La mort de Claude Alphandéry, héros de la Résistance et économiste engagé
Ancien officier des FFI, militant communiste devenu haut fonctionnaire, puis président de la première banque française spécialisée dans l’habitat social, il a mené une carrière d’exception. Le fondateur du réseau de finance solidaire France active est décédé le 26 mars, à 101 ans.
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Peu d’hommes ont vécu autant de vies que Claude Alphandéry, mort le 26 mars à 101 ans. Il fut d’abord un grand résistant, ce qui façonna le reste de sa longue vie. Né le 27 novembre 1922 à Paris, fils unique d’un couple de bourgeois parisiens très tôt divorcés, il a 18 ans lorsque l’armée allemande envahit la France.
En hypokhâgne à Bordeaux, il déménage à Lyon pour intégrer le prestigieux lycée du Parc. Il y distribue tracts et journaux clandestins et effectue quelques liaisons. Une réflexion d’un camarade de classe sur la « racaille juive » va accélérer son engagement. « Je me suis senti rejeté, exclu de la société, paria ; j’avais à retrouver une identité, à prouver ma personnalité, ma capacité de résistance. (…) Après une nuit agitée, je décidais de quitter sans délai ma piaule et le lycée », raconte-t-il dans Une famille engagée. Secrets et transmission (Odile Jacob, 2015), le dernier de ses onze livres.
Il entre dans la clandestinité au cours de l’hiver 1942 et, dès l’année suivante, devient le chef départemental de la Résistance dans la Drôme et en Ardèche. Il finira la guerre comme président du comité départemental de libération de la Drôme et lieutenant-colonel des Forces françaises de l’intérieur (FFI). En dépit de son jeune âge, il parvient à réorganiser des réseaux profondément divisés entre communistes et gaullistes.
« On touche là à l’un des fils rouges de ma vie : si je suis capable de quelque chose, c’est bien de rassembler, raconte-t-il dans Une si vive résistance (Rue de l’échiquier, 2011). Cela vient sans doute d’une sorte d’empathie que j’ai à l’égard des gens : mes engagements personnels n’excluent pas la considération de ceux d’en face. »
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Convictions politiques
Ceux qui l’ont connu gardent en mémoire sa vivacité intellectuelle, son sens de la négociation, sa modestie et son éternel sourire, franc et malicieux. Dans le maquis, à la faveur des longues veillées d’armes, il se forge des convictions politiques au contact des combattants communistes, rejetant les « puissances d’argent » de la IIIe République. Il se radicalise, lui qui fut couvé pendant ses vacances par un grand-père radical-socialiste, maire et député de Chaumont, petite ville conservatrice de la Haute-Marne.
Il adhère au Parti communiste en 1946. Après la Libération, il est à Moscou en tant qu’attaché d’information à l’ambassade de France. A peine le temps d’apprendre le russe et le marxisme, le rideau de fer tombe sur l’Europe. Il rentre à Paris pour passer le concours de l’ENA, mais il démissionne très vite. A contre-courant de l’histoire, ce grand romantique retourne à Moscou avec un double projet : retrouver la jeune femme russe dont il est épris et tenter de créer un hebdomadaire en langue française. Torpillée par le pouvoir soviétique, l’aventure tourne court.
Ce qui l’amène, fait rarissime, à réussir une seconde fois le concours de l’ENA. « Etre communiste au sein du service public, c’était la meilleure façon d’allier mon élan pour changer le monde à un respect pour des institutions qui se réclament de la démocratie », dira-t-il. Faisant le deuil de son idéal communiste, il postule à l’ONU, organisation qui présentait l’avantage de « permettre à un ex-rouge de fouler le sol américain ».
Son séjour aux Etats-Unis en tant que conseiller économique à l’ONU fut bref, mais marquant. « Je découvris l’ampleur de la consommation, étrange pour un Européen sortant tout juste de la pénurie. L’abondance de produits, la débauche de publicité m’ont sidéré ; la fréquentation des sociologues m’a aidé à réaliser l’ampleur du marketing qui s’y fondait », écrivit-il. Cet épisode à l’ONU se termina par la publication d’un petit livre, L’Amérique est-elle trop riche ? (Calmann-Lévy, 1960)..
