à destination des maquis n’a eu lieu qu’après le 6 juin 1944.
Les partisans de l’action immédiate en force
Restait aux résistants français à attendre le jour J pour prendre en tenaille les Allemands. Ces «attentistes» ou «jourjistes», ainsi que les brocardaient les partisans de l’action immédiate, se limitaient à quelques actions de guérilla pour s’aguerrir. Las, la guerre s’éternisait. Le Débarquement espéré en 1943 n’a pas eu lieu. De leur côté, les nazis avaient besoin de recrues forcées pour travailler en Allemagne (Service du travail obligatoire, STO). Pour éviter de braquer l’opinion française, Carl Oberg, chef des SS et des polices nazies en France, suspend la politique des otages au second semestre 1942.
Pas franchement par charité: plutôt que de fusiller, les Allemands déportaient. Ce qui avait l’avantage d’être moins visible, tout en entretenant un climat de crainte au sein de la population. Mais le 28 septembre 1943, le groupe Manouchian abattit le responsable du STO en France: Julius Ritter. Après avoir honoré ce dernier de somptueuses funérailles, les Allemands ont renoué avec la politique des otages, fusillant cinquante prisonniers le 2 octobre. Intensifiant leur traque, les policiers vichystes arrêtent Missak Manouchian le 16 novembre, de même que ses compagnons. Les membres du groupe sont exécutés le 21 février 1944 à la forteresse du Mont-Valérien à Suresnes (Hauts-de-Seine).
La propagande allemande a tenté de salir leur action armée en publiant partout en France l’Affiche rouge, qui traîne cette «armée du crime» dans la boue. Un ratage total puisque ce fut, au contraire, un déclic. Devant tant de bravoure de la part d’étrangers, bien des Français, de gauche comme de droite, regardaient les communistes et leur armée de martyrs avec une admiration croissante. Eux se battaient…
Les partisans de l’action immédiate exerçaient une pression toujours plus forte et engrangeaient de plus en plus de recrues. L’une des dernières résistantes encore vivantes, Madeleine Riffaud (99 ans), fait partie de ces femmes conquises. Après avoir vu l’Affiche rouge, elle aussi a voulu passer à l’action armée. À 19 ans, elle a intégré les Francs-tireurs et partisans (FTP, d’obédience communiste) et a combattu. Le 23 juillet 1944, elle a tué un officier allemand sur le pont de Solférino, en plein cœur de Paris. Arrêtée dans sa fuite, elle a gardé le silence sous la torture.
«Tous les jeunes gens des maquis étaient si impatients qu’ils pouvaient presque imposer le combat à leurs chefs.» : Raphaël Spina, historien
Hors de Paris, les maquis proliféraient et se militarisaient. Les Forces françaises de l’intérieur (FFI), rassemblant l’Armée secrète gaulliste, les FTP communistes et l’Organisation de la résistance dans l’armée (ORA) giraudiste et conservatrice, ont vu le jour le 1er février 1944, en vue de la bataille imminente. Le Débarquement du 6 juin a enfin lancé le signal tant attendu dans les maquis. Mais leurs actions ont parfois entraîné d’impitoyables représailles.
L’occupation de Tulle (Corrèze) le 8 juin 1944 par les maquisards FTP a suscité, dès le lendemain, la vengeance de la 2e division allemande SS «Das Reich» qui a pendu 99 personnes et en a déporté 149 autres. «Dans une logique de guérilla, les maquisards frappent et puis s’en vont, analyse Raphaël Spina. Mais les civils restent: ce sont donc eux qui subissent les représailles. Beaucoup de Français étaient gênés, car ils ne pouvaient évidemment ni condamner l’action du maquis, ni oublier son prix terrifiant. Ça reste un vrai traumatisme à Tulle: aucun président n’a commémoré ce massacre, sauf François Hollande, ancien maire de la ville, qui a fait une commémoration minimale en évitant d’expliquer ce qu’il s’était passé.»
Le lendemain, le 10 juin 1944, la sinistre division «Das Reich» est ensuite partie perpétrer d’autres horreurs à Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne). Partout, l’épouvante est telle que depuis Londres, le général Pierre Koenig, chef des FFI, donne l’ordre ce même 10 juin de «freiner au maximum la guérilla». Mais le contexte ne favorisait pas une communication aisée… «Et tous ces jeunes gens des maquis étaient si impatients qu’ils pouvaient presque imposer le combat à leurs chefs», raconte Raphaël Spina.
«Tout était prêt des mois avant le Débarquement»
Pour libérer Paris, les résistants se déchiraient encore sur cette lancinante question. En pleine insurrection de la capitale (du 19 au 25 août 1944), une trêve est signée (le 20) avec les Allemands, pour sauver la préfecture de police assiégée. Mais fallait-il poursuivre le combat?
Le film Paris brûle-t-il?, même romancé, montre bien les débats entre Jacques Chaban-Delmas (incarné par Alain Delon), frileux en raison de l’anéantissement de Varsovie insurgée et abandonnée par l’Armée rouge (1er août-2 octobre 1944), et les communistes et autres jusqu’au-boutistes de la poursuite de l’insurrection. La trêve est finalement dénoncée à une voix de majorité lors d’une réunion des chefs civils et militaires: à quelques jours de la victoire, la Résistance a bien été à deux doigts de se déchirer.
Outre l’action armée, le grand œuvre de la Résistance fut la préparation de l’après-guerre. La transition a été un succès et on a évité la guerre civile. «Daniel Cordier pensait que les Américains avaient fait preuve de puérilité en Irak, relate Raphaël Spina. Sans rien prévoir de l’après-guerre! Il comparait cette situation avec la Résistance, où tout était prêt des mois avant le Débarquement: la nomination des commissaires de la République pour les régions et celle des préfets et des maires, les comités locaux et départementaux de libération, les ministres et leurs secrétaires généraux, etc.»
Divisée sur le mode opératoire pour libérer le territoire, la Résistance française s’est rassemblée autour d’un programme commun –adopté le 15 mars 1944 par le Conseil national de la Résistance– et de valeurs. Quatre-vingts ans après, elles nous fédèrent encore.
Frédéric Pennel