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Extension du domaine du capital (JC Michéa)

L’extrême-gauche au service du néolibéralisme

Jean-Claude Michéa (né en 1950) est un philosophe français, auteur de plusieurs essais consacrés notamment à la pensée et à l’œuvre de George Orwell. C’est un socialiste libertaire connu pour ses positions engagées contre les courants dominants de la gauche qui, selon lui, a perdu tout esprit de lutte anticapitaliste pour laisser place à la « religion du progrès ». Il a parfois refusé de se considérer comme écrivain.

André Larané

7 janvier 2024. Le philosophe Jean-Claude Michéa se réclame tout à la fois de Karl Marx et de George Orwell. Exilé volontaire dans un village des Landes, il publie un livre d’entretiens, Extension du domaine du capital (Fayard, 2023), sur l’alliance paradoxale de l’extrême-gauche wokiste et écologiste avec le grand capital. Elle permet à celui-ci d’abattre les traditions qui lui font encore obstacle et d’investir les sphères les plus intimes de l’existence humaine. Un tourbillon d’intelligence et d’ironie qui donne à réfléchir sur le « sens de l’Histoire »

Extension du domaine de la lutte (Jean-Claude Michéa, Albin Michel, 2023)

Dans sa critique du capitalisme, un mode de production et d’échange né il y a près de trois siècles en Occident, Jean-Claude Michéa ne fait pas de différence entre les entrepreneurs des débuts, à l’origine de la révolution industrielle, et ceux d’aujourd’hui, qui s’appliquent plutôt à désindustrialiser et dont la démarche tient en un mot : néolibéralisme.
• Les premiers, de notre point de vue, rassemblaient des capitaux autour d’une innovation technique prometteuse en vue de la développer pour le bien commun et pour leur bien propre.
• Les seconds, dans une société en voie de sclérose (effondrement de la fécondité, pénurie de travailleurs qualifiés, saturation des besoins vitaux), préfèrent dégager des profits par la compression des coûts (délocalisation des usines vers les pays pauvres), la concentration horizontale par absorption des petites entreprises, enfin la création de nouveaux besoins, en particulier dans l’univers dématérialisé d’internet où les coûts de production sont minimes et les profits maximums.

Pour le philosophe, le néolibéralisme est la version aboutie du capitalisme. Il lui permet de « s’accroître et se développer, faute de quoi il serait condamné à périr » (Engels, 1892). Cela le conduit à envahir toutes les sphères de l’existence humaine, y compris, comme on le voit aujourd’hui, celles qui relevaient jusqu’ici de l’intime et de la vie privée… Ainsi comprend-on le titre de l’essai : Extension du domaine du capital !

Révolutionnaire, le capitalisme !

Ce qui, selon Jean-Claude Michéa, caractérise le « libéralisme réellement existant », celui de Margaret Thatcher, de Justin Trudeau ou encore d’Emmanuel Macron, c’est d’exiger des êtres humains de tout faire pour « rester dans la course » et s’adapter au sens du « Progrès ». Tant pis pour les loosers, les provinciaux, les ouvriers et les adeptes du foie gras et de la corrida. Porté à vouloir remodeler en permanence l’être humain, le capitalisme se rapproche en cela de la gauche révolutionnnaire.

Le capitalisme lui-même est véritablement révolutionnaire par sa capacité à faire feu de tout bois et récupérer toutes les idées, même celles qui lui sont hostiles. Ainsi de la fumeuse « théorie du genre » : elle a été récupérée par le capitalisme pour développer un marché fructueux, celui du (pseudo-)changement de sexe par lequel les troubles pubertaires des adolescent(e)s sont convertis en une dépendance à vie à la chirurgie et à la chimiothérapie.

Quant aux réseaux virtuels présentés comme des espaces de liberté, ils font les choux gras des multimilliardaires de la Silicon Valley. Pour illustrer la remarque du philosophe, nous pensons bien évidemment à la lanceuse d’alerte Frances Haugen qui a dénoncé devant le Congrès américain, en octobre 2021, le cynisme de Facebook : ce réseau virtuel favorise sciemment les échanges transgressifs et complotistes par le fait que ces échanges génèrent davantage de pages vues et donc davantage de recettes publicitaires !

De notre point de vue, les entrepreneurs à la Mark Zuckerberg ont un comportement identique à celui des trafiquants de cocaïne : les uns et les autres tirent leur fortune de l’exploitation des faiblesses humaines… Faut-il s’étonner dans ces conditions que l’Union européenne ait intégré le trafic de drogue dans le calcul des PIB nationaux (la richesse nationale) ?

