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Joël Giraud, député Renaissance met fin à sa carrière politique

Figure de l’aile gauche de la majorité présidentielle à l’Assemblée, le député a annoncé qu’il ne se représenterait pas, fin juin, aux législatives. Fustigeant une Macronie « trop à droite et trop parisienne ».

Yann Bouchez

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Joël Giraud à l’Elysée, le 7 mai 2022.

Joël Giraud à l’Elysée, le 7 mai 2022
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Un macroniste déçu par un monde « trop parisien »

A 64 ans, Joël Giraud quitte la politique avec fracas. Dans la foulée de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, le 9 juin, le député (Renaissance) de la deuxième circonscription des Hautes-Alpes a annoncé qu’il ne se représenterait pas. Dans le Dauphiné libéré, l’élu a ­critiqué un gouvernement « trop à droite et trop parisien », marqué par « un désamour assumé de la province, de la ruralité et des électeurs sociaux-démocrates ». « Ce monde n’est désormais plus le mien », a fustigé celui qui prévoit « l’annonce d’un gouvernement de cohabitation entre le ­président de la République et l’extrême droite ». Dès 2015, Joël Giraud, autoproclamé « œcuménique en politique », avait pourtant été séduit par Emmanuel Macron. Il voyait alors en lui « le meilleur rempart contre la mère Le Pen ».

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Un élu du terroir connu pour son franc-parler

Né à Gap, dans les Hautes-Alpes, ce fils de deux ­principaux de collège obtient son diplôme de l’École nationale supérieure des postes et des télécommunications, avant d’intégrer l’ENA par un concours interne. Le haut fonctionnaire devient conseiller municipal dès 1986, puis maire, à partir de 1989, de L’Argentière-la-Bessée, un bourg montagnard au bord du parc des Ecrins, dont son père a longtemps été l’édile. Membre du Parti radical de gauche (PRG), Joël Giraud devient député en 2002, tout en restant maire jusqu’en 2017. En tant que vice-président au conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur, il s’occupe des questions liées au massif alpin. Sur les bancs de l’Assemblée nationale, ce bon vivant connu pour son franc-parler, défend les trains de nuit, les ­services publics et la ruralité.

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Une figure de l’aile gauche de LRM

Ce fils et petit-fils de communistes est réélu dans sa circonscription en 2017 sous les étiquettes PRG et LRM. Devenu rapporteur général du budget à l’Assemblée nationale, le député n’hésite pas à faire entendre sa voix dissonante. Il fustige les technocrates de Bercy et la réforme de l’impôt de solidarité sur la fortune, milite pour une taxe sur les yachts – qui sera un échec. S’il se montre aussi très critique de la hausse de la CSG et de ses conséquences notamment sur les retraités, cet admirateur d’Angela Merkel – surtout pour sa gestion de la crise des migrants – n’a rien d’un frondeur. Son profil, pas vraiment « start-up nation », permet alors à la Macronie de montrer qu’elle marche aussi sur sa jambe gauche.

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Un éphémère ministre des champs

Avant cela, en juillet 2020, Joël Giraud est nommé secrétaire d’Etat chargé de la ruralité, dans le gouvernement de Jean Castex. Pour Emmanuel Macron, souvent décrit en « président des villes », son allure bonhomme, son fort ancrage local et rural sont autant d’atouts. Il sillonne les départements de France et veille à la mise en place de l’« agenda rural », une série de mesures pour désen­claver certains territoires. Il lutte aussi contre l’homophobie – lui-même a connu des difficultés avec son père liées à son orientation sexuelle – et les violences faites aux femmes dans les campagnes. En mars 2022, afin de ­pallier le départ de Jacqueline Gourault au Conseil constitutionnel, il est nommé ministre de la cohésion des territoires. Mais, moins de trois mois plus tard, il n’est pas reconduit dans le nouveau gouvernement Borne. Et retrouve les bancs de l’Assemblée, pour un dernier mandat.

