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Mort de Jean-Pierre Azéma, au cœur de l’histoire

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Spécialiste de la Collaboration, l’historien est mort ce lundi 14 juillet. Il avait 87 ans.

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Jean-Pierre Azema, en 2019.
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 Michel Becquembois
 15 juillet 2025 
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Il n’y a pas tant d’historiens dont le visage, en plus du nom, soit familier du grand public. Quand Marc Ferro avait lancé son Histoire parallèle, en 1989, il était rentré dans les foyers en incarnant, avec sa rigueur d’historien, mais aussi avec le didactisme que supposait la relecture des archives à cinquante ans de distance, la recherche historique accessible à tous. C’est le même média, la télévision, qui a fait de Jean-Pierre Azéma, dont le nom courait dans tous les amphis de France, et pas simplement dans ceux de Sciences-Po où il officiait, un historien qui dépassait sa discipline. Après chaque épisode de la série Un village français, diffusée sur France 3 de 2009 à 2017, il intervenait face caméra en recontextualisant la fiction, la faisant résonner jusqu’à notre époque.

Celui qui était aussi consultant pour le scénario de la série trouvait là un espace d’intervention en forme de séquences didactiques où il reprenait avec les mots de l’historien la vie des personnages d’un village jurassien durant la Seconde Guerre mondiale. Ainsi du 10e épisode de la saison 5, où de jeunes maquisards défilaient dans les rues de l’imaginaire Villeneuve : un écho à un événement trop souvent oublié de l’Occupation, le défilé authentique de 200 résistants à Oyonnax, dans l’Ain, le 11 novembre 1943.

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Tout Azéma est là : exhumer les pages oubliées, les donner à voir à tous les publics, sans jamais rien sacrifier de la rigueur de la recherche. Le tout au service d’un objet qui ne craignait pas de mettre en scène la complexité et les zones grises d’une histoire où le manichéisme ne peut servir de viatique, fût-ce pour s’adresser au grand public.

Spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, et plus encore de Vichy et de la Collaboration, biographe de Jean Moulin, figure marquante de la recherche historique, Jean-Pierre Azéma est mort ce lundi 14 juillet, jour de fête nationale. Il avait 87 ans.

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Le paternel ira jusqu’à s’engager dans la Waffen-SS

Que le succès académique de cet «enfant de la guerre» (il est né en 1937) soit venu de l’étude de l’Occupation résonne au mieux comme une ironie, plus sûrement comme la réparation d’un inconscient familial : «Je n’ai pas choisi la période pour débrouiller mon histoire compliquée, mais un certain Sigmund dirait certainement que ça a dû beaucoup compter…» concédait-il, dans la Croix, en 2012. C’est que son père, Jean-Henri Azéma, s’était rangé du mauvais côté : «Il fut un collaborationniste convaincu et très engagé, attiré, au départ, par l’Action française par esthétisme», expliquera-t-il au Nouvel Obs.

Il sera une plume majeure de Je suis partout, une voix célèbre de Radio-Paris (qui «ment», et qui «est allemand»). Dans le bel appartement du XIVe arrondissement, où il voit défiler la fine fleur de la Collaboration, le jeune Jean-Pierre vit confortablement sans comprendre vraiment. Le paternel ira jusqu’à s’engager dans la Waffen-SS et fuira à la fin de la guerre en Amérique du Sud (l’historien ne le reverra qu’en 1968, en Argentine : «En causant, causant, causant, j’ai mieux compris ce qui avait pu le motiver», confiera-t-il en 1988 à la revue l’Histoire).

Lui, est élevé par sa grand-mère. Interne, il finira finalement son lycée à Sceaux, au très prestigieux Lakanal où il rencontre un autre futur historien, Michel Winock (ils écriront ensemble leur premier livre : les Communards, 1964). Il y enseignera plus tard, ainsi qu’au lycée Henri-IV.

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Déconstruire le mythe d’une France entièrement résistante

Mais Jean-Pierre Azéma sera surtout parmi les premiers à défricher l’histoire de Vichy, contribuant, dans le sillage du documentaire le Chagrin et la Pitié (1969) de Marcel Ophüls, à déconstruire le mythe d’une France entièrement résistante. Au-delà des nœuds paternels qui l’y relient, la période passionne Azéma, qui l’a découverte en suivant en 1967 le séminaire sur Vichy de René Rémond (qui dirigera plus tard sa thèse).

De Munich à la Libération,1938-1944, paru en 1979, 14e volume d’une vaste «Nouvelle Histoire de la France contemporaine» publiée au Seuil, fera date («ce fut un boulot de chien… Plus j’avançais, plus les choses se compliquaient… L’impression que j’ai gardée de cette longue gestation est celle d’avoir été un coureur de haies qui en découvre une douzaine après en avoir sauté une»).

