Russie : la guerre de l’intox
En effet, les JO de Paris se dérouleront dans le contexte de la guerre d’agression russe en Ukraine, et elle se double d’une guerre de l’information contre tous les pays qui soutiennent les Ukrainiens. En 1984 et en 2018, aussi, le Kremlin s’était employé par vengeance à dénigrer des Jeux olympiques auxquels ses athlètes ne participaient pas, mais jamais une campagne d’influence n’avait atteint une telle ampleur. Depuis près d’un an, les hashtags hostiles aux Jeux olympiques de 2024 se multiplient sur X, amplifiés par de faux comptes, des sites inauthentiques diffusant de fausses informations, et de faux reportages usurpant la charte graphique d’authentiques médias français. Une méthode russe. Depuis avril 2024, les canaux de désinformation du Kremlin ont même intensifié la diffusion de faux reportages en français, mettant en doute la capacité de la France à organiser les Jeux olympiques, tentant de dissuader les spectateurs d’y assister. Un faux reportage imitant Le Figaro affirme par exemple que les autorités françaises chercheraient à dissimuler à la population la pollution de la Seine… par des produits anti-punaises de lit. Même si le risque existe vraiment, de faux communiqués de presse vidéo se faisant passer pour la CIA ou la DGSI alertent sur la possibilité d’actes terroristes pendant les Jeux pour amplifier l’angoisse et dissuader d’y assister. En juin, Viginum, le service de l’État chargé de la vigilance et de la protection contre les ingérences numériques étrangères, a publié une série de mises en garde inédites sur la menace informationnelle pesant sur les JO : « Suivi par près de 4 milliards de téléspectateurs, écrit-il, cet événement planétaire offrira une surface d’exposition informationnelle inédite aux acteurs étrangers malveillants. »
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Laura Acquaviva
Et l’opération de déstabilisation va bien au-delà. Selon des documents internes du Kremlin obtenus par le Washington Post, Sergei Kiriyenko, ancien Premier ministre et directeur adjoint de l’administration présidentielle russe, a confié à des stratèges politiques du Kremlin la mission d’encourager par tous les moyens des troubles politiques en France. Il s’agit de saper le soutien à l’Ukraine par des messages susceptibles de propager la crainte d’une Troisième Guerre mondiale, d’augmenter le nombre de Français réticents à l’idée de « payer pour la guerre d’un autre pays », et celui de ceux qui souhaitent un « dialogue avec la Russie ». Un exemple. Parmi les documents révélés par le Washington Post figure une note demandant à un employé d’une ferme à trolls de créer un « commentaire de 200 caractères d’un Français d’âge moyen » qui considère le soutien de l’Europe à l’Ukraine comme « une aventure stupide » risquant de se transformer en « inflation… et en baisse du niveau de vie ». Des messages qui se multiplient sur les réseaux. Mais le Kremlin dispose aussi de nouveaux canaux de désinformation en ligne. À l’image du réseau Doppelgänger, articulé autour du média de propagande russe Reliable Recent News (RRN), apparu en mars 2022 pour créer de faux sites d’actualité, usurper l’identité d’authentiques médias occidentaux et de sites gouvernementaux, et recourir à des réseaux de comptes inauthentiques (bots) pour diffuser des contenus pro-russes et anti-occidentaux. L’opération a publiquement été dénoncée par la France en juin 2023, à la suite de l’usurpation de l’identité du site web du ministère des Affaires étrangères et de la publication d’un faux document officiel annonçant la mise en place en France d’une « taxe de sécurité » en faveur de l’Ukraine.
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Guerre cognitive
On soupçonnait cette guerre hybride. On en est maintenant certain. Grâce à une fuite de documents secrets révélés par The Insider et Der Spiegel, on sait que le renseignement extérieur russe (SVR) a mis en œuvre, depuis mars 2023, une campagne de guerre de l’information dans la droite ligne de ce que le KGB appelait pendant la guerre froide des « mesures actives ». Appelée « Projet Kylo », elle a été conçue par Mikhail Kolesov, un officier du SVR appartenant à l’unité 33949, chargée d’entretenir des réseaux d’agents illégaux en Occident, avec pour objectif d’attiser les sentiments antigouvernementaux dans les pays soutenant l’Ukraine, à travers une campagne de guerre cognitive dont le leitmotiv est d’« instiller l’émotion la plus forte dans le psychisme humain : la peur ». Le projet détaille et parle de souffler sur « la peur de l’avenir, de l’incertitude du lendemain, de l’incapacité à faire des projets à long terme, du sort incertain des enfants et des générations futures ». Autant de « déclencheurs » qui inondent « le subconscient d’un individu de panique et de terreur ».