Vie de banquier
De retour en France, Claude Alphandéry commence une nouvelle vie, celle de banquier. André Weil, un oncle du côté maternel, le convainc de rejoindre la Banque de la construction et des travaux publics (BCT). Important l’idée des Etats-Unis, il lance une politique innovante de prêts hypothécaires sur vingt ans qui fait rapidement de la BCT la première banque de crédit aux acquéreurs de logements. En parallèle, il préside la commission de l’habitat au Commissariat général du Plan. De sa reconversion de communiste en banquier fortuné, avec chauffeur et agenda surchargé, il s’étonnait lui-même. L’écart était probablement trop grand pour un homme aussi intègre, et l’aventure, une fois de plus, tourna court.
En 1974, il apporta publiquement son soutien à la candidature de François Mitterrand à l’élection présidentielle, alors que le programme de celui-ci n’annonçait rien de moins que la nationalisation des principales banques françaises. « La ligne rouge qu’il ne fallait pas franchir », dira-t-il. La défaite du leader de l’Union de la gauche face à Valéry Giscard d’Estaing, ajoutée à un retournement de la conjoncture immobilière, scelle son destin dans la finance.
A la suite d’une fronde des actionnaires de la BCT, il dut licencier et fut éjecté des instances bancaires françaises. En 1979, l’établissement est absorbé par le groupe américain Midland Bank. L’année fut d’autant plus douloureuse qu’il perdit sa mère, dont il était très proche, et qu’il se fâcha avec François Mitterrand.
Ses liens avec le Parti socialiste s’étaient pourtant renforcés après l’honorable défaite de 1974 : Claude Alphandéry avait intégré le Parti socialiste cette année-là, imitant Michel Rocard. Avec ce dernier et le tout jeune Laurent Fabius, il faisait partie du groupe d’experts chargé de la politique économique au PS. En 1978, lors de l’actualisation du programme commun entre le PCF et le PS, il s’opposa à la ligne prônée par François Mitterrand qui, cédant aux communistes, accepta un programme économique qu’il jugeait « dangereux ». Il accusa le leader socialiste de céder à la « démagogie », mot qui mit le feu aux poudres. Dans un article assassin paru dans Le Monde du 24 mai 1980, ses propos furent balayés par Pierre Bérégovoy.
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Chantre de la finance solidaire
La rancune de François Mitterrand fut tenace. La gauche parvenue au pouvoir, il refusa catégoriquement de nommer Claude Alphandéry à la tête d’une banque nationalisée, malgré le soutien de Jacques Delors. Cet ostracisme l’amena en 1991 à la tête du Conseil national de l’insertion. A ce poste, il devint un héraut de l’économie sociale et solidaire (ESS) et chantre de la finance solidaire. Il comparait son combat contre le libéralisme sauvage, qu’il appelait le « modèle dominant », à la résistance contre l’occupant nazi.
Dans cette lutte, son principal fait d’armes fut la création en 1988 de l’association France active, qui soutient les entreprises solidaires créatrices d’emplois et la microfinance. En juin 2011, il s’illustra aussi en lançant un appel avec son ami Stéphane Hessel pour rassembler quelque 10 000 personnes au palais Brongniart à Paris afin de promouvoir l’économie sociale et solidaire, une initiative qui aboutit à la création du Labo de l’ESS, think tank qu’il présida pendant quatre ans.
Il remplit sa mission jusqu’au bout, participant à de nombreuses conférences, prêchant la bonne parole sans jamais montrer de lassitude. « Claude possédait une ardeur juvénile, un élan pour le bien collectif, une âme militante. Il portait en lui le principe de la régénération permanente, qui est celui de la vie. Jusqu’au bout, il n’a pas dérivé, il ne s’est pas sclérosé, il ne s’est pas dégradé », dit de lui son ami Edgar Morin, qu’il avait rencontré dans les maquis de la Résistance.
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MCD,, Ecologie au quotidien et Biovallée sont profondément impactés par cette mort. Nous l’avions encore rencontré au Forum du Laboratoire de l’Économie Sociale et Solidaire à Paris. Nous avions échangé entre autres sujets sur la résistance à Die, où le 14 juillet 1944, il était présent place de la république et porte drapeau pour la Résistance. Adieu l’ami ! ( photo de l’arrivée des américains à Die, d’où le nom de Avenue du Texas )
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27 novembre 1922 Naissance à Paris
1944 Lieutenant-colonel des Forces françaises de l’intérieur
1946-1956 Membre du PCF
1964 Président de Banque de la construction et des travaux publics
1974 Adhère au PS
1991 Conseil national de l’insertion
2011 Création du Labo de l’ESS
26 mars 2024 Mort