Stéphane Courtois : « Le totalitarisme commence avec Lénine, pas avec Staline »
Idées et débats. Dans la réédition de sa biographie de Lénine, l’historien Stéphane Courtois revient, sans complaisance, sur le parcours de celui qu’il considère comme l’inventeur du totalitarisme.
«Quand nous préparions Le Livre noir du communisme, je me rappelle le jour où Nicolas Werth nous a lu le premier chapitre qui portait sur Lénine et en particulier ses télégrammes secrets : « Pendez plus ! », « Prenez plus d’otages ! », « Assassinez ! ». Notre première réaction a été de nous exclamer qu’on ne pouvait pas publier ça. Nous étions d’anciens léninistes, et même si je n’étais plus révolutionnaire depuis longtemps, dans mon esprit, Lénine restait intouchable. » Cette confidence de l’historien Stéphane Courtois, l’un des meilleurs spécialistes français du communisme, en surprendra plus d’un. Elle s’avère pourtant révélatrice de l’aura qu’a conservée pendant longtemps – et conserve encore – le père du bolchevisme, disparu il y a cent ans. Le même Courtois, revenu depuis longtemps de son léninisme, montre dans une biographie passionnante, Lénine. L’inventeur du totalitarisme (Perrin), qui bénéficie cette année d’une réédition revue et augmentée, que le natif de Simbirsk ne fut pas l’idéaliste dont le vil Staline aurait trahi les bonnes intentions. Bien au contraire, il se révéla le chef d’orchestre à sang froid d’une mainmise brutale sur le pouvoir par une minorité de révolutionnaires autoproclamés serviteurs du peuple, et d’une persécution cruelle de ce même peuple.
Pouvez-vous rappeler qui était Lénine ?
Stéphane Courtois : Vladimir Ilitch Oulianov, surnommé Lénine, a grandi à Simbirsk, une petite ville perdue sur la Volga où n’arrivait même pas le chemin de fer. Son père était inspecteur des écoles primaires et croyait en une Russie modernisée par l’instruction. Avec sa femme, fort cultivée, ils appartenaient à cette intelligentsia russe qui constituait une fine couche au-dessus de la société. Cet homme a ensuite été anobli par le tsar. A l’époque, la noblesse était ouverte et constituait une aristocratie de service.
Vladimir Ilitch était un excellent élève, habitué de la « médaille d’or », sorte de prix d’excellence russe. Sa vie semblait tracée. Et d’un seul coup, deux tremblements de terre surviennent. Le premier, quand il avait 15 ans, est la mort brutale de son père d’une attaque cérébrale. Son frère aîné résidant à Saint-Pétersbourg, le petit Lénine, solitaire et déjà conscient de ses capacités intellectuelles, va devoir mener les obsèques. Cela s’accompagne d’un choc financier, même si le tsar octroie une pension. L’année suivante, son frère Alexandre, qui s’est entiché d’un groupe révolutionnaire et s’est mis en tête d’organiser un attentat contre le tsar, est condamné à mort. Refusant de demander sa grâce, il est pendu.
Quels sont les effets de ce double choc ?
La situation des Oulianov se transforme radicalement. D’une famille de notables respectée, elle devient celle d’un régicide. Ostracisés, ils finissent par quitter la ville et se rendent dans une propriété du grand-père maternel qui leur assure certains revenus.
En dépit de ces événements, Lénine termine brillamment ses études et entre à l’université. Mais au bout de quelques mois, ayant participé à une manifestation étudiante, il se fait exclure. Réfugié dans le domaine familial, il va découvrir, dans un petit pavillon où s’était installé son frère, une bibliothèque remplie d’auteurs interdits, tel le révolutionnaire russe Nikolaï Tchernychevski, et son roman Que faire ? Les hommes nouveaux, paru au début des années 1860. Ce livre va scotcher Lénine, il va le lire et le relire, et se prendre de passion pour les personnages, dont Rakhmetov, le modèle de l’homme révolutionnaire. Lénine est si fasciné par ce livre qu’en 1902, il publiera son propre Que faire ? Ayant repris ses études à Saint-Pétersbourg, il participe à un groupe révolutionnaire qui n’est pas terroriste comme celui de son frère mais marxiste.