André Larané à suivre sur Herodote.net

Extension du domaine du capital (Fayard, 2023)

Extension du domaine du capital

Jean-Claude Michéa
Extrait

Jean-Claude Michéa a choisi en 2016 de s’installer dans un petit village des Landes, pour rompre avec le style de vie des grandes métropoles et sa logique du « toujours plus ». C’est donc à partir de cette expérience de la « France périphérique » qu’il a mûri ce nouvel essai, qui nous offre une réflexion critique extrêmement originale et stimulante sur nos sociétés dites « progressistes ».

Il s’y emploie à mettre au jour les conséquences ultimes du mode de développement capitaliste et libéral, qui revêt de façon de plus en plus évidente la forme d’une fuite en avant suicidaire dans tous les domaines : culte de la croissance, destruction écologique, inégalités économiques, brutalisation de la vie quotidienne, ou encore wokisme délirant, lequel n’est autre que le dernier avatar culturel de la matrice néolibérale.

L’objet de ce livre est précisément de saisir en quoi le capitalisme est désormais devenu un « fait social total », à la fois économique, politique et culturel.

Jean-Claude Michéa est un philosophe français, dont la critique des illusions progressistes se place à la fois sous le signe de Marx, d’Orwell et de Marcel Mauss. Il a publié l’essentiel de son œuvre aux Editions Climats, notamment : L’Enseignement de l’ignorance (1999), Orwell, anarchiste tory (1995) ou plus récemment Notre ennemi, le capital (2017).

 » [Un] texte stimulant et [qui] donne à penser. » Revue La Vie

Extension du domaine du capital”, de Jean-Claude Michéa.

Michéa est en grande forme. Son établissement en France rurale lui réussit fort bien.

Retour à la terre pour bêcher et ratisser dans son grand potager sous la bienveillante supervision de son épouse.

Des légumes, oui, mais des volailles aussi. Quelques canards qui, l’heure venue, passés au four seront sur la table pour régaler les invités. Ne le dite pas à Madame Sandrine Rousseau, elle va organiser une expédition punitive…

Dans cette extension, l’auteur n’est pas tendre – sa cruauté me réjouit – avec la pléthorique domesticité intellectuelle, expression empruntée à Guy Debord plusieurs fois sollicité dans l’ouvrage. Les intellos de service accomplissent « leur devoir de classe sous forme universitaire ou plus simplement journalistique » (p.61).

C’est notamment dans « Le Monde », l’hebdo « Le point » qu’officient les chiens de garde. L’on saisit que l’air de la campagne ne dispose guère aux mondanités urbaines.

Le capitalisme comme fait social total

Empruntant à Marcel Mauss, Michéa fait valoir que le capitalisme est un « fait social total ». C’est-à-dire un phénomène indissolublement économique, politique, culturel » (p.94).

« Le wokisme est le complément nécessaire du néo-libéralisme qui ne se contente pas de vouloir substituer l’acquisition d’un évangile progressiste à des savoirs fondamentaux en primaire l’orthographe, la grammaire et la syntaxe sont en outre tenues pour des préoccupations élitistes, des survivances d’un ordre patriarcal à abattre. Une fois remisés tous les moyens d’appréhension et de compréhension du monde, il ne reste plus à disposition qu’un catalogue de mots d’ordre (le mot éveille ici des résonances particulièrement sinistres) rédigé en langage inclusif. » (p.133).

Michéa ici de référer à Jaime Semprun et à son magnifique L’abîme se repeuple :

« Quand le citoyen écologiste prétend poser la question la plus dérangeante qui soit :

en demandant : Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ?, il évite de poser cette question, réellement inquiétante : A quels enfants allons-nous laisser le monde ? » (p.133).

Le wokisme, l’auteur insiste, s’incruste dans tous les interstices sociaux, c’est « le versant culturel du néolibéralisme » (p. 97).

Les seuls vrais écologistes sont les décroissants.

Michéa est souvent présent dans les colonnes du mensuel La Décroissance, dans L’extension, il affirme pleinement ses analyses : « L’accumulation du capital ne se définit pas seulement comme un processus sans fin » (d’où, déjà, cet état de folie furieuse dans lequel l’idée même de décroissance plonge inévitablement tout idéologues libéral) (p.33).

Plus loin, l’auteur aggrave son cas : « … le culte capitaliste de la croissance (produire pour produire, accumuler pour accumuler, ironisait Marx) qui conduit à métropoliser de plus en plus notre planète ». (p.253).

Depuis Maastricht nous sommes soumis aux diktats de « la concurrence libre et non faussée »qui conduit mécaniquement à concentrer le capital » (p.250).

