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Aquilino Morelle : « Comment barrer la route de Marine Le Pen »

L’ancien conseiller de François Hollande estime que la candidate du RN est aux portes de l’Élysée et dresse les contours d’un hypothétique sursaut.

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Samuel Dufay

Un sondage Ifop donnant Marine Le Pen en tête au second tour de l’élection présidentielle face à Gabriel Attal (51 %), la formation d’un « gouvernement de combat » dirigé par l’ancien ministre de l’Éducation pour rivaliser avec le RN lors du scrutin européen… Plus que jamais, l’actualité politique semble tourner autour de la progression apparemment irrésistible du parti fondé en 1972 par Jean-Marie Le Pen.

Une ascension disséquée en novembre dernier par Aquilino Morelle, ancien conseiller de Lionel Jospin à Matignon (1997-2002) puis de François Hollande à l’Élysée (2012-2014), dans son essai La Parabole des aveugles (Grasset)*. Ce patriote passionné et cinglant, qui poursuit de livre en livre une implacable dénonciation des renoncements et des lâchetés de nos dirigeants (L’Abdication, L’Opium des élites), préconise de se confronter enfin à la triple « crise identitaire » française pour empêcher l’accession au pouvoir de Marine Le Pen. En espérant qu’il ne soit pas trop tard… Entretien.

En novembre, vous écriviez dans La Parabole des aveugles que Marine Le Pen était « aux portes de l’Élysée ». Les trois mois qui se sont écoulés vous confortent-ils dans votre analyse ?

Aquilino Morelle : C’est le moins que l’on puisse dire… Attaques terroristes du Hamas le 7 octobre dernier, manifestation contre l’antisémitisme à laquelle le RN a participé – nouvelle étape de sa normalisation –, assassinat du professeur Dominique Bernard par un islamiste radicalisé, révolte des agriculteurs : tous ces spasmes violents de notre actualité récente jouent en faveur de Marine Le Pen et de son parti. Surtout, la lame de fond qui porte le RN et sa candidate reste toujours aussi puissante. Pour bien saisir ce phénomène, il faut revenir quelque peu en arrière dans le temps. Lors des élections présidentielles de 2017 et de 2022, contrairement au battage alors fait, la victoire de Marine Le Pen était en réalité impossible. Le « front républicain » était encore efficace, une forme d’interdit moral pesait sur les électeurs, et la candidate était considérée comme « n’étant pas au niveau ». Un tournant politique s’est opéré en 2022, au moment des législatives de juin, un mois après la difficile réélection d’Emmanuel Macron.

Quel tournant ?

Après avoir obtenu 13 288 686 voix au second tour de la présidentielle, soit trois fois le score de son père lors du choc du 21 avril 2002 (4 804 772 voix), et soixante-dix fois celui du même en 1974, 190 921 suffrages), une première performance, Marine Le Pen a réussi à faire élire 89 députés RN. Ce résultat a fait du RN le deuxième parti de l’Assemblée nationale et représente plus deux fois et demie le résultat atteint à la proportionnelle par le FN en 1986 (35 députés). Or, et c’est là un point essentiel, ce score a été atteint cette fois-ci au scrutin majoritaire, un mode de scrutin conçu non seulement pour dégager des majorités à l’Assemblée nationale, mais, ce faisant, pour permettre également d’isoler ou de cantonner les partis jugés extrémistes.

Ce mécanisme politique et électoral puissant, qui a fonctionné de 1958 à juin 2022, n’a pas suffi, cette fois-ci, pour endiguer la poussée considérable du RN. C’est cette poussée qui explique que ce parti a réalisé le grand chelem dans quatre départements (Haute-Saône, Haute-Marne, Pyrénées-Orientales, Aude) et a manqué d’un seul siège cette performance dans cinq autres (Var, Vaucluse, Aube, Eure, Yonne). Plus aucune région, même plus l’Ouest – longtemps imperméable au FN –, n’est dorénavant épargnée. Géographique, cette poussée est aussi sociologique : toutes les classes sociales, y compris la fonction publique d’État, hospitalière et territoriale, sont pénétrées par le vote RN.

