Le temps des brumes
Se laisser perdre
Sandrine Booth
Voici notre première immersion ensemble dans cette série sur la brume qui va nous accompagner depuis ce mois de Novembre jusqu’au solstice d’hiver et nous faire naviguer sous les voiles. Cette période de fin d’année est pour moi mystérieuse et sacrée. Je sais qu’elle l’était aussi pour nos ancêtres celtes qui voyaient ces mois comme un seuil magique, un portail entre la mort (temps de Samhain/fête des morts) et la renaissance (temps du solstice d’hiver/Yule/Noël). La brume a sa part dans la magie de cette période, nous en reparlerons au fil des semaines à venir. Je vous remercie d’être là, d’être venu(e) prendre un bain de mystère et de beauté avec moi. Laissons-nous emmener par les mots et les images, laissons-nous perdre un peu aussi, et écoutons ce que la brume a envie de réveiller en nous aujourd’hui… Toutes les photographies présentées dans cette série sur la brume sont les miennes ou celles de Matt, mon compagnon. Les poèmes sont issus de notre premier livre: Sensations.
Ce post est le deuxième d’une série sur la brume. Si vous souhaitez être avertis de chaque nouveau post, pensez à vous abonner gratuitement. Et si vous aimez ce contenu, ce serait vraiment gentil de mettre un et/ou un petit commentaire.
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Celle-ci est une terre de brume. Elle accroche les nuages à ses flancs et s’en fait des jupes de laine grise où il est doux de marcher. Elle fait monter des voiles diaphanes qui dansent sur le bleu des aurores puis tournent avec le soleil dans des valses d’or et d’argent. Avec les changements climatiques nés des activités humaines, il y a moins de brouillard qu’avant dans les montagnes où je vis. Mais Novembre tient toujours ses promesses de brume. Brume légère ou tenace, enchantée ou inquiétante. Lorsque le mois sombre arrive, c’est toujours avec ses filles blanches aux mains mystérieuses. Elles se couchent sur les crêtes et les font disparaître. Elles touchent les forêts qui se mettent à chanter des mélodies étranges et douces. Des oiseaux qu’on ne voit pas sifflent dans le cliquetis de gouttes qui tombent sans pluie. J’aime cela. Ces moments où les choses ne sont plus vues. Où le monde ordinaire -et ordonné- s’évanouit. Où l’incertitude est reine. Où nous devons nous en remettre à l’inconnu. Je ne sais pas, murmure mon pas sur le tapis de feuilles molles. Je ne sais pas, disent mes yeux qui fouillent entre les troncs luisants à la recherche d’un chemin. Il aurait dû être là. Il n’y est plus. Est-ce si grave ? Je ne sais pas, je ne sais pas. Je me laisse perdre. Je laisse la brume faire ce qu’elle sait si bien faire. Elle avale ma vie pleine de questions et de dilemmes. Ma vie m’a échappé ces derniers mois… Et la vôtre ?
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Vous connaissez ces moments où la vie nous glisse entre les doigts et où on a le sentiment de ne plus rien contrôler ? Où tout s’emballe et où on essaie fiévreusement de maintenir les choses en place. Où les tours qu’on croyait éternelles s’effondrent dans un fracas épouvantable. Où le monde hurle son chaos à nos oreilles terrifiées. La brume de Novembre vient alors. Elle nous prend et nous perd un peu plus. Peux-tu rester là sans savoir ? Peux-tu te blottir entre mes bras blancs avec tout ce qui t’échappe ? Avec tout ce qui s’écroule ? Peux-tu écouter mon silence qui fait taire les autres voix ? Et il y a quelque chose qui se détend alors, sous les voiles pâles qui enveloppent la forêt. Un poids qui s’en va. Un oui qui monte du cœur et se pose sur une branche, tandis que les questions sans réponses cessent d’aboyer et se couchent dans le tapis de feuilles mortes.