Dans l’ensemble, la mort de son père et de son frère a sans conteste joué un rôle fondamental dans la vie de Lénine, suscitant chez lui un ressentiment extraordinairement violent contre le tsar et son régime, ce qui aboutira, en juillet 1918, au massacre, sur son ordre personnel et dans le plus grand secret, de toute la famille impériale.
Lénine va connaître ensuite l’exil, en Russie puis en Europe. C’est le moment où il élabore sa doctrine.
N’ayant aucune pratique de la clandestinité, son groupe révolutionnaire se fait naturellement arrêter en 1895. Lénine est condamné à cinq ans de déportation. Mais la « déportation » des nobles, à l’époque, n’avait pas grand-chose à voir avec celle pratiquée par les Soviétiques par la suite. Il est envoyé en résidence plus ou moins surveillée en Sibérie. Il s’y rend avec toute sa famille – sa mère, son beau-frère, ses sœurs – et exige, puisqu’il est le noble Oulianov, qu’on le mette en première classe et a même le culot, typiquement aristocratique, d’exiger à la gare de Toula que les autorités ajoutent un wagon au Transsibérien, sous prétexte que le train était bondé. Envoyé dans un endroit plutôt sympathique, il y mène une vie très libre, exigeant au passage que sa « fiancée » révolutionnaire, Nadedja Kroupskaïa, le rejoigne.
Notre Lénine, tranquillement installé dans sa datcha, ne pensera pas une seconde à s’évader. Il fait venir tous les livres dont il a besoin et rédige un ouvrage imposant sur l’économie de la Russie. Son but est de montrer que le pays est déjà capitaliste, et donc prêt à passer au socialisme. En réalité, le pays comporte 80 % de paysans ! Ce livre va faire rire à peu près tous les économistes compétents de Russie, y compris les marxistes.
Mais Lénine s’en moque. Sorti de son exil en 1900, il quitte la Russie jusqu’en 1917, hormis quelques mois fin 1905, début 1906. A partir de ce moment-là, il amorce une tournée de toutes les villes d’Europe, tout en se positionnant dans le paysage socialiste russe puis européen à la gauche de l’extrême gauche. Ses positions s’expriment clairement dans son Que faire ? de 1902, où il invente ce qui va constituer le fondement de son futur régime totalitaire : le parti de révolutionnaires professionnels.
Comment définir le léninisme ? Quelle différence avec le marxisme ?
Lénine adhère tout d’abord à un marxisme primaire, le moins démocratique et le plus obtus, celui du Marx d’après la Commune de Paris, quand dans La Guerre civile en France celui-ci pose la guerre civile comme le critère révolutionnaire par excellence. A cet égard, dès 1861, au moment de la guerre civile américaine, d’une extrême violence, Marx critiquait Lincoln, le leader du Nord, parce qu’il menait la guerre civile « constitutionnellement » alors qu’il fallait le faire, selon lui, « révolutionnairement », c’est-à-dire en liquidant ses ennemis.
Lénine ajoute à ce marxisme une forme de darwinisme social et la certitude du sens de l’histoire. Et à partir de Que faire ?, il désigne comme moyen d’action le « parti de révolutionnaires professionnels ». Le mot « parti », qu’il utilise à dessein, est trompeur. Il ne s’agit pas ici d’un parti qui s’inscrirait dans le cadre parlementaire mais d’une organisation vouée à la révolution, ultra-disciplinée, menée par un chef charismatique dont tout le monde comprend qu’il s’agit de Lénine, et tournée vers la prise du pouvoir et l’instauration du communisme.
Le communisme, montrez-vous, se trouvait pourtant, à cette époque, sur le déclin.