Enfin, ce parti séduit désormais toutes les classes d’âge, et en particulier les jeunes. Il s’agit aujourd’hui d’un parti puissant, organisé, institutionnalisé, se transformant en un parti « attrape-tout » (catch-all party). C’est ce que j’appelle le « troisième FN », qui a succédé au groupuscule d’extrême droite créé en 1972 par Jean-Marie Le Pen puis au parti recentré et dirigé, à partir de 2012, par sa fille, Marine Le Pen, une femme jeune, ayant condamné les dérives racistes et antisémites de son père, qu’elle a d’ailleurs exclu de ce parti en 2015, et ayant rebaptisé le FN en RN en 2018. Une femme qui, surtout, contrairement à son père, veut conquérir le pouvoir. Pour toutes ces raisons, la perspective de sa victoire en 2027 a acquis une consistance inédite.

Seul un candidat « néo-sarkozyste » pourrait barrer la route de Marine Le Pen

Le « progressiste » Emmanuel Macron veut aujourd’hui que « la France reste la France », promet de réindustrialiser le pays, appelle au retour de l’autorité et nomme à Matignon Gabriel Attal, défenseur des « classes moyennes »… Est-il sorti de l’aveuglement sur les causes du vote RN ?

Je l’espère et j’ai tendance à le croire. De façon de plus en plus nette au cours de ces derniers mois, Emmanuel Macron a, en effet, et heureusement, mis fin à ce que j’ai appelé « la jurisprudence Tapie », celle qui consistait à considérer les électeurs du RN soit comme des « salauds », soit comme des « stupides » – pour reprendre le langage fleuri qu’affectionnait l’ancien homme d’affaires devenu ministre par la grâce de François Mitterrand. Après sa réprimande à Élisabeth Borne, en mai, après qu’elle a considéré le RN comme « héritier de Pétain » (« On ne peut plus battre l’extrême droite dans notre démocratie simplement avec des arguments historiques et moraux »), ses propos lors de son interview à C à vous [« Si on veut éviter que le RN arrive au pouvoir, il faut traiter les problèmes qui le nourrissent », NDLR] s’inscrivaient dans la même veine, celle du réalisme politique, et non plus de la condamnation morale.

Encore faut-il que cette inflexion du discours se traduise par des actes face aux causes du vote RN. C’est l’enjeu – décisif – des semaines et des mois à venir. Quant à Gabriel Attal, il a d’abord été choisi pour sa proximité intellectuelle et personnelle avec le chef de l’État, et pour sa plasticité politique. Il a été nommé à Matignon, ce qui somme toute est bien logique, pour appliquer la politique décidée par le président Emmanuel Macron. Seule celle-ci compte.

Emmanuel Macron semble chercher à renouer avec le sarkozysme, pourtant vaincu à l’élection présidentielle de 2012 puis lors de la primaire de 2016. Pourquoi ?

Peut-être parce qu’il a une mémoire moins courte que la vôtre… Peut-être se rappelle-t-il que Nicolas Sarkozy a été le seul candidat à parvenir à faire reculer le FN, incarné en l’occurrence par Jean-Marie Le Pen, à l’élection présidentielle, le faisant passer de 16,86 % des voix le 21 avril 2002 à 10,44 % cinq ans plus tard, en 2007. Ce résultat a été obtenu grâce un discours à la fois « social », « de gauche » (l’invocation des mânes de Jean Jaurès, la présentation comme « Français de sang-mêlé », le « travailler plus pour gagner plus »), et « identitaire », « de droite » (la défense de l’identité française). Reste que rééditer une telle performance vingt ans après, alors que l’électorat de droite est scindé entre des classes populaires ralliées au RN et des bourgeois réfugiés chez Emmanuel Macron, constituerait cette fois un véritable exploit !

