« Les vrais héros ont sacrifié leur vie » : pour les 80 ans du Débarquement, l’humilité et l’émotion des vétérans
Arlester Brown, Felix Maurizio, Hilbert Margol… ils ont tous en commun d’avoir enterré leur enfance sur une plage de Normandie en 1944.
*L’extrême-Droite de juin 1940 à aout 1944 a le pouvoir en France avec le maréchal Pétain et ses affidés : Laval, Doriot, Déat, Darnand. Le pouvoir en France est l’équivalent de celui des dictateurs Salazar au Portugal, Franco en Espagne, ou Mussolini en Italie. Et est à la solde du régime nazi allemand de Hitler. MCD
.
ake Larson, vétéran de la seconde guerre mondiale, au cimetière américain de Colleville-sur-Mer (Calvados), le 4 juin 2024.
.
« Dans chaque vieux, il y a un jeune qui se demande ce qui s’est passé », dit une étrange formule. Eh bien, au soir du 6 juin, rentrant en autocar d’une longue journée de commémorations du Débarquement en Normandie, une poignée de vétérans américains centenaires, à la fois groggy et grisés, se posaient la question : qu’a-t-il bien pu se passer, en quatre-vingts ans, pour qu’on se retrouve ainsi, applaudis par les foules, glorifiés par les dirigeants, érigés en héros ?
Comment diable expliquer, disait Arlester Brown, 100 ans depuis le 1er avril, ce formidable retournement de situation qui fait qu’un jeune soldat noir, débarqué en Normandie au mois de juin 1944 au sein d’une unité chargée de l’intendance et de la blanchisserie, exposé dans le cadre de sa propre armée au racisme, à l’humiliation, à la ségrégation, se voie décoré de la Légion d’honneur par le président de la France, devant plusieurs monarques et un parterre de chefs d’Etat ? « La vie réserve décidément de jolies surprises, note-t-il. Cette journée était si lumineuse ! Tous ces sourires, ces vivats, cette communion si fraternelle autour des valeurs de la paix et de la liberté, franchement, quelle joie ! »
En des temps politiques incertains, la communauté internationale savait donc montrer qu’elle se serrait les coudes, qu’elle haïssait la dictature, qu’elle ne transigeait pas avec l’exigence de la démocratie. « Il est bien là, le message du D-Day, dit-il. La paix ! La paix si chèrement acquise et qu’il faut défendre sans compromis ni couardise. Biden et Macron ont été fermes sur le soutien à l’Ukraine. Tant mieux ! Ne réitérons pas les lâchetés de 1939. »
.
Larmes séchées par le vent
Que s’est-il donc passé ? demande également Felix Maurizio, 99 ans, si fragile, si bouleversé, si chancelant, qui n’était pas revenu en Normandie depuis ses 19 ans. La vie est passée si vite, malgré les échardes, les cauchemars, les visions que les décennies n’ont jamais réussi à chasser… Il y a quatre-vingts ans, jour pour jour, il était jeune marin à bord d’une péniche pleine de soldats destinés à débarquer dans la première vague d’Omaha Beach. C’était à lui d’abaisser la rampe à l’avant de l’engin pour que les hommes se jettent à l’eau, sous le feu des Allemands.
La mer était mauvaise et le bateau gîtait. Felix Maurizio était mort de trouille, des larmes brouillaient ses yeux. Et alors que les premiers GI, le fusil en avant, se précipitaient vers la plage, il a soudain aperçu son frère et a eu le souffle coupé. « Salvatore ! a-t-il eu le temps de crier. Garde la tête baissée ! » Le garçon a disparu dans le chaos de la plage. Felix n’a eu aucune nouvelle durant de nombreux mois. Ce n’est qu’à la fin de la guerre que ses parents lui ont appris que son frère avait réchappé au carnage d’Omaha et à d’autres combats.
Felix restera vingt-deux ans dans la marine avant de devenir postier et de prendre sa retraite à 80 ans. Longtemps, les deux frères ont songé à revenir ensemble sur la plage normande. Salvatore insistait, Felix renâclait. Et puis ils ont fixé une date : juin 2003. Mais Salvatore s’est éteint en janvier et Felix a abandonné le projet.
