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«Les gens sont prêts à se battre, comme un pétard prêt à exploser» : les Américains ont manifesté en masse contre Donald Trump

«C’était fou, tout ce monde, non ? Mais c’est ce qui se joue maintenant : divisés nous tombons, unis nous résistons», scande dans un sourire Paul, parcourant du regard l’amas de pancartes et slogans tous azimuts, déposées en gerbes au pied d’une statue du Madison Square Park, au cœur de Manhattan. Derrière le jeune trentenaire se déversent les derniers flots du cortège furieux qui s’est étiré tout l’après-midi de ce samedi 5 avril sur une vingtaine d’intersections de la fameuse Fifth Avenue. Qu’elle ait brassé plus de 60 000 personnes comme le revendiquent les organisateurs, ou 10 000 à 15 000 selon l’estimation de la police, la manifestation de ce week-end est de loin la plus massive survenue dans la plus peuplée des villes américaines contre Donald Trump et ses politiques depuis le début le 20 janvier d’un second mandat déjà ravageur.
Et ce n’était là qu’un des quelque 1 200 rassemblements synchrones à travers le pays, à l’appel de dizaines d’organisations citoyennes, politiques et militantes, invitant une vague de rage protestataire à déferler en masse partout, à Boston, Chicago, Atlanta, Phoenix, Salt Lake City, mais aussi de small towns de l’Idaho comme de la Pennsylvanie. Selon les organisateurs, plus de 600 000 personnes s’étaient préalablement inscrites en ligne en réponse au mot d’ordre repris partout «Hands Off !» («Bas les pattes» ou «pas touche»). Un slogan redoutablement fédérateur, auquel les manifestants se sont chargés d’accoler l’impossible inventaire de toutes les causes brûlantes du moment : démocratie et éducation, droits civiques et recherche scientifique, fonctionnaires fédéraux et vétérans, immigrants traqués et étudiants arrêtés…
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«Ça peut tomber sur n’importe qui»
«Il y a tant de choses qui vont mal que ça rassemble beaucoup de monde, constate Paul, qui travaille comme monteur, et n’était jamais sorti manifester avant cette année, à 34 ans. C’est éloquent de voir côte à côte des bataillons de syndicalistes et des membres de la communauté LGBT qui voient leurs droits reculer, leurs identités être effacées. Il y a eu ces licenciements massifs dans l’administration fédérale et maintenant, en raison du crash économique qui se produit avec les nouvelles taxes douanières, des gens commencent à être licenciés des entreprises privées.» Lui, qui est d’origine portoricaine et équatorienne, se dit particulièrement touché par l’agressivité des politiques anti-étrangers, «y compris des résidents légaux qui sont maintenant menacés, considérés comme un problème, arrêtés, ce qui signifie ça peut tomber sur n’importe qui».
Sous un ciel new-yorkais menaçant mais une pluie restée fine, les drapeaux américains flottaient à l’envers et les pancartes s’ingéniaient à retourner les cris de ralliements trumpistes comme «Stop the Steal» – adopté par les loyalistes du Président après sa défaite électorale de 2020 – en défense désormais de l’Etat de droit, la liberté de la presse, les services publics ou l’accès à l’avortement. Quantité de pancartes ciblaient Elon Musk, appelant à «l’exporter» ou l’envoyer sur Mars sans retour. D’autres saluaient en nombre la performance de l’élu démocrate de l’Etat voisin du New Jersey, Cory Booker, qui a tenu en début de semaine un discours marathon (et record) de plus de vingt-cinq heures à la tribune du Sénat en opposition aux multiples menaces semées par l’administration Trump.
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La ferveur des chants, des pures clameurs de colère qui parfois ne s’embarrassent pas même de mots, dit l’intensité électrique du moment, la ferveur d’un mécontentement comme Alondra, étudiante en relations internationales, dit n’en avoir jamais éprouvé auparavant, elle qui a déjà pris part à «beaucoup» de manifestations en vingt ans : «Ce cortège est sous très haute tension parce que je pense que beaucoup de choses sont en jeu. Les gens sont beaucoup plus tendus et prêts à se battre. C’est comme un pétard prêt à exploser à tout moment.»
