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LA GUERRE RUSSE CONTRE L’UKRAINE

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Le clash Trump-Zelensky confirme le rapprochement entre les États-Unis et la Russie

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Cette semaine, les dirigeants français et britannique en visite à Washington ont tenté de masquer l’ampleur des divergences entre les États-Unis et l’Europe sur l’Ukraine. Mais l’humiliation de Volodymyr Zelensky vendredi à la Maison-Blanche acte définitivement la complicité entre Donald Trump et Vladimir Poutine.

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François Bougon

1 mars 2025 

Interrogé le 20 février dans l’émission « 28 minutes » sur Arte sur ce qu’était un « Ukrainien typique », le romancier Andreï Kourkov avait répondu que c’était quelqu’un « d’un peu anarchiste, qui préfère la liberté à la richesse et à la stabilité ». Une semaine plus tard, le 28 février, le président ukrainien Volodymyr Zelensky en a donné une bonne illustration en se confrontant à son homologue états-unien Donald Trump et à son vice-président J. D. Vance, quitte à remettre en cause un accord sur l’exploitation des ressources minières.

Après une série de tensions, au cours desquelles le dirigeant américain était allé jusqu’à traiter son homologue ukrainien de dictateur, Volodymyr Zelensky était venu à Washington pour repartir sur de bonnes bases. Et surtout parapher l’accord dans l’espoir d’obtenir des garanties de sécurité face à l’agresseur russe. Il est reparti plus tôt que prévu de la Maison-Blanche sans avoir rien obtenu ni même signé le document.

Dans le bureau Ovale, les journalistes venaient d’assister à une scène hallucinanteet extrêmement tendue entre Donald Trump, son vice-président J. D. Vance et le président ukrainien. Les deux dirigeants états-uniens ont sermonné avec brutalité et morgue Zelensky.

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Donald Trump et Volodymyr Zelensky dans le bureau Ovale de la Maison-Blanche à Washington, le 28 février 2025.
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En diplomatie, cette violence n’est généralement pas vue publiquement, ce qui fait de cette séquence un moment extraordinaire à l’issue d’une semaine où deux autres dirigeants européens, le Français Emmanuel Macron et le premier ministre britannique Keir Starmer, avaient, eux, multiplié les flatteries envers Donald Trump, mais avaient finalement été également humiliés.

En effet, au même moment où Trump recevait Macron lundi, les États-Unis obtenaient le soutien de Moscou au Conseil de sécurité des Nations unies à New York pour une résolution sur l’Ukraine gommant la responsabilité des Russes dans la guerre d’agression.

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C’est justement cette responsabilité que le président ukrainien a tenté de rappeler à ses interlocuteurs, en remontant à 2014, lorsque Moscou s’était emparé de la Crimée et avait occupé des territoires de l’Est ukrainien. Mais c’est tombé dans l’oreille de sourds.

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Invectives et sermon

La situation s’est tendue lorsque Zelensky a interrompu J. D. Vance, qui évoquait la diplomatie à mettre en œuvre pour mettre fin à la guerre. « De quelle diplomatie vous parlez, J. D. ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? », lui-a-t-il lancé. Le vice-président états-unien a rétorqué : « Je parle du genre de diplomatie qui va mettre fin à la destruction de votre pays. » Puis il s’en est pris à son interlocuteur : « Je pense qu’il est irrespectueux de votre part de venir dans le bureau Ovale pour essayer de plaider devant les médias américains », a déclaré M. Vance, ajoutant : « Vous devriez remercier le président d’avoir tenté de mettre fin à ce conflit. »

Le président ukrainien a repris la parole pour mettre en garde les États-Unis face à la menace russe : « Vous avez un bel océan et vous ne la ressentez pas maintenant, mais vous la ressentirez à l’avenir. » Cela a mis en colère Donald Trump, qui a lancé au chef de l’État ukrainien, en haussant le ton : « Ne nous dites pas ce que nous allons ressentir. Nous essayons de résoudre un problème. Vous n’êtes pas en position de nous dire ce que nous allons ressentir. Vous n’êtes pas en bonne position. Vous n’avez pas les cartes en main. »

Vous jouez avec la Troisième Guerre mondiale. : Donald Trump à Volodymyr Zelensky

« Je ne joue pas aux cartes, a répondu Zelensky. Je suis très sérieux, monsieur le président. Je suis président dans une guerre. » Ce à quoi Donald Trump a répliqué : « Vous jouez avec la Troisième Guerre mondiale. Et ce que vous faites est très irrespectueux pour le pays, ce pays qui vous a soutenu bien plus que ce que beaucoup de gens ont dit qu’ils auraient dû faire. » Vance en a profité pour porter l’estocade : « Avez-vous dit “merci” une seule fois au cours de cette réunion ? Non. »

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Donald Trump et Volodymyr Zelensky n’ont cessé par la suite de s’invectiver. Le premier expliquant au second : « Le problème est que je vous ai donné le pouvoir d’être un dur à cuire et je ne pense pas que vous seriez un dur à cuire sans les États-Unis. Votre peuple est très courageux mais soit vous concluez un accord, soit nous nous retirons, et si nous nous retirons, vous vous battrez, et je ne pense pas que ce sera joli. »

Le président états-unien s’est ensuite tourné vers les journalistes, déclarant : « Nous en avons assez vu », puis ajoutant : « Qu’en pensez-vous ? Cela va rester comme un grand moment de télévision. »

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Outre son caractère absolument inédit dans la forme comme dans le fond, la scène frappe par l’effet de contraste avec les égards réservés à Vladimir Poutine deux jours plus tôt. Lors d’une réunion de son cabinet, devant la presse, Donald Trump avait loué, une fois encore, le président russe : « Un homme très intelligent. Il est très rusé. » 

Après le départ de Zelensky de la Maison-Blanche, le président états-unien a expliqué dans un communiqué avoir eu « une réunion très significative » mais a jugé que son homologue ukrainien « n’est pas prêt pour la paix » et qu’il « pourra revenir lorsqu’il sera prêt pour la paix ». Il a également réaffirmé que Zelensky avait « manqué de respect aux États-Unis dans leur cher bureau Ovale ».