La grande idée de gauche à l’époque, en effet, était le socialisme démocratique, qui visait à prendre le pouvoir par la voie des urnes et prônait la nationalisation des moyens de production, à la différence du communisme qui exigeait la suppression de la propriété privée. Lénine a donc réintroduit volontairement le terme « communisme » dans son Que faire ?, écrit en vue de la tenue, en 1903, du IIe congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, auquel Lénine avait adhéré. Pendant ce congrès, il va tant intriguer que le jeune Léon Trotski, un de ses plus fidèles affidés surnommé « le gourdin de Lénine », va le dénoncer comme un dictateur émule de Robespierre.
Un jour, Lénine obtient une majorité de quelques voix sur un vote parmi d’autres, et proclame son camp « bolchevik », majoritaire en russe, face aux autres, considérés comme « menchevik », minoritaire. Mais dès 1904, les autres membres du Parti social-démocrate réagissent. Marginalisé, Lénine se replie avec ses adeptes en Suisse. Ils sont… 19 ! Cela donne une idée de sa trajectoire, et suggère à quel point son aura, auprès de ses adeptes, sera grande après sa prise de pouvoir.
C’est à cette période que Staline fait son entrée. Quels étaient les liens entre les deux hommes ?
Le conflit fait rage entre bolcheviques et mencheviques, ces derniers défendant un socialisme qui se veut démocratique. Lénine choisit, pour s’entourer, de gens qui adhèrent non seulement à ses idées mais à sa personne. Dès 1905, il repère Staline, qui contraste fortement avec son entourage, composé d’intellectuels marxistes. Staline est le fils d’un cordonnier géorgien et d’une servante. Renvoyé du séminaire, il choisit la voie révolutionnaire et se rapproche des bolcheviques car ce sont les plus radicaux. Lors de la première révolution de 1905, alors que le Caucase est à feu et à sang et que le régime n’y contrôle plus rien, Staline s’associe au plus grand bandit de la région pour faire des casses, comme cet extraordinaire hold-up de 1907 à Tiflis [Tbilissi]. Il va ensuite poursuivre sa carrière au sein du parti bolchevique, jusqu’à occuper, au Kremlin, le bureau mitoyen de Lénine. Dans son « testament » de décembre 1922 [NDLR : ensemble de trois brèves notes dictées par Lénine, malade, entre fin décembre 1922 et début janvier 1923], Lénine cite Staline en tête de ses héritiers possibles. Lénine, de fait, se révélera un grand modèle pour Staline.
Quel est l’impact de la Première Guerre mondiale sur les plans de Lénine ?
Tous les socialistes européens s’étaient engagés à déclencher une grève générale en cas de guerre. Or, lorsque celle-ci éclate, ils se rangent tous aux côtés de leurs gouvernements respectifs, à l’exception des bolcheviques. A l’opposé des prévisions de Marx, la solidarité nationale l’a emporté sur la solidarité de classe – « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » A l’automne 1914, Lénine lance alors un slogan décisif : « Transformez la guerre impérialiste en guerre civile ». Puisque le peuple porte des armes, il faut en profiter, en passant par une guerre civile, pour lancer une révolution. C’est une leçon qu’il a tirée des mutineries de 1905, dont celle célèbre du « Cuirassé Potemkine ». Réfugié en Suisse, seul pays neutre au cœur de l’Europe en guerre, c’est pour lui une période difficile. Il manque d’argent et se trouve en mauvaise posture. A tel point qu’en janvier 1917, il déclare lors d’une conférence publique qu’il est probable que « les vieux » comme lui ne verront jamais la révolution !
Un mois et demi plus tard, c’est la révolution. Coincé en Suisse, il s’acoquine avec les services secrets allemands afin de rejoindre la Russie dans un train spécial qui achemine près de 80 révolutionnaires russes. Une fois à Saint-Pétersbourg, il se déchaîne contre ses amis bolcheviques car, avec les mencheviques et les socialistes révolutionnaires, ils soutiennent le gouvernement provisoire, qu’il considère comme bourgeois. Ils sont en train de manquer l’opportunité formidable de réaliser une révolution communiste ! Ses camarades sont stupéfaits.