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Quatre ans plus tôt, la Collaboration, 1940-1944, édité par les PUF, avait fait autorité, l’érigeant en figure majeure des chercheurs sur la période – en 1997, la cour d’assises le convoquera à ce titre comme témoin lors du procès de Maurice Papon. Il y propose un état des lieux de la question qui fait (et détaille) la distinction entre «collaborateurs» (qui cohabitent bon gré mal gré avec l’occupant) et «collaborationnistes» (favorables à la révolution nationale-socialiste).

Avec son complice Winock, en 1972, il avait déjà fait partie de ceux qui avaient relu et supervisé la version française de la France de Vichy, pavé dans la mare de l’historien américain Robert Paxton qui le premier avait placé la France face à ses errements.

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«L’émotion, c’est très bien, et ça ne gêne pas le travail de l’historien»

Parallèlement à son activité d’historien, Jean-Pierre Azéma, militant au Parti socialiste à partir de 1993, n’a jamais caché son engagement à gauche. «J’ai aussi choisi de faire de l’histoire pour des raisons politiques. J’espérais ainsi pouvoir intervenir intellectuellement dans la vie de la cité.» Il ne s’en privera pas, fustigeant notamment dans les années 2000, l’inflation législative visant à (ré) écrire l’histoire. Il est ainsi à l’origine d’une pétition retentissante d’historiens en 2005, au moment où une loi sur le «rôle positif de la présence française» dans les territoires colonisés fait polémique : «Quand la loi édicte une vérité officielle, nous disons non», s’agace-t-il dans Libération.

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Il ne portait jamais de cravate, lui préférant son éternelle écharpe (souvent rouge), en laine l’hiver, en soie l’été. Une habitude prise durant ses années d’internat où les conditions de chauffage n’étaient pas optimales. Il prêchait que l’historien du temps présent ne pouvait pas faire abstraction de son affectivité, allant presque jusqu’à la revendiquer.

En 2004, à la veille des soixante ans du Débarquement, il expliquait ainsi à Libération : «L’émotion, c’est très bien, et ça ne gêne pas le travail de l’historien. Parce que intégrer les mémoires émotives, passionnelles, passionnées ­donc injustes, souvent­, ça fait partie de notre boulot. Il faut ensuite qu’on les transforme en histoire, c’est-à-dire en construction intellectuelle. Cela nous apporte une musique que les archives ne nous donnent pas.» Un recul salutaire qui élargissait encore le champ de l’histoire et dont il admettait avec humilité qu’il lui était venu sur le tard : «Il y a trente ans, je ne sais pas si je vous aurais dit ça.»

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Michel Becquembois à suire dans Libé
 15 juillet 2025 
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Publications
  • Les Communards, Paris, Le Seuil, 1964 (avec Michel Winock) (rééd. Thierry Marchaisse, « Octets », 2015).
  • La IIIe République, Paris, Calmann-Lévy, 1970 ; nouvelle éd., 1991 (avec Michel Winock) (rééd. Thierry Marchaisse, « Octets », 2015).
  • La Collaboration : 1940-1944, Paris, PUF, 1975.
  • Nouvelle histoire de la France contemporaine, vol. 14 : De Munich à la Libération, 1938-1944, Paris, Le Seuil, coll. « Points. Histoire » (no 114), 1979, 412 p. (ISBN 2-02-005215-6, présentation en ligne [archive]).
  • Histoire générale politique et sociale : la France des années sombres, les années 40, 1987.
  • Les Communistes français de Munich à Châteaubriant : 1938-1941, 1987 (avec Antoine Prost et Jean-Pierre Rioux).
  • « Vichy et la mémoire savante : quarante-cinq ans d’historiographie » dans Vichy et les Français, Paris, Fayard, 1992 (direction J.-P. Azéma avec François Bédarida) .
  • « La France de Daladier », « Le choc armé et les débandades », « Le régime de Vichy », « Des résistances à la Résistance » dans La France des années noires, Paris, Le Seuil, 1993 (direction J.-P. Azéma avec François Bédarida).
  • 1938-1948 : les années de tourmente : de Munich à Prague : dictionnaire critique, Paris, Flammarion, 1995 (direction J.-P. Azéma avec François Bédarida).
  • Histoire de l’extrême-droite en France, Paris, Le Seuil, 1994 (sous la dir. de Michel Winock).
  • Les Libérations de la France, Paris, Perrin, 1993 (avec Olivier Wieviorka).
  • Vichy, 1940-1944, 1997 (avec Olivier Wieviorka).
  • Jean Cavaillès résistant ou La pensée en actes, Paris, Flammarion, 2002 (sous la dir.).
  • Jean Moulin : le politique, le rebelle, le résistant, Paris, Perrin, 2003.
  • 6 juin 44, Paris, Perrin, 2004 (avec Robert Paxton, Philippe Burrin).
  • 1940, l’année noire, Paris, Fayard, 2010.
  • L’Occupation expliquée à mon petit-fils, Paris, Le Seuil, 2011.
  • Vichy-Paris, les collaborations. Histoire et mémoires, André Versaille éditeur, 2012.

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