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De son côté, Zelensky a remercié les États-Unis et le président Trump. « Merci l’Amérique, merci pour votre soutien, merci pour cette visite », a-t-il écrit sur X, avant de remercier le dirigeant états-unien lui-même. Comme si rien ne s’était passé. Intervenant ensuite sur Fox News, le président ukrainien a refusé de s’excuser, affirmant n’avoir rien fait de mal. Il a renouvelé sa volonté de trouver un accord avec Washington qui n’aille pas contre les intérêts de son pays et des Européens.

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« Caniche de Poutine »

Le sénateur démocrate Chris Murphy a dénoncé « une embuscade planifiée, conçue pour aider un dictateur russe brutal et nuire à la sécurité de l’Amérique ». « Trump est devenu le caniche de Poutine et la puissance mondiale de l’Amérique est en train de s’effondrer, car l’Amérique se range du côté des dictateurs plutôt que de la démocratie. Quelle honte ! »

Si Vladimir Poutine a vu la scène, il a dû se frotter les mains. L’ancien président Dmitri Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité de la Russie, a évoqué une « épreuve de force dans le bureau Ovale ». Sur sa chaîne Telegram, il a félicité le président américain d’avoir « dit la vérité » en face au président ukrainien et l’a appelé à suspendre l’aide militaire à Kyiv.

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Ce que pourrait en effet faire l’administration Trump, affirme le Washington Post, citant un haut fonctionnaire états-unien s’exprimant anonymement. « La décision, si elle est prise, souligne le journal, s’appliquera aux milliards de dollars de radars, de véhicules, de munitions et de missiles qui attendent d’être expédiés à l’Ukraine dans le cadre de l’autorité de prélèvement présidentielle. »

Interrogé par le média russe Kommersant, Anton Grishanov, un chercheur de l’académie diplomatique du ministère des affaires étrangères russe, juge « impossible de tirer des conclusions à long terme de cet épisode ». « Mais à court terme, cette conversation tragicomique affaiblira certainement la position de Zelensky à l’intérieur de l’Ukraine et donnera à la diplomatie russe des atouts supplémentaires lorsqu’elle travaillera avec les États-Unis », a-t-il dit.

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Faisant désormais face aux impérialismes russe et américain, les Européens, eux, vont devoir faire des choix, car l’administration Trump n’agit plus comme une alliée. « Ce dont nous avons été témoins aujourd’hui est clairement les prémices de l’alliance américaine avec la Russie », a réagi l’historien Timothy Snyder. « Stratégiquement, cela n’a pas de sens », a-t-il ajouté. « Trump et Vance se sont comportés comme deux trolls marionnettes du Kremlin au lieu de dirigeants américains », a regretté le magazine The Atlantic.

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L’Europe en soutien à l’Ukraine

Sur les réseaux sociaux, une vingtaine de dirigeants européens, ainsi que le Parlement, la Commission et le Conseil européens, ont exprimé leur soutien au président ukrainien. Le ministre français Jean-Noël Barrot a souligné que face à l’agression russe « et pour notre sécurité collective, une nécessité : l’Europe, maintenant. Le temps des mots est révolu, passons aux actes ».

L’ancien président socialiste François Hollande s’est indigné d’une « scène obscène de téléréalité » et a déclaré que la France et l’Europe devaient « décider au plus vite un nouveau plan d’aide pour l’Ukraine ». « Si Donald Trump, dans le bureau Ovale, parlait, c’est Vladimir Poutine qui était son souffleur », a-t-il ironisé.

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Les Américains devraient « avoir honte », a écrit en anglais l’eurodéputé Raphaël Glucksmann, appelant dans un second message les Européens à « assumer seuls [leur] sécurité et l’aide à la résistance ukrainienne ». « Trump annonce, avec toute la vulgarité et la violence dont il est capable, un renversement d’alliance et de valeurs », a déclaré le premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure. La patronne des Écologistes Marine Tondelier a jugé que Donald Trump et son vice-président s’étaient comportés « avec Zelensky comme des brutes à la solde de Poutine ». « L’Europe doit se réveiller : elle est seule », a-t-elle ajouté..

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« En humiliant Zelensky, Trump prouve qu’il n’a rien à faire du soi-disant accord avec Macron, a pour sa part écrit le leader de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon. Les atlantistes européens sont les coupables d’une capitulation sans condition sans issue ! »

Dimanche, les dirigeants européens se retrouvent à Londres pour discuter des questions de défense et de sécurité et tenter d’assurer une paix « durable et renforcée » en Ukraine. Le secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le président du Conseil européen, António Costa, seront présents. Ce dernier présidera le jeudi 6 mars un conseil européen spécial consacré à l’Ukraine.

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La première ministre italienne Giorgia Meloni a été l’une des rares voix à tenter de défendre malgré tout l’alliance avec Washington. Elle a appelé à un sommet immédiat entre les États-Unis, l’Europe et les alliés pour discuter de la manière de « relever les grands défis d’aujourd’hui, à commencer par l’Ukraine ». « Chaque division de l’Occident nous affaiblit et favorise ceux qui voudraient voir le déclin de notre civilisation », a-t-elle affirmé dans un communiqué. Comme s’il n’était pas déjà trop tard.

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François Bougon à suivre sur mediapart

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