Vous expliquez que la révolution d’Octobre n’a pas été celle des masses mais une « révolution soldatesque ».
Dès la révolution de février 1917, l’abdication de Nicolas II a provoqué l’effondrement du régime tsariste. Soudain, il n’y a plus de police, plus vraiment d’Etat, et à peine d’armée. Et pendant que Lénine, de mai à novembre 1917, se répand en discours radicaux, le nouveau régime se délite un peu plus chaque jour, entre désertions massives, grèves ouvrières et jacqueries paysannes. Dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917 [NDLR : du 24 au 25 octobre dans le calendrier julien], les bolcheviques déclenchent non pas un coup d’Etat mais ce que le révolutionnaire français Auguste Blanqui nommait une « prise d’armes » : quelques milliers de « gardes rouges » – la milice bolchevique – s’emparent de Saint-Pétersbourg. A Moscou en revanche, ils se heurtent à une résistance des autorités. C’est le début d’une guerre civile d’une férocité absolue.
L’ouverture des archives, dans les années 1990, a permis de mettre au jour la cruauté de Lénine dans ces circonstances.
C’est Alexandre Soljenitsyne qui, plus que d’autres, l’a mis en lumière : tout démarre avec Lénine, pas avec Staline. Mais les archives ont offert des preuves tangibles. Les massacres sont immédiats. Quand il s’empare du pouvoir, Lénine déclenche une guerre civile contre les « blancs » et les socialistes modérés. Il a pour lui des troupes de choc extrêmement violentes, comme les marins de Kronstadt, la grande base navale de la Baltique où toute la caste des officiers, leurs femmes et leurs enfants, ont été exterminés.
Les archives ont notamment permis de connaître les ordres cachés de Lénine après 1917. Quand nous préparions Le Livre noir du communisme, je me rappelle le jour où Nicolas Werth [NDLR : historien français spécialiste de l’histoire de l’Union soviétique] nous a lu le premier chapitre qui portait sur Lénine et en particulier ses télégrammes secrets : « Pendez plus ! », « Prenez plus d’otages ! », « Assassinez ! » Notre première réaction a été de nous exclamer qu’on ne pouvait pas publier ça. Nous étions d’anciens léninistes, et même si je n’étais plus révolutionnaire depuis longtemps, dans mon esprit, Lénine restait intouchable. Comme tant d’autres, je pensais qu’il était un merveilleux idéaliste.
A cette époque, on ignorait encore beaucoup de la guerre civile car les bolcheviques en avaient réécrit l’histoire, réduite à un conflit entre les « blancs » et les « rouges ». Grâce aux archives, on a découvert l’ampleur de la cruauté des « rouges », et notamment leur opposition aux « verts », les paysans, dont les révoltes de masse sont longtemps restées méconnues faute de porte-parole pour les décrire. Celles-ci ne prirent fin qu’à la suite d’une immense famine, provoquée par le pillage des récoltes par le pouvoir, qui entraîna la mort de près de 5 millions de paysans. Or, le 19 mars 1922, alors que Lénine était malade, il a envoyé au Bureau politique une note où il exigeait que l’on profitât de la famine pour neutraliser la paysannerie et exterminer l’Eglise orthodoxe. Les marxistes ont toujours méprisé les paysans : Marx, dans son livre sur la guerre civile en France, les traitait de « ruminants ».
C’est pendant la guerre civile que le régime, expliquez-vous, devient totalitaire.
Cela se produit précisément le 18 janvier 1918, lors de la réunion de l’Assemblée constituante. Cette Constituante – du même nom que celle de la Révolution française, référence ultime – était réclamée par tous les démocrates et révolutionnaires depuis des dizaines d’années. Le gouvernement provisoire, avant la prise du pouvoir par Lénine, avait programmé son élection. Lénine savait que sa légitimité n’y était pas assurée car son parti, en réalité, n’était pas majoritaire. Vers la mi-janvier, près de 400 députés sur 700 sont présents et décident d’entamer les débats. Le matin du 18 se déroule une manifestation de révolutionnaires en faveur de la Constituante. Ils revendiquent le pluralisme entre socialistes – bolcheviques, mencheviques, socialistes révolutionnaires –, alors que le Conseil des commissaires du peuple créé par Lénine ne comporte que des bolcheviques et que son parti se transforme en un parti-Etat détenteur de tous les pouvoirs, une caractéristique des régimes totalitaires.