Ce choix du président de la République renvoie, sans nul doute, à sa préoccupation de ne pas voir ses deux quinquennats résumés en une phrase : « le président de la Ve République qui a transmis à Marine Le Pen le code de l’arme nucléaire le 9 mai 2027 ». Car, il faut bien le saisir, aujourd’hui, seul un candidat tenant un discours à la fois social et « identitaire » – un mot réducteur, car l’identité de la France inclut aussi les questions sociales, républicaines, industrielles et agricoles – pourrait barrer la route à Marine Le Pen. En ce sens, seul un candidat adoptant une stratégie politique que l’on pourrait qualifier, pour simplifier, de « néosarkozyste » me paraît en mesure de réussir ce qui s’apparente de plus en plus à une prouesse politique et électorale. Et à condition d’agir vite, très vite, car le temps joue pour Marine Le Pen.

Quelles seraient les personnalités susceptibles d’incarner ce « néosarkozysme » ?

La gauche partidaire, du PS à LFI en passant par les écologistes, est disqualifiée, avec une exception pour le candidat du PC, Fabien Roussel, qui, sur bien des points, « sauve l’honneur de la gauche », pour reprendre la formule du regretté Jacques Julliard. De ce côté-là, seules des personnalités fortes et ayant compris la nature de la crise française, celles de Manuel Valls et d’Arnaud Montebourg, pourraient être entendues des Français.

Ce sont pourtant des hommes marginalisés à gauche…

C’est précisément parce qu’ils le sont qu’ils pourraient avoir une audience auprès de nos concitoyens. Car la « gauche » actuelle, celle née du tournant fédéraliste, libéral et communautaire opéré par Mitterrand à partir de mars 1983, après avoir abandonné les ouvriers et les classes populaires à leur sort, s’est coupée du corps central du pays en refusant, par bêtise idéologique et ignorance historique, de comprendre l’ébranlement identitaire qu’a connu la France et que vivent les Français depuis quarante ans.

L’hypothèse la plus logique et la plus probable serait par conséquent celle d’un candidat issu soit de la droite parlementaire – Laurent Wauquiez, Xavier Bertrand –, soit de ce qui restera du macronisme – Édouard Philippe, Jean Castex, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin ou Rachida Dati. À condition d’être capable de rallier les classes populaires et de s’emparer avec vigueur et lucidité des trois dimensions de la crise identitaire française : désindustrialisation et déclassement économique (l’agriculture comprise), immigration incontrôlée et dilution de la France dans une Europe de plus en plus fédéralisée. C’est une condition sine qua non. Pour être tout à fait honnête, peu des noms que je viens de citer me paraissent en mesure de la remplir.

Les réticences d’Emmanuel Macron face à la version finale de la loi immigration, finalement en large partie censurée par le Conseil constitutionnel, ne jettent-elles pas le doute sur sa résolution à s’attaquer aux causes du vote RN ?

Si l’on veut s’attaquer réellement à ce problème, il faut combattre de manière déterminée l’immigration irrégulière, devenue une immigration « du fait accompli », selon la formule d’Édouard Philippe, et non restreindre les droits de ceux qui se trouvent en situation régulière. Certaines dispositions de la loi, comme la facilitation des expulsions, ont été maintenues par le Conseil constitutionnel – et c’est tant mieux. Mais les expulsions resteront difficiles à réaliser.

L’essentiel est de contenir les flux de migrants irréguliers, une problématique à la fois nationale et européenne. Il faudra être capable de repositionner la France par rapport à l’Union européenne, soit par la révision de la Constitution, soit par la révision des traités. En trois ans, Emmanuel Macron a encore le temps de commencer à maîtriser l’immigration irrégulière et de le faire sentir aux Français. C’est la condition sine qua non du succès de l’opération de sauvetage de ses deux quinquennats qu’il semble avoir entamée. En effet, partout en Europe où cette question n’est pas traitée, l’extrême droite l’emporte directement (Italie) ou indirectement (Suède, Danemark).

Une victoire de Marine Le Pen serait-elle vraiment une catastrophe pour la France ?

