L’identité est-elle une nouvelle dictature ?
Rémi Noyon et Véronique Radier
Laurent Dubreuil : « Tout le monde se pense aujourd’hui lésé dans son identité »
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Entretien Dans un essai polémique, Laurent Dubreuil raconte l’emprise grandissante des revendications identitaires aux Etats-Unis. Et s’en inquiète car « assigner un individu à une place immuable, c’est renforcer la domination que l’on prétend combattre ».
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Vous enseignez aux Etats-Unis, avec un intérêt particulier pour les combats postcoloniaux et féministes. Au moment où sort votre essai sur « la Dictature des identités », des militants noirs ont bloqué la mise en scène des « Suppliantes » d’Eschyle à la Sorbonne, au nom de l’antiracisme. Que vous inspire cette nouvelle polémique ?
Laurent Dubreuil. La controverse qui entoure la mise en scène de cette pièce d’Eschyle est particulièrement révélatrice de ce que j’appelle la dictature des identités. Des militants ont dénoncé et même empêché cette représentation, qui devait avoir lieu dans l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, en l’accusant d’être « racialiste » en raison du recours au maquillage et aux masques noirs pour les actrices. Or, dans cette tragédie, les personnages mythologiques que sont les Danaïdes évoquent « leur tendre joue brûlée par le soleil du Nil » et leur « race noircie par les coups du soleil », tout en réclamant la protection des Grecs, en vertu de leur commune origine. Cette dimension « ethnique » de la pièce est presque toujours gommée. Or, ici, le metteur en scène, Philippe Brunet n’a pas voulu « blanchir » le texte, rappelant ainsi tout ce que la culture grecque doit à l’Afrique. Il se voit accusé de racisme alors même qu’il remet en question l’image si prégnante d’une civilisation grecque indo-européenne blanche.
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Ce qui lui est reproché, c’est l’usage de maquillage qui ferait écho au “blackface”, cette pratique humiliante consistant à se grimer en « Noir » pour les ridiculiser.
Toute la question est de savoir si une pratique possède une signification et une seule. La mise en scène à la Sorbonne n’a a priori rien à voir avec les spectacles ségrégationnistes des années 1920 aux Etats-Unis. Le fait de se noircir la peau n’y prend donc pas forcément le même sens. Malheureusement, ce distinguo devient inaudible dès lors que l’identité – de genre, de race ou autre – structure le débat public : tout est vu à travers ce prisme. Aux Etats-Unis, cette prédominance est tellement installée que mon livre y aurait été balayé d’un revers de main, au seul prétexte qu’il a été écrit par un « mâle blanc, hétéro » (ce que je ne suis ni ne saurais être). Si je l’ai publié en français, c’est justement pour essayer de peser dans le débat, parce que j’espère qu’il encore temps ici de freiner cette évolution.
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Mais ces revendications ne sont-elles pas venues de militants féministes, antiracistes qui voulaient au contraire déconstruire les carcans d’une identité imposée ?
Quand l’expression identity politics apparaît à la fin des années 1970, dans une déclaration d’un collectif de lesbiennes afro-américaines, le Combahee River Collective, il s’agit en effet de s’émanciper des oppressions sociales liées au genre ou à la race. Bien sûr, ces revendications s’exprimaient au nom d’une identité, « les femmes noires », par exemple, mais la focalisation autour de telles caractéristiques était un moyen, pas une fin en soi. Dans la configuration contemporaine, l’oppression est vue comme fondatrice des identités. Dès lors, la promesse d’émancipation disparaît. C’est un retournement complet.
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« Depuis dix ans aux Etats-Unis, est-ce que la condition des femmes, des Noirs s’est véritablement améliorée ? »
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Comment s’explique ce renversement d’un mouvement émancipateur vers de nouveaux carcans ?
La cause la plus nette est la maturation d’un capitalisme technologique, mondialisé et communicationnel qui a besoin de nous formater comme des consommateurs avant tout. La publicité ne peut s’accommoder que de personnes faciles à cerner, à courtiser. Pour nous vendre la bonne paire de chaussures, des algorithmes bon marché moulinent des catégories fixes et balourdes qui font système avec l’identitarisme.
L’émergence de la victimisation de chacun dans la société américaine joue aussi un rôle central. Via le détournement de concepts venus de la psychiatrie, le trauma par exemple, est devenu partie intégrante de notre être. Il n’est plus question de se libérer de l’oppression puisque c’est elle qui vous constitue. Sur les campus, nous sommes en permanence sommés de lutter contre les « micro-agressions » – ces mille rugosités de la vie quotidienne qui viennent vous heurter « en tant que ».