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Rappel : Joël Giraud, premier de cordée à l’Assemblée

Cet élu des Hautes-Alpes, amoureux des montagnes, est l’inattendu rapporteur du premier budget de l’ère Macron.

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Il y a au moins trois sujets sur lesquels le député Joël Giraud est intarissable. « Ses » montagnes des Hautes-Alpes, où il a été pendant vingt-huit ans maire de L’Argentière-la-Bessée, à l’entrée du parc national des Ecrins. Quelque 2 300 habitants et un thermomètre qui peut descendre en dessous de zéro dès le mois de septembre. Son arbre généalogique italo-suisse allemand, qui le fait « se sentir plus européen que français ». Et les multiples moyens de transport qu’il lui faut employer pour rallier la capitale, surtout en cette période ultra-chargée d’examen du premier budget de l’ère Macron. « Exceptionnellement, je suis autorisé à prendre l’avion », raconte-t-il dans un rire de petit garçon qui secoue ses épaules.

Difficile d’imaginer que ce truculent personnage de 58 ans, aux chemisettes et à la moustache gentiment désuètes, occupe depuis juin le poste charnière de rapporteur général du budget. Une promotion inattendue pour celui qui a rejoint La République en marche (LRM) après trois mandats sous l’étiquette du Parti radical de gauche. « Joël, c’était le collègue boute-en-train, qu’on entendait surtout sur ses marottes : les PTT, les trains, les services publics en général », glisse, sourire en coin, l’un de ses collègues du groupe majoritaire à l’Assemblée nationale.

Dans l’Hémicycle, cet élu à l’accent chantant, capable de passer subitement du français à l’allemand, s’était jusqu’ici plutôt fait connaître dans ses combats acharnés pour la défense des territoires de montagne, dont il montre aujourd’hui des photos à Eric Woerth (président LR de la commission des finances de l’Assemblée) « pour le faire sourire. » Ce n’est d’ailleurs pas lui que les députés macronistes avaient initialement choisi pour occuper ce poste d’équilibriste, qui consiste à examiner et présenter un à un les milliers d’amendements au projet de loi de finances. La fonction, traditionnellement dévolue à un membre de la majorité, devait échoir à Laurent Saint-Martin. Mais le nouvel élu d’Ile-de-France, directement arrivé de chez Euronext, l’opérateur de la Bourse de Paris, « n’avait jamais touché à un budget public de sa vie », raconte un ministre. Au moment de la distribution des postes au sein du groupe, Joël Giraud, cumulard dans le temps et élu de terroir, a ainsi été l’un des seuls rescapés de l’ancien monde, récupérant la charge sur le souhait du président de la République.

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« Œcuménique en politique »

L’intéressé, qui aime à se décrire en « maître d’apprentissage » des nouvelles recrues, revendique d’avoir spontanément embrassé la cause du chef de l’Etat. Il a fait sa connaissance au moment des débats sur la loi Macron, en 2015. « Pour la première fois, j’ai vu un ministre qui, au lieu d’approuver ou de rejeter un amendement, demandait aux députés de retravailler les sujets avec son cabinet. Il ne parlait pas comme les autres, et écoutait aussi bien la majorité que l’opposition. » L’intérêt s’est progressivement mué en adhésion. Européen convaincu, élu d’une région multifrontalière, Joël Giraud, qui se dit « œcuménique en politique », a vu dans le jeune candidat « le meilleur rempart contre la mère Le Pen ».

« Il fait partie de ceux qui essaient de déplacer les lignes sur l’aile sociale de la majorité »

Aujourd’hui, au cœur de cruciales négociations sur les derniers ajustements budgétaires, ce haut fonctionnaire passé par Tracfin (le service de Bercy chargé de la lutte contre le blanchiment) allie rigueur financière et maîtrise des mécanismes juridiques. Non sans habileté politique. Fin septembre, face aux attaques de la gauche qui dépeint Macron en « président des riches » supprimant l’impôt de solidarité sur la fortune, il annonce dans une interview au Parisien que la majorité souhaite taxer davantage les « symboles » de richesse (yachts, jets privés…). Une sortie que certains de ses camarades ont jugée trop rapide. « Il a ouvert le débat alors qu’on voulait le circonscrire », regrette l’un d’eux. « Au-delà du symbole, il fallait un peu de morale. J’ai aidé à trancher entre deux lignes », revendique M. Giraud. « Il fait partie de ceux qui essaient de déplacer les lignes sur l’aile sociale de la majorité », observe le député MoDem Jean-Noël Barrot.