La bêche et le râteau

Entre jardinage et compostage, maniant avec dextérité les outils adéquats, le philosophe campagnard, reste grand lecteur, impénitent papivore.

George Orwell, bien sûr, est un auteur assidûment fréquenté, de Karl Marx il reprend partie de ses analyses toujours valides. Friedrich. Engels est également mobilisé.

Et bien d’autres auteurs dont Robert Kurz, avec la critique de la valeur qui nous vient d’Allemagne, Wertkritik.

Éloigné des métropoles surpeuplées, Michéa se tient à l’écart des brutalisations des rapports humains. La concurrence planétaire instituée, l’homo œconomicus se meut à l’aise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Faire de l’argent, qui n’a pas d’odeur, dit-on.

Indifférence et indifférenciation permettent l’extension mondialisée de la marchandise. L’indifférenciation de la notion de sexe (p.101) est une première étape vers le transhumanisme. Monsieur Mélenchon se conformant aux injonctions du politiquement correct veut faire inscrire dans la constitution le droit de changer de sexe. (p.209).

Michéa ne retient guère les déclarations « humanisticoïdes » des idiots utiles du capital et fait valoir que :

« la concurrence étrangère joue également un rôle décisif dans la mondialisation capitaliste et l’immigration de masse qu’elle implique nécessairement. […]. Enfin, et surtout parce que la dynamique d’illimitation du capital moderne exige par définition la disparition progressive de toutes les frontières étatiques et nationales. No Border est le slogan libéral par excellence. » (p.193,194).

Construction en poupées russes

Le néorural toujours marxien nous donne à lire un texte primitif truffé de notes, les notes elle mêmes étant amplifiées, précisées par d’autres notes qui…

Avec un peu d’attention, le tout se lit fort aisément.

De cette construction, Michéa s’explique dès l’avant-propos. Si l’on joue le jeu – et ça vaut le coup – la démonstration se solidifie en suivant l’itinéraire et les diverticules tracés, fléchés.

https://www.revenudebase.info/

Publications
  • Orwell, anarchiste tory, Castelnau-le-Lez, Climats, 1995, 160 p. , réédition 2020 suivie d’une postface, « Orwell, la gauche et la double pensée »
  • Les Intellectuels, le peuple et le ballon rond : à propos d’un livre d’Eduardo Galeano, Castelnau-le-Lez, Climats, 1998, 41 p.
  • L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Castelnau-le-Lez, Climats, 1999, 154 p. 
  • Les Valeurs de l’homme contemporain (avec Alain Finkielkraut et Pascal Bruckner), Genève, Éditions du Tricorne, 2001, 63 p. 
  • Impasse Adam Smith : brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche, Castelnau-le-Lez, Climats, 2002, réédition : Paris, Flammarion, coll. Champs-Flammarion, 200623
  • Orwell éducateur, Castelnau-le-Lez, Climats, 2003, 167 p. 
  • L’Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale, Paris, Climats, 2007, 205 p., réédition : Paris, Flammarion, coll. Champs-Flammarion, 2010, réédition : Paris, Flammarion, coll. Champs Essais, 2021
  • La Double Pensée : retour sur la question libérale, Paris, Flammarion, coll. « Champs-Flammarion », 2008, 274 p. 
  • Le Complexe d’Orphée : la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Paris, Climats, 2011, 357 p. , réédition : Paris, Flammarion, coll. Champs Essais, 2014
  • « L’Âme de l’homme sous le capitalisme », postface à La Culture de l’égoïsme – Discussion entre C. Lasch et C.Castoriadis, Paris, Climats, 2012
  • Les mystères de la gauche : de l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, Paris, Climats, 2013, 131 p.
  • Le plus beau but était une passe : écrits sur le football, Paris, Climats, 2014, 147 p. réédition 2018
  • La Gauche et le Peuple : lettres croisées, Paris, Flammarion, 2014, 320 p. ; avec Jacques Julliard, réédition, Paris, Flammarion, coll. Champs Essais, 2017
  • Notre ennemi, le capital : notes sur la fin des jours tranquilles, Paris, Climats, 2016, 320 p. , réédition : Paris, Flammarion, coll. Champs Essais, 2018
  • Le Loup dans la bergerie : droit, libéralisme et vie commune, Paris, Climats, 2018, 163 p.  réédition : Paris, Flammarion, coll. Champs Essais, 2019
  • Extension du domaine du capital : notes sur le néolibéralisme culturel et les infortunes de la gauche, Paris/53-Mayenne, Albin Michel, 2023, 272 p. 

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