Alors que la manifestation est dispersée à mitraille par les marins de Kronstadt sur ordres de Lénine – avec des dizaines de morts et de blessés –, la Constituante se réunit. Lénine, qui n’a pas la majorité, fait lire une « Déclaration des droits du peuple travailleur », allusion à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Il s’agit ni plus ni moins que d’un programme communiste décrétant la suppression générale de la propriété privée. L’Assemblée rejette le texte et débat des programmes des autres groupes. Dans la nuit, Lénine donne l’ordre à sa garde personnelle, les tirailleurs lettons, d’interdire, manu militari, tout accès à la salle. Le lendemain, la Constituante est empêchée de reprendre ses travaux. La démocratie russe aura duré quelques heures.
Pouvez-vous revenir sur le déclenchement de la Terreur ?
La guerre civile reprend de plus belle jusqu’à l’assassinat des Romanov, puis un attentat contre Lénine fin août 1918 à Moscou, événement dont les bolcheviques se servent pour officialiser la Terreur – terme se référant lui aussi à la France de 1793. Dès décembre 1917, Lénine avait créé la Tchéka et déclaré à cette occasion vouloir trouver un Fouquier-Tinville, en référence au principal accusateur public du tribunal révolutionnaire de 1793-1794. Ce sera Félix Dzerjinski, bolchevique fanatique et sanguinaire. La Tchéka n’est pas tant une police politique – il y en a dans tous les régimes – que l’organe de la Terreur revendiqué comme tel. Entre 1917 et juin 1922, il n’y a plus de Code pénal en Russie et la Tchéka, en toute impunité, arrête, torture et assassine en masse. En 1922, alors que Lénine a besoin d’un Code pénal afin d’organiser le premier procès truqué contre les socialistes révolutionnaires, il en fait rédiger un et donne des ordres précis afin que le mot Terreur y soit inscrit.
Au début de 1921, la Russie est totalement ravagée et ruinée et la grande révolution prolétarienne mondiale souhaitée par Lénine a échoué. Contraint de reculer, il lance en 1921 la NEP, la Nouvelle politique économique, qui rétablit une dose de propriété privée et d’économie de marché. Mais le seul point sur lequel il ne recule pas, c’est la Terreur.
Sachant tout cela, on peine à comprendre comment certains universitaires peuvent encore relativiser les agissements de Lénine…
C’est tout simplement aberrant. Depuis la publication du Livre noir et les travaux qui ont suivi, les faits sont connus. Non seulement les agissements de Lénine au pouvoir avaient été rapportés par des témoins ou leurs chroniqueurs, dont évidemment Soljenitsyne, mais les archives nous ont permis de disposer de preuves tangibles. Pourtant, Lénine reste encore épargné par les critiques. Une biographie récente verse dans ce travers. Ou prenez le numéro de janvier 2024 du magazine L’Histoire. On peut y découvrir la jeunesse de Lénine, sa famille, les débuts de la révolution, puis on saute à sa mort, à son culte, à l’idolâtrie de son cerveau. Rien sur Lénine au pouvoir.
Le culte de la personnalité de Lénine a été instauré de son vivant et accentué par la présentation de son corps embaumé dans le fameux mausolée de la place Rouge. Son aura a été ensuite en grande partie reconstruite. L’ouverture des archives nous a ainsi fait découvrir que le « Rapport secret » de Nikita Khrouchtchev en février 1956 n’était pas une initiative personnelle mais le résultat d’une stratégie du bureau politique. En attaquant Staline, celui-ci voulait désigner un bouc émissaire pour les immenses crimes des années 1920-1950 – dont tous étaient complices – et mettre en selle une figure de relégitimation du communisme, Lénine. C’est à ce moment-là que les œuvres de Lénine ont été publiées, en URSS (55 volumes) puis en France (45 volumes). Seuls les Chinois et les Albanais sont restés officiellement staliniens.