Mi-octobre, le montagnard récidive. Quand des parlementaires de gauche réclament par pétition que soit rendu public le gain des mesures fiscales du gouvernement pour les plus riches, il écrit illico au ministre de l’économie Bruno Le Maire afin d’obtenir une étude d’impact. Lequel répond deux jours plus tard dans l’Hémicycle. Son dernier combat en date : l’avenir des fonds de la réserve parlementaire, supprimée par la loi de moralisation de la vie publique votée cet été. Le rapporteur général du budget a mis un point d’honneur à ce qu’une partie de ces montants continuent à abonder les territoires. « J’engueule tout le monde dans les ministères », rigole le député en regardant son Blackberry ancienne génération vibrer frénétiquement.

« Quand on parle de l’équilibre entre libérer et protéger, on parle de protéger les individus », explique-t-il en prenant à contre-pied la rhétorique présidentielle. « Mais on ne pense jamais à protéger les territoires, je suis là pour le rappeler », poursuit celui qui ne craignait « qu’une seule chose [en adhérant à LRM] : une mentalité trop urbaine ». « C’est un peu vrai pour certaines personnes, mais pas plus qu’avant », note-t-il malicieusement. Ses marottes font toutefois grincer des dents dans la majorité. « Il utilise son poste pour faire passer ses messages, il ne faudrait pas que cela dure cinq ans », s’agace un parlementaire LRM.

« Il a la mémoire des sujets, de leur histoire. Il est complémentaire avec nous, les nouveaux »

Ses prises de position à contre-courant ne font pas de lui pour autant un frondeur. « Il n’a pas franchi la ligne rouge. Il a une grande fidélité au président de la République, même s’il a un côté libre-penseur », nuance Pierre Person, député de Paris. « Il est un peu singulier dans cette majorité, avec une forme d’indépendance, et l’expérience du Parlement », résume Eric Woerth.

« Il a la mémoire des sujets, de leur histoire. Il est complémentaire avec nous, les nouveaux », abonde Amélie de Montchalin, la jeune porte-parole du groupe LRM à la commission des finances. Entre l’ancien prof de maths, diplômé de l’Ecole nationale des postes et télécommunications, et la trentenaire techno, incarnation du macronisme, qui a fait ses armes chez Axa, ce fut le choc des cultures. C’est désormais l’entente cordiale, jurent-ils en chœur.

« J’apprécie les gens qui ont de l’autorité, car on peut s’engueuler et se parler franchement », avoue le rapporteur. « On a appris à se connaître et même à se surprendre. Joël, il a besoin de rentrer dans sa montagne toutes les fins de semaine. Quand il n’est pas joignable, il n’est pas joignable », sourit l’élue de l’Essonne. Face au « sympathique » Giraud, la jeune femme, qui a passé des heures à défendre le budget dans l’Hémicycle et sur les plateaux de télévision a toutefois « pris l’ascendant politique » aux dires de ses camarades.

Joël Giraud, lui, a d’autres perspectives. Il l’a dit et redit : il prendra sa retraite dans quatre ans, à 62 ans pile. Il en profitera pour continuer à sauter les frontières. Et se partager entre la maison bourbonnaise de sa défunte mère – « l’amour de sa vie », selon l’un de ses vieux camarades – et son chalet alpin. L’y attendent son chat, « Titou », et les randonnées autour des lacs.

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Audrey Tonnelier et Manon Rescan à lire sur Le Monde

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