Sur son CV privé, Kolesov indique qu’il a pour spécialité « l’élaboration et la promotion de campagnes d’agitation et de propagande visant à soutenir la politique étrangère de la Russie sur la scène internationale (plus de 1 500 événements réalisés) ». La campagne, décrite dans les documents russes comme « systématique, ciblée et active, de nature offensive », repose sur de fausses publicités visant des « publics cibles en Occident », de manière à « façonner l’opinion publique ». La révélation de ces documents secrets a porté un coup très dur au Kremlin, comme en atteste la cyberattaque intense subie par le site Internet The Insider, quelques heures après avoir sorti l’info en Russie.
Leur méthode ? « Instiller l’émotion la plus forte dans le système humain : La peur. »
Et le projet Kylo va bien plus loin qu’inonder les réseaux de fausses informations, jusqu’à des mises en scène. Au printemps 2023, on a assisté à de fausses manifestations filmées à Paris, Bruxelles et La Haye, destinées à donner l’image de protestations de masse contre la guerre en Ukraine… L’impression de ridicule offerte par les quelques manifestants goguenards aux pancartes improvisées, dont on a rapidement appris qu’ils avaient été rémunérés 80 à 100 euros chacun, n’a pas permis au Kremlin d’atteindre son objectif. Il en va tout autrement d’autres opérations menées à l’initiative du Kremlin dans le but d’attiser les tensions en France, comme l’amplification artificielle sur les réseaux de contenus incendiaires au moment des émeutes de l’été 2023 à la suite de la mort de Nahel Merzouk, et plus encore de l’opération dite des « étoiles bleues de David », ces tags apparus à Paris et dans sa proche banlieue fin octobre 2023. Leur but ? Exacerber les tensions liées au conflit entre Israël et le Hamas, autant que semer le doute dans les esprits quant à l’origine et la réalité même des actes antisémites en France. Ce type d’ingérences relève de ce que l’on a pris l’habitude d’appeler la « guerre hybride ». Une forme de guerre non conventionnelle menée en temps de paix par les services de renseignement russes, qui coordonnent l’action d’agents sur le terrain avec des opérations d’influence en ligne, en s’abritant le plus souvent derrière une série de sociétés-écrans.
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Faux cercueils
Le recours à des ressortissants moldaves et bulgares, payés quelques dizaines d’euros pour prendre le bus et taguer les murs de Paris, traduit une forme d’ubérisation des « mesures actives ». Depuis que leurs officiers sous couverture ont été expulsés en même temps que les authentiques diplomates russes au printemps 2022, le SVR et le GRU s’emploient à reconstituer dans l’urgence des filières clandestines leur permettant de mener dans des délais assez courts des opérations dans les pays occidentaux. Ces opérations pourraient-elles aller jusqu’à des attentats pour semer la panique ? Les services de renseignement français sont particulièrement attentifs depuis l’arrestation le 3 juin à Roissy d’un Russo-Ukrainien pro-Kremlin de 26 ans en possession de produits et de matériels destinés à la fabrication d’engins explosifs. Pourquoi tant de haine ? Aux yeux du Kremlin, l’urgence d’affaiblir la France ne cesse de grandir à mesure que Paris accentue son soutien à l’Ukraine. Le 16 janvier dernier, le président Macron affirmait : « La Russie ne peut pas gagner en Ukraine. »
Dès le lendemain, le gouvernement russe répliquait en diffusant une fausse information, vite démentie, selon laquelle 60 mercenaires français seraient morts dans un bombardement à Kharkiv. En février, lorsque Emmanuel Macron n’exclut pas l’envoi de soldats français en Ukraine, l’animateur de la chaîne d’État russe Rossiya, Vladimir Soloviev, rémunéré par Moscou, traite à l’antenne le président Macron de « salaud de nazi ». Parallèlement, des faux sites d’actualité pro-Kremlin affirment que des « centaines de cercueils » contenant les corps de soldats de l’Otan seraient secrètement acheminés en France. L’implication de l’armée russe dans cette campagne de désinformation ne fait aucun doute. Le collectif @InformNapalm a révélé les mails d’un officier du Département de l’information et des communications de masse (DIMC) du ministère russe de la Défense, Alexander D. Razroev, qui en témoignent. Cet officier a mené sur Facebook des campagnes publicitaires ciblant le public français pour promouvoir une interview du propagandiste russe Piotr Tolstoï, affirmant que « les soldats français reviendront de la guerre en Ukraine dans des cercueils ». Une campagne de désinformation qui est allée jusqu’au dépôt de faux cercueils sous la tour Eiffel, et à la diffusion d’innombrables visuels de ces cercueils. Selon AI Forensics, rien qu’en mai 2024, Facebook a approuvé 101 publicités venant du Kremlin. Elles ont touché 854 000 comptes en France.