La violence supposée d’une œuvre d’art, par exemple, un tableau de Balthus dénudant en partie une préadolescente, conduit à une demande de censure. A l’université, les professeurs « responsables » vont désormais barder leurs cours de mises en garde. Cela s’appelle les trigger warnings, des avertissements qui doivent protéger les individus du déclenchement potentiel de tout trauma : « Attention, ce texte peut être vu comme homophobe, il contient une scène de suicide, il fait allusion à un viol. »
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Mais n’est-il pas vrai que la domination masculine ou blanche, pour ne citer que ces deux-là, s’imposent à travers mille détails de la vie quotidienne ?
Je suis le premier à le reconnaître ! Evidemment que le langage, par exemple, met en forme les oppressions, que la domination passe par des discours et des attitudes, des pratiques, qu’elles soient médicales, politiques ou culturelles. Mais il faut savoir qu’aux Etats-Unis, tout « fait » identité : être allergique, être d’un « neurostyle » différent (hyperactif, autiste…), être le premier de sa famille à obtenir un diplôme… Et tout est mis en œuvre pour protéger les porteurs de ces particularités de toute micro-agression. Les safe spaces se multiplient : réseaux sociaux dédiés, salles réservées à tel ou tel dans les facs, retrait de certaines œuvres, jugées offensantes, des programmes.
Je ne prétends pas que tout ceci n’est que manifestations infantiles d’adolescents ayant du mal à grandir et à affronter l’altérité. Tel n’est pas mon propos. Je doute simplement que ramener toute parole à l’identité supposée de la personne qui l’exprime soit le meilleur moyen de lutter contre les discriminations. Depuis dix ans aux Etats-Unis, est-ce que la condition des femmes, des Noirs s’est véritablement améliorée ?
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Vous critiquez les politiques de discrimination positive, mais ne permettent-elles pas de corriger des injustices, des handicaps sociaux ?
Il est bien sûr indispensable de mesurer les discriminations, mais croyez-vous au destin social ? Si des individus parviennent à surmonter ces obstacles et à s’épanouir dans la société, c’est précisément parce que tout n’est pas contenu dans ces variables de départ. Le futur n’est pas écrit. Si vous assignez les individus à une place définie et immuable dans une structure de domination, alors vous avez renforcé ce que vous souhaitiez combattre.
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« Tout le monde se pense aujourd’hui lésé dans son identité »
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Vous n’hésitez pas à mettre dans le même sac Donald Trump et des militants LGBT ou antiracistes…
En France, la notion d’identité a d’abord été portée par l’extrême droite avant de migrer vers la gauche. Aux Etats-Unis, c’est inverse : elle est née à l’extrême gauche, notamment dans des milieux féministes. Elle a ensuite été reprise par la droite américaine et elle a mené à la victoire de Donald Trump, incarnation des hommes blancs opprimés. Tout le monde se pense aujourd’hui lésé dans son identité. Des ingénieurs ont porté plainte contre Google estimant avoir été licenciés parce qu’ils étaient des mâles blancs et hétéros. Je crains que les prochaines élections américaines ne se réduisent à une alternative factice et délétère : d’un côté, Trump ; de l’autre, un ou une candidate démocrate qui sera présenté(e) comme le « premier homosexuel déclaré » ou la « première femme latino » à pouvoir accéder à la présidence. Bye bye les programmes ! Les discussions sur le fond seront hors sujet : peu importe ce que vous dites ou faites, seul compte ce que vous êtes.
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Pour certains, en France aussi nous sommes prisonniers d’une « tenaille identitaire » aux deux extrêmes de l’échiquier politique. Pour en sortir, faut-il régénérer l’universalisme républicain ?
N’oublions pas qu’historiquement, l’universalisme n’a souvent été qu’un particularisme vaniteux : la « Déclaration universelle des droits de l’homme » ? Zut, on a oublié les femmes. Nous naissons libres et égaux ? Mince, qu’en est-il des esclaves ? Il faut donc se méfier de cette prétention sans pour autant abandonner la promesse de l’universel. Notre origine, notre classe sociale, notre genre ne déterminent pas toutes nos pensées ou nos actions. Je défends des identifications partielles, révocables. Chaque fois que nous disons : « en tant que X ou Y, je pense que », nous faisons erreur. Au lieu de fortifier et faire proliférer des identités, croyons en nos capacités d’altération, tant au sein d’une Cité vraiment démocratique qu’au-delà, dans les arts en particulier.
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Rémi Noyon et Véronique Radier à suivre sur le Nouvelobs.com
La Dictature des identités, par Laurent Dubreuil, Gallimard, 128 p., 14,50 euros.
Laurent Dubreuil
Professeur de littérature à l’université Cornell (Etats-Unis), Laurent Dubreuil a été l’un des premiers à introduire en France les études postcoloniales et a publié en 2008 « L’Empire du langage. Colonies & francophonie » (Hermann). « La Dictature des identités » est publié chez Gallimard.