Je ne vois rien. Rien d’autre que le prochain pas, mouillé et hésitant. Je ne vois rien, la brume est belle. Un froufrou d’ailes passe tout près. Une souille surgit entre les troncs. Ses eaux immobiles reflètent des formes brouillées. Elle semble née d’un sortilège, avec ses deux flaques rondes pareilles à des yeux opaques. Deux portes de l’autre monde. Ses bords noirs et boueux sont gravés d’empreintes de cerfs qui luisent comme des runes magiques.
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Que savent-ils, les cerfs, qui vont de l’autre côté du monde ? Font-ils des plans pour les années à venir ? Pleurent-ils sur les rêves tombés qui s’émiettent parmi les feuilles pourrissantes ? Ils ont bu l’eau sombre et âcre de la souille puis se sont laissés avaler par la déesse aux blancs jupons. J’ai bu aussi mon eau noire, je sens les portes silencieuses qu’elle ouvre en moi, et je vais dans la coulée laissée par les cerfs. Elle ondule, à peine visible, dans la litière épaisse. Puis je la perds. Est-ce si grave ? Faut-il revenir en arrière ? Retrouver le « bon » chemin.
Etait-ce vraiment le bon ?
Va savoir… fredonne la brume. Puis elle verse son rire de gouttes sur mes cheveux, et nous allons ensemble, ignorantes et heureuses, dans la forêt de Novembre.
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Où aller maintenant? il n'y a plus de chemin les derniers arbres disparaissent Pourquoi chercher encore? Assieds-toi dans l'herbe mouillée de silence Nous y sommes. Poème et image extraits du livre Sensations .
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Pistes de réflexions :
Dans cet extrait de mes journaux sauvages, j’ai partagé avec vous l’une des énergies de la brume : l’incertitude où elle nous conduit. Sa manière bien à elle de brouiller les pistes, de nous perdre. En réfléchissant à la relation intime que j’ai tissée, au fil des années, avec le brouillard, je réalise que c’est toujours dans les moments chaotiques de ma vie que j’ai ressenti le besoin de me relier à lui. Dans ces périodes où je sentais que tout m’échappait et que j’étais perdue, j’ai cherché, encore et encore, à m’égarer physiquement dans les brumes, dans les forêts. Les jours de beau temps, je partais au petit matin pour pouvoir me plonger, pendant une heure ou deux, dans les brouillards de fond de vallée, et je les regardais avec extase se disloquer et danser avec les premiers rayons du soleil. Je n’y trouvais pas forcément des réponses ou des solutions à mes problèmes. Mais toujours j’ai ressenti là un profond réconfort. Une forme d’acceptation aussi, et de confiance.
- Et vous… Qu’avez-vous ressenti en lisant ce texte ? Que réveille-t-il en vous ? Quelles images vous ont touché(e) ?
- Comment vivez-vous l’incertitude dans votre vie ? Sentez-vous le besoin de contrôler les choses ou bien arrivez-vous à lâcher prise facilement et à rester en confiance ?Prenez le temps de regarder avec bienveillance votre manière de répondre à l’incertitude, en notant simplement ce qui est là pour vous. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse dans la brume. Simplement votre réponse.
- Vous êtes-vous déjà perdu(e) : dans une forêt ? une montagne ? un jour de brume ? dans une grande ville peut-être ? Comment vous êtes-vous senti(e) ? Par quelles émotions êtes-vous passé(e) ? Par quelles prises de conscience ? Que gardez-vous de cette expérience ?
- La brume… que représente-t-elle pour vous ? Quelles images viennent lorsque vous lisez ou entendez ce mot ? Quelles sensations, souvenirs, émotions ? Notez aussi bien ce qui vous semble agréable dans la brume que ce qui vous semble désagréable. Les deux ont quelque chose à nous dire…
J’espère que vous avez aimé ce moment avec la brouillard de Novembre et que cela vous a donné envie de tisser une relation profonde avec lui… Si les pistes de réflexions vous ont inspiré, n’hésitez pas à partager vos ressentis dans les commentaires. Je serais ravie de découvrir comment vous dansez avec la brume!
On se retrouve très bientôt pour continuer notre conversation sauvage avec la « déesse aux blancs jupons ».
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Sandrine Booth
Saint Julien en Vercors




