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« Pour une Assemblée nationale émancipée grâce à une coopération inédite avec la société civile »

Benoît Hamon, CEO de l’ONG Singa et président d’ESS France

Benoît Hamon appelle à gouverner avec la société civile pour sortir du blocage né de l’absence de majorité absolue à l’Assemblée nationale.

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« Pour une Assemblée nationale émancipée grâce à une coopération inédite avec la société civile » - Tribune de Benoît Hamon.
« Pour une Assemblée nationale émancipée grâce à une coopération inédite avec la société civile »
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Depuis dimanche, la France est sans majorité claire. Nous pourrions, mithridatisés au présidentialisme morbide de la Ve République, en éprouver des sueurs froides : au grand saut dans la violence des politiques xénophobes et inégalitaires de l’extrême droite, le peuple français aurait substitué un grand saut dans l’inconnu d’un pays devenu ingouvernable.

Voici qu’à peine soulagés de l’hypothèse étouffante d’un pays livré aux passions tristes de l’extrême droite, nous basculons dans l’angoisse d’institutions instables, donc incapables d’échapper à court terme au scénario que nous avons évité le 7 juillet. Et si, contre toute fatalité, nous déjouions le pire, saisissant dans la tempête la chance d’une révolution démocratique trop longtemps attendue ?

Les Français sont mûrs pour sortir de la relation infantile que l’Assemblée qui les représente directement entretient avec l’exécutif. Le nouveau paysage politique issu de ce scrutin législatif donne l’occasion de bouleverser l’ordre immuable d’une Assemblée maltraitée, muselée et stérilisée par le pouvoir hypertrophié du président-monarque et de son gouvernement. La Ve République accouche la plupart du temps de majorités dociles : la capacité d’initiative ou de contrôle parlementaire, quand bien même elle s’est améliorée, n’affranchit jamais l’Assemblée nationale française du lien de subordination contre-nature qu’elle subit avec le pouvoir exécutif.

Une Assemblée condamnée au dialogue n’aurait ni permis la réforme de retraites passée en force contre l’avis de 90 % des actifs, ni la loi immigration écrite à l’encre brune de l’extrême droite.

Sans optimisme déraisonnable, mais en observant au contraire la violence de notre crise civique et démocratique, je l’affirme : il n’y a pas meilleur moment pour connaître, enfin, une Assemblée émancipée. Plus les majorités sont larges, plus les gouvernements gouvernent sans partage. Plus les majorités sont réduites, plus ils sont contraints de négocier et de fabriquer des compromis sauf à ne gouverner que par décret, 49-3 et oukases au risque d’une fracture irrémédiable avec le peuple. Une Assemblée condamnée au dialogue n’aurait ni permis la réforme de retraites passée en force contre l’avis de 90 % des actifs, ni la loi immigration écrite à l’encre brune de l’extrême droite.

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Peut-on gouverner sans majorité parlementaire ?

Pour réussir, il faudra certes de l’ouverture d’esprit, du courage, des convictions et de l’inventivité politique. La nouvelle Assemblée devra se garder des postures tribunitiennes de l’opposition qui contredit par principe le gouvernement, comme d’une « majorité » écrasante et sans nuance, si elle ne veut pas mettre en scène le spectacle de son impuissance. Si tout reprend comme avant, cela alimentera le courant tempétueux des diatribes antiparlementaires qui feront les victoires, demain, de l’extrême droite. C’est un chemin exigeant que celui du dialogue plutôt que de la polémique, de la tempérance plutôt que du tumulte et des invectives, mais c’est le seul qui s’offre aujourd’hui à celles et ceux qui sont guidés par la recherche de l’intérêt général.

Néanmoins la question se pose. Peut-on gouverner sans majorité parlementaire ? Je crois que oui mais à la condition de sortir du cadre. Il faut cesser de raisonner à cadre institutionnel constant. Dès lors qu’aucune coalition ne peut gouverner sur son seul programme, faute d’autorité et de légitimité démocratique suffisantes, elle doit chercher à l’extérieur de ses murs une majorité sociale, c’est-à-dire les alliés capables de déverrouiller le blocage des clivages partisans. Ces alliés, ce sont les acteurs de la société civile méthodiquement enjambés ou ignorés depuis sept ans en dépit de leurs alertes innombrables sur la dislocation sociale et démocratique de la France. Que l’on parle, transition écologique, école, industrie, accès aux soins, travail ou culture, tous les corps intermédiaires articulent des solutions locales et globales, innovantes, concrètes, et souvent réparatrices des blessures qui fragmentent la France.

Il ne suffit pas de ressusciter le souvenir du Front populaire, il faut comprendre le rôle que la mobilisation sociale a joué en précédant puis accompagnant l’exercice du pouvoir par la gauche en 1936.

Une Assemblée émancipée est donc possible en inventant une coopération inédite avec la société civile. Pour renforcer la légitimité de ses choix autant que pour rester connectée au peuple qu’elle représente. Il ne suffit pas de ressusciter le souvenir du Front populaire, il faut comprendre le rôle que la mobilisation sociale a joué en précédant puis accompagnant l’exercice du pouvoir par la gauche en 1936.

Le tableau des conquêtes sociales eut été bien plus maigre si le mouvement social d’avant-guerre n’avait pas mis son énergie et ses revendications dans la balance face à la résistance des forces de la réaction incarnées par les milieux patronaux, les ligues d’extrême droite et le camp conservateur. La configuration actuelle n’est pas identique ? C’est vrai : la fragilité des différentes coalitions possibles à l’Assemblée nationale appelle a fortiori le recours permanent à la société civile pour donner aux orientations économiques et sociales choisies une force, une légitimité et une assise plus large que la simple addition des partis politiques qui gouverneront.

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Il y a urgence à l’audace, à l’innovation et à la positivité

La société civile engagée a constitué le rempart sur lequel s’est providentiellement mais provisoirement fracassée l’offensive politique et culturelle de l’extrême droite. Le camp républicain qui sort vainqueur de cette bataille politique doit prendre soin désormais de cette énergie précieuse. Qui, pour résister au cynisme électoral, à la cupidité de certains milieux patronaux, à la panique identitaire et à la déchéance xénophobe d’une partie des élites libérales et conservatrices, à la vulgarité activiste et sans scrupule des médias Bolloré ? Qui pour maintenir les digues morales et civiques lorsque des pans entiers de l’élite politique, intellectuelle, économique, sont tentés de passer la République par pertes et profits ?

Qui, pour résister au cynisme électoral, à la panique identitaire et à la déchéance xénophobe d’une partie des élites ? Le rempart qui tient bon est celui de la société civile engagée.

Le rempart qui tient bon est celui de la société civile engagée, des collectifs citoyens, de syndicats, des réseaux d’éducation populaire, des entreprises, toute l’économie sociale et solidaire, d’innombrables associations et des organisations culturelles, qui ont répondu présent sans calcul ni délai. Cette société civile peut être au cœur de la refondation démocratique en créant un lieu d’échange, de créativité, de dialogue, de paix des égos aussi, un hub des idées et des valeurs de progrès.

Il y a urgence à l’audace, à l’innovation et à la positivité, pas seulement pour ramener une majorité de citoyens vers le progrès et la fraternité, mais pour conjurer durablement la catastrophe.

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Benoît Hamon, CEO de l’ONG Singa et président d’ESS France

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