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«Parfois on s’endort»
Cette électricité dans l’air, Sherry, comptable de 50 ans, l’attribue principalement à ce qu’elle dépeint comme une dérive autoritaire à l’œuvre. «Le fait que Trump enfreigne le droit et que personne ne puisse l’arrêter, pas même les juges, qu’il se débarrasse de la presse libre et s’en prend aux avocats. Absolument tout ce qu’il fait est terrifiant», dit-elle emmitouflée dans une polaire mauve derrière son écriteau où l’on lit «la route du fascisme est pavée de gens disant que vous surréagissez». «Je suis inquiète que tant de choses se soient passées si rapidement», prolonge Jeanine, 53 ans, qui travaille dans la vente de logiciels. «Je pense que c’est la stratégie de l’administration de simplement ne pas se soucier de la loi et faire tout ce qu’ils peuvent. Ensuite ce sera plus difficile de récupérer les choses une fois qu’il y a une certaine résistance, qu’elle soit judiciaire ou si le Congrès se décide enfin à agir, que ce soit les démocrates ou les républicains modérés qui devront faire campagne pour être réélus l’an prochain.»
Elle fait le constat mi-amusé mi-amer qu’elle n’avait «de loin pas assez de place sur sa pancarte» pour énumérer tout ce que «le chaos» trumpien menace ces jours-ci : «Mais c’est fort de savoir que nous marchons tous ensemble à travers le pays. J’ai vu avant de venir la participation énorme à Boston ou Atlanta, et cela m’a vraiment motivée pour prendre part à cet élan qui se construit après ces deux mois où tout le monde était désemparé, ne sachant plus trop quoi faire. Beaucoup d’énergie s’est accumulée et les gens veulent à présent être entendus, faire quelque chose avec leur peur, leur colère et, il faut bien le dire, leur désespoir.»
Imper jaune et pancarte rose («Elisez un violeur, attendez-vous à être baisés»), Féline, 44 ans, se désole que «parfois on a l’impression que les gens ont peur de protester. Parfois on s’endort, on ne se laisse pas toucher par ce qui se passe jusqu’à ce que nos droits soient personnellement menacés, et cette mentalité est impossible, elle ne fera qu’empirer les choses». «On ne peut pas voir des gens se faire arrêter, voire enlever, pour être expulsés sans procédure légale et régulière, comme des étudiants à Columbia, en attendant simplement que quelque chose nous arrive à nous, poursuit la conceptrice de produits cosmétiques, d’origine vietnamienne. C’est comme ça que marche la démocratie, nous avons le pouvoir, nous sommes les 99 %.»
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Trump en week-end de golf prolongé
Difficile de ne pas soupeser l’ampleur relative de la mobilisation et ses quelques dizaines de milliers de manifestants à la mesure des rassemblements autrement massifs il y a huit ans, contre le premier mandat de Donald Trump, ou de la population d’une métropole new-yorkaise aux plus de vingt millions d’habitants. Mais pour David, 45 ans, musicien et directeur d’une ONG, qui tenait par-dessus tout à sortir pour défendre «les arts», «peu importent les chiffres, l’important est de s’unir, se rapprocher, créer de l’intimité, rassembler nos corps. C’est pourquoi nous devons être là et fiers d’être ensemble d’aujourd’hui».
La jeune Alondra, que ses études inclinent à une lecture géopolitique de la situation, voit dans cette manifestation l’espoir d’un changement plus profond : «Ce qui m’énerve le plus, c’est comment Trump nous a complètement isolés sur la scène mondiale. C’est embarrassant d’être américain en ce moment. Mais je crois aux Américains, je crois en nous. Je pense que nous pouvons faire beaucoup mieux que ça. Il y a encore de l’espoir, et il nous faut maintenant construire cette alternative qui permette d’effacer le trumpisme de la face de l’Amérique. Pas question de laisser des gens comme J.D. Vance prendre sa place facilement dans quatre ans !»
Du millier de rassemblements du jour, le plus important s’est tenu à Washington, sur le National Mall, où près de 100 000 personnes se sont massées, selon les organisateurs, entre les sièges du pouvoir fédéral américain. Mais Donald Trump n’en aura rien entendu, parti dès jeudi en week-end prolongé de golf et dîners de levées de fonds dans son domaine floridien de Mar-a-Lago, à des milliers de kilomètres de là, manifestement pas plus affecté par les menaces de récession après l’effondrement ces derniers jours de Wall Street que par la gronde populaire, qui n’a suscité à cette heure aucune réaction de la Maison Blanche. Celle-ci aura tout au plus communiqué samedi que «le président a remporté son deuxième tour du Senior Club Championship aujourd’hui à Jupiter, Floride, et se qualifie pour le championnat de demain» – ses électeurs et partisans doivent être très fiers de lui.
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Julien Gester, correspondant à New York à suivre sur Libé