Je ne porte aucun jugement moral sur ses plus de 13 millions d’électeurs de mai 2022. Je comprends leur colère, mais, en l’occurrence, la colère est mauvaise conseillère. Si je ne crois pas qu’elle soit antisémite, raciste, xénophobe, son parti a une histoire politique dans laquelle s’inscrivent toujours certains de ses proches. Par ailleurs, je suis convaincu qu’elle se sert du peuple afin d’accéder à l’Élysée plutôt qu’elle ne sert le peuple. Son niveau de compétence ne paraît pas celui que l’on peut espérer du dirigeant d’un pays comme la France. Quant à la question décisive de l’équilibre à retrouver entre souveraineté nationale et participation au projet européen, je ne discerne toujours pas la nature de sa position.

Un autre candidat que Marine Le Pen, par exemple Jordan Bardella, aurait-il plus de chances qu’elle d’accéder au pouvoir ?

Les ressorts de la poussée du RN sont, on l’a vu, anciens et puissants. En ce sens, le RN est aujourd’hui le premier parti de France, comme on le vérifiera dans trois mois à l’occasion des élections européennes. Mais l’élection présidentielle reste, ainsi que l’avait caractérisée Charles de Gaulle, la « rencontre d’un homme et d’un peuple ». La question de l’incarnation et de la crédibilité personnelle est fondamentale pour ce scrutin. À cet égard, il se pourrait que, peut-être encore, son patronyme, Le Pen, reste l’ultime obstacle à son élection. Je ne ferai pas ce pari et je ne conseille pas de le faire. C’est ce qui pousse certains, au RN et ailleurs, à considérer que Jordan Bardella ferait un meilleur candidat.

Le modèle républicain exigeant que vous défendez – assimilation, patriotisme, promotion par l’école et le mérite – n’est-il pas anachronique dans un pays «  archipélisé  », américanisé et individualiste ?

J’aime la France qu’aiment tous les Français ! L’exigence que vous soulignez du modèle républicain est celle que souhaitent la plupart de nos concitoyens ! Après quinze ou vingt ans de dérive, ils ont majoritairement compris que l’école doit redevenir un sanctuaire. Quant à l’américanisation, elle n’est pas incompatible avec le patriotisme. Je constate que le président du RN s’appelle Jordan et tient un discours nationaliste. Il n’y a pas de fatalité de cet ordre-là.

Jean-Luc Mélenchon, votre ancien camarade au PS, est-il un héritier de ce « mitterrandisme » (lancement de l’Europe fédérale, « dérive communautariste et immigrationniste ») qui a, selon vous, conduit la gauche au désastre électoral ?

Sans avoir fait partie de ses intimes, Jean-Luc Mélenchon a toujours été un admirateur passionné de François Mitterrand. C’est peut-être ce qui l’a empêché, alors qu’il s’est montré un critique impitoyable de la dérive libérale de l’Europe, de voir que celle-ci était le revers du fédéralisme que Mitterrand a initié à partir du tournant de mars 1983, avec la nomination de Jacques Delors pour dix ans à la tête de la Commission européenne (1985-1995), l’Acte unique en 1986 et le traité de Maastricht en 1992. Lui aussi s’est ainsi montré aveugle à l’égard de celui qu’il continue probablement de vénérer.

Aujourd’hui, à l’inverse de Mitterrand, il ne cherche pas à rassembler, mais à diviser et à cliver. Il pense que seule une situation chaotique pourrait, en le mettant en face de Marine Le Pen lors d’un second tour de l’élection présidentielle, le faire accéder à l’Élysée. C’est là un calcul fou et une hypothèse fausse, car je suis convaincu que, dans un tel cas de figure, il serait battu. Bref, sa démarche actuelle me semble avoir bien peu à voir avec Mitterrand et beaucoup avec la Seine-Saint-Denis, son bastion électoral, qu’il considère comme un point d’appui pour étendre son assise politique et accéder au pouvoir.

Samuel Dufay

*La Parabole des aveugles : Marine Le Pen aux portes de l’Élysée, d’Aquilino Morelle (Grasset, 288 p., 20,90 euros).

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