Pourquoi certains se sont-ils obstinés à croire dans l’innocuité de Lénine pendant si longtemps ?
Parce qu’il est très difficile, quand on est enfermé dans le cercle magique de l’idéologie, d’en sortir. Certains, comme André Gide, ont eu suffisamment d’honnêteté intellectuelle pour le faire ; d’autres n’en reviennent jamais. C’est une question d’identité personnelle : lorsqu’on commence à douter et qu’on admet les failles du leader charismatique, on se condamne à voir sa propre identité communiste fracassée. C’est ainsi que la sortie du Livre noir a bouleversé nombre de vieux communistes ou anciens communistes. Je me rappelle l’un d’eux qui avait dû m’avouer que je « leur avais foutu la merde » ! Souvenez-vous de la réaction de notre Premier ministre – et vieux trotskiste –, Lionel Jospin, qui, à la sortie de l’ouvrage, s’était dit « fier » de compter dans son gouvernement des communistes « qui n’ont jamais porté la main contre les libertés » [NDLR : en novembre 1997, après la publication du Livre noir, Lionel Jospin a déclaré à l’Assemblée : « Même s’il n’a pas pris ses distances assez tôt avec les phénomènes du stalinisme, le Parti communiste a tiré les leçons de son histoire, il est représenté dans mon gouvernement et j’en suis fier. »] Le bilan du communisme mondial, à hauteur de dizaines de millions de morts, ne suffit pas pour que certains changent d’avis.
Comment Lénine est-il aujourd’hui perçu en Russie ?
Jusqu’à Gorbatchev, Lénine reste la figure emblématique de l’URSS, y compris pour le KGB. L’effondrement de l’URSS et l’ouverture des archives ont inauguré une période de flou. Puis les premiers événements en Ukraine, en 2014, ont provoqué un contrecoup puisque les Ukrainiens ont commencé à déboulonner des milliers de statues de Lénine, qu’ils considéraient comme des marqueurs de l’occupation soviétique. Quant à Poutine, il s’est d’abord montré très prudent.
En 2005, il a fait cette déclaration devenue célèbre, « la disparition de l’URSS est la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ». Cela aurait dû vouloir dire « vive Lénine ! » puisque l’URSS, c’est Lénine ! Mais sa position a changé, et désormais, elle est claire : il attaque Lénine. C’est l’homme qui a détruit l’empire du tsar – ce qui est faux car celui-ci s’est écroulé de lui-même – et qui a octroyé son indépendance à l’Ukraine – ce qui est tout aussi faux puisque, dès décembre 1917, Lénine a déclaré la guerre à l’Ukraine qui avait pris son indépendance. Il l’accuse donc à tort ! Mais cela n’est pas étonnant, vu le niveau de la propagande actuelle et le parcours de Poutine, formé à la manipulation par le KGB. En parallèle, Poutine a commencé à réhabiliter Staline, « le grand manager », le vainqueur de la « Grande Guerre patriotique » et l’artisan de la grandeur de l’URSS. L’opposition, largement factice, entre les figures de Lénine et Staline, et de leurs héritages, reste permanente.
Sans Lénine, le totalitarisme soviétique aurait-il existé ?
Il est probable que non. La Constituante aurait pu être un moment de stabilisation en attendant le 11 novembre 1918 et la fin de la guerre. Et peut-être qu’après quelques années de désordres, la Russie serait entrée dans la voie d’une démocratie moderne. Pour le plus grand malheur des peuples de Russie, ce ne fut pas le cas et les conséquences perdurent jusqu’à aujourd’hui.
Lénine. L’inventeur du totalitarisme, par Stéphane Courtois. Perrin, 560 p., 25 €.