Le voilà pourtant, ce 6 juin 2024, présenté en petit comité au président des Etats-Unis, qui lui dit bravo, merci, le fait prendre en photo, lui glisse entre les mains une médaille du souvenir. Le voilà aussi, quelques minutes plus tard, sur la grande scène du cimetière américain de Colleville-sur-Mer (Calvados), face à 12 000 invités, des hommes et femmes du Congrès américain, le secrétaire d’Etat, Antony Blinken, le secrétaire à la défense, Lloyd Austin, et puis le réalisateur Steven Spielberg et l’acteur Tom Hanks. Il n’a plus la souplesse de ses 19 ans et peine à se soulever de son fauteuil roulant quand retentit l’hymne national. On vient à sa rescousse, il aimerait tant marcher seul entre les tombes blanches ou sur la plage en contrebas, les larmes séchées par le vent. Oui, que s’est-il donc passé ?
.
« J’ai 101 ans et 800 000 followers ! »
Hilbert Margol n’a pas plus de réponse. Cette collision des temps est si vertigineuse ! Et quand ce fils d’immigrés de Lituanie entend son nom prononcé au micro par le président Macron, quand il se lève à grand-peine pour le voir épingler sur sa veste la médaille de la Légion d’honneur avant de recevoir l’accolade, il est comme sidéré. Lui, un héros ? Allons donc ! Il n’a fait que son devoir. Et il avait la chance d’être accompagné dans la guerre par son frère jumeau, Howard, son inséparable.
.

Leur mère avait écrit au président Franklin Roosevelt pour demander que ses deux fils servent dans la même unité. Ils se sont donc retrouvés dans la « Rainbow Division », la 42e d’infanterie, envoyés à Marseille en décembre 1944, puis à Strasbourg et en Allemagne. Un jour, alors que son unité stationnait près d’un petit bois sur la route de Munich, ils ont senti une odeur épouvantable. Les deux garçons sont allés explorer les alentours et c’est ainsi qu’ils ont trouvé, isolés sur des rails de chemin de fer, des wagons fermés pleins de cadavres. Howard, stupéfait, a pris une photo. Et c’est en poursuivant leur chemin que le duo a découvert le camp de concentration de Dachau. Ils ne savaient rien alors de l’extermination des juifs…
Jake Larson non plus ne se considère pas comme un héros. Il sourit, jubile, lance des baisers à la foule, soulève son chapeau couvert de pin’s pour saluer le public, les quenottes en avant, le regard bleu charmeur. « J’ai 101 ans, dit-il, et j’ai 800 000 followers ! » Et de glousser comme un gamin. Depuis que sa petite-fille l’a inscrit sur TikTok en 2020, il triomphe auprès des enfants et la moindre de ses sorties confirme sa notoriété. Lorsque son visage apparaît sur les grands écrans de la cérémonie internationale d’Omaha, les écoliers et collégiens invités se mettent à applaudir. Et, à la sortie, il est cerné par un jeune public réclamant photos et cartes postales fabriquées par la Best Defense Foundation, l’organisation philanthropique qui lui offre le voyage. Impossible de l’enlever à ses fans. « Ecrivez-moi, leur lance-t-il. Papa Jake répond toujours ! »
Mais malgré sa jeune notoriété, Jake Larson reste lucide : cette histoire de héros est « grotesque ». « J’ai traversé Omaha et cinq autres batailles sans la moindre égratignure. Cela s’appelle la chance, c’est tout ! On voulait botter le cul d’Hitler, ça donne de la force et de la rage. Les vrais héros ont sacrifié leur vie et sont enterrés dans le cimetière. Moi, je ne suis qu’un “hereto”. » Il savoure la surprise. Un « hereto » (prononcé hieurtou), c’est-à-dire, traduit en français : « “Ici pour”… témoigner, raconter, évoquer le courage de ceux qui sont morts pour que moi et quelques autres soient sauvés ».
Voilà. Dans chaque vieillard célébré lors de ces commémorations du 80e anniversaire du Débarquement, il y avait un jeune qui se demandait ce qui s’était passé, ce qu’il avait fait de sa vie, ce qu’il avait laissé sur Omaha, Utah, Sword, Gold, Juno, Sainte-Mère-Eglise, Saint-Lô ou Caen. Un jeune qui avait enterré son enfance sous un ciel normand tourmenté, perdu beaucoup de frères d’armes et nombre d’illusions. Un jeune qui avait échoué à oublier la guerre et, étrangement, trouvait dans l’époque actuelle des réminiscences de la situation d’avant 1940. Un jeune qui, à plusieurs milliers de kilomètres de chez lui, a écouté, ému aux larmes, les chansons, lectures, discours d’une cérémonie internationale inondée de soleil, de douceur et d’émotions. Omaha la sanglante, l’espace de quelques heures, devenait la magnifique et pouvait renouer avec ce nom qu’elle n’aurait jamais dû perdre : la plage des Sables d’or.
.