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Ingérence politique
Outre les contenus anti-ukrainiens, Alexander D. Razroev a sponsorisé plusieurs publications Facebook appelant à voter pour le Rassemblement national à la veille des élections européennes. Le Kremlin a lancé, dès février, une campagne d’ingérence électorale assumée au plus haut niveau : « Notre tâche, déclare l’ancien président russe Dmitri Medvedev à propos des “oppositions antisystème”, consiste à soutenir ces hommes politiques et leurs partis en Occident de toutes les manières possibles, en les aidant ouvertement et secrètement à obtenir des résultats décents lors des élections. » Entendez « pro-russes ». Les propagandistes du Kremlin ne s’en cachent pas. Margarita Simonian, la patronne de RT et Sputnik, est très fière d’annoncer à la télévision russe qu’un immense réseau de propagande se déploie en Occident sous sa houlette : « Nous créons un grand nombre de sources d’information qui ne nous sont pas affiliées. » Ce que le FBI vient de confirmer en démantelant un réseau de désinformation créé par des proches de RT.
Au même moment, Viginum a révélé l’existence de Portal Kombat : un dispositif de plusieurs centaines de portails d’information numériques qui diffusent automatiquement et massivement des publications pro-russes, tout en recourant à des outils d’optimisation du référencement sur les moteurs de recherche. En mars, on a ainsi identifié un nouveau réseau de propagande russe : CopyCop. Ce dernier utilise des médias inauthentiques pour publier à grande échelle, via des faux sites en anglais et en français, du contenu trompeur. Pour ce faire, il a recours à des modèles d’IA générative qui permettent de plagier, traduire et modifier le contenu des médias grand public pour y introduire des éléments de propagande. Le contenu de CopyCop est amplifié tant par le réseau Doppelgänger que par Portal Kombat. Ce qui suggère un certain niveau de coordination entre des campagnes menées par des équipes distinctes… toutes liées à Moscou. Les désinformateurs du Kremlin ont beau chercher à dissimuler leurs traces, ils ne cessent de commettre des maladresses qui aident à les identifier. À l’image de ces comptes sur X ayant publié par erreur des consignes données en russe à ChatGPT pour influencer ses contenus. Dans son enquête approfondie sur les campagnes visant la France, Associated Press constate de son côté que le nombre de contenus de désinformation a brusquement chuté la semaine du 5 mai, qui était fériée en Russie… S’il est très difficile à ce stade de mesurer les effets concrets des campagnes de manipulation, force est de constater qu’elles ont des conséquences considérables sur l’authenticité et l’intégrité des écosystèmes d’information.
Le recours aux outils d’IA générative disponibles dans le commerce a suffi aux opérateurs de CopyCop pour démultiplier l’échelle et la portée de leurs campagnes. Comme l’a montré NewsGuard, une entreprise américaine engagée contre la désinformation, en quatre mois à peine, ils ont à ce point empoisonné les environnements numériques que les dix principaux modèles d’IA générative reprennent un tiers du temps des récits issus de la désinformation russe, en citant comme sources faisant autorité de faux sites d’information créés par CopyCop. C’est considérable et appelé à s’accélérer. Selon une étude publiée récemment par Google, si rien n’est fait, il existe un véritable risque de « fausser la compréhension collective de la réalité sociopolitique ou du consensus scientifique ». Le « tuyau d’arrosage de mensonges » qu’est le Kremlin menace donc directement notre capacité à distinguer le vrai du faux. De sorte que l’enjeu désormais est de préserver ce « minimum de renseignements nets et sûrs » sans lesquels, écrivait Marc Bloch dans L’Étrange Défaite en 1940, « aucune conduite rationnelle n’est possible ».
David Colon est professeur à Sciences Po Paris, où il enseigne notamment l’histoire de la propagande et des techniques de communication persuasive. Il est également chercheur au Centre d’histoire de Sciences Po (CHSP). Et a reçu le prix de la “Revue des deux mondes” 2024 pour son ouvrage “La Guerre de l’information. Les États à la conquête de nos esprits” (éd. Tallandier).
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