Quels pouvoirs a l’humour ?
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Le vendredi, c’est « Blague friday » pour Agnès, qui partage sur sa page Facebook des dizaines de photos humoristiques qu’elle a glanées sur les réseaux sociaux. « J’ai commencé il y a deux ans et c’est devenu mon petit plaisir : dès que j’en trouve, je les enregistre et je partage la collection en fin de semaine. » Dans la dernière fournée : « Pourquoi les parents ne postent jamais de photo le lendemain de la rentrée scolaire » avec une photo d’enfants en larmes refusant de monter en voiture ; une citation : « règle n° 537861483964 du bonheur : ignore tes problèmes comme tu viens d’ignorer ce nombre » ; ou « Si on change 7 lettres à eau, ça fait champagne. Hasard ? Je ne crois pas ! » Parmi ses abonnés, certains sont eux-mêmes devenus des chercheurs de pépites, qu’ils lui envoient. « J’aime que ce soit spirituel, au sens large : vue de l’esprit, facétie, ou plus profond, invitant à la réflexion, à l’émerveillement… »
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Une force transcendentale
En effet, l’humour est un véritable « couteau suisse », assure Arthur Durif Meunier, un « outil de gestion multifonctionnel ». Ce psychologue le définit comme « un processus permettant d’agir sur la réalité, soit en y ajoutant du sens, soit en le remplaçant ». Ressource significative face aux aléas de la vie, cette habileté cognitive se répartit en quatre styles : « apollinien » (subtil, mesuré et intellectuel), « dionysiaque » (simple et sans détour : taquinerie, farce), « momossien » (transgressif, s’attaquant à l’éthique, la morale), « thotien » (répressif, rappelant à l’ordre). Chacun possède une gamme allant du bon usage au mauvais usage, de la détente à l’agression. « L’humour est considéré comme une force transcendantale en psychologie positive une manière d’interagir », ajoute cet enseignant à l’Université catholique de l’Ouest (UCO).
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« Une blague surprend, elle implique un déplacement, fait se télescoper des idées, mettre en perspective, abonde Anne-Sophie Moreau, diplômée de l’ENS en philosophie. Le philosophe allemand Friedrich von Schlegel évoque “le souffle divin de l’ironie”. L’ironie romantique (pas celle d’un Houellebecq) est cette capacité démiurgique du poète à prendre de la distance, à jongler avec les contenus. » 78 % des Français jugent que l’humour est la valeur la plus sous-estimée au travail (enquête LinkedIn, mai 2022). Si près de 7 sur 10 (69 %) considèrent que blaguer permet de détendre l’atmosphère au travail, 23 % jugent qu’il s’agit là d’un manque de professionnalisme. Pour être pro, soyons sérieux ? « Quand j’entends une présentation donnée d’un ton monocorde par quelqu’un qui a le charisme d’une huître… Qui ne comprend pas qu’une saillie réveille l’attention ou qu’on travaille mieux dans une bonne ambiance ? », s’agace Philippe, 44 ans. Ce juriste tombé dans l’espièglerie quand il était petit préfère donner son âge à son poids — « le double », précise-t-il avec un large sourire.
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Mais il l’utilise aussi pour s’exprimer, « renvoyer gentiment un bien-pensant à ses contradictions, envelopper un message à [sa] boss avec le sourire, quand la franchise serait trop abrupte, mal perçue ». Car le registre comique peut être une arme. « L’eirôneia, pratiquée par Socrate, consiste à feindre l’ignorance, à poser des questions naïves afin de renouveler l’étonnement et parvenir à la vérité, rappelle Anne-Sophie Moreau, qui est aussi directrice de la rédaction Philonomist, média en ligne dédié au monde du travail. Dans la vie professionnelle, elle est un bon garde-fou face à des objectifs irréalistes, par exemple. » Mais elle prévient que « l’ironie au sens moderne peut aussi asseoir un jeu de pouvoir, devenir cruelle si elle est utilisée pour rire de quelqu’un, de ses tics de langage, de son ignorance ». Une manière d’affirmer sa supériorité et sa maîtrise des codes.
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Un collègue de Philippe l’a remercié de détendre l’atmosphère et lui a avoué qu’il aurait quitté le service sans lui. À présent qu’il travaille en open space, Philippe mesure davantage ses propos, en raison de la présence de « trois ou quatre pisse–vinaigre, persuadés que leur mine sinistre les rend importants », suppose-t-il. « J’ose encore quelques blagues misogynes, qui font bien réagir. » Lui s’amuserait volontiers d’une repartie misandre. « Je m’adapte à la personne en face de moi, de l’humour subtil à l’humour beauf », résume ce fan de Woody Allen. Tout est bon, pourvu qu’il y ait la liesse. À ses yeux, « il s’agit avant tout d’un comportement humain, que les machines ne comprennent pas ».
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Qui ne goûte pas l’humour ?
« L’humour est un jeu que tout le monde n’apprécie pas », convient Arthur Durif Meunier. Qui ne goûte pas le badinage ? Il y a ceux qui peinent à détecter le second degré (trop cérébraux ou trop candides), ceux que les soucis accaparent, car l’humour requiert une certaine disponibilité d’esprit. Certains captent et sourient volontiers, mais peinent à trouver la repartie qui fait mouche. « Les profils introvertis s’inscrivent davantage dans le temps long et n’ont pas toujours l’esprit d’à-propos, poursuit le psychologue, tandis que les profils dionysiaques répondent plus facilement du tac au tac, même si la blague est moins fine. »
Signature d’un esprit alerte, la plaisanterie – a fortiori l’autodérision, qui consiste à rire d’un de ses défauts ou complexes — serait l’apanage de ceux qui ont confiance en eux. « Toute production révèle une partie de moi, donc expose, analyse-t-il. Si je fais un flop, je peux perdre en crédit. Mais lorsque l’autre rit à ma blague, validant mon interprétation, ma finesse ou ma créativité, il m’accorde son approbation, son soutien, et me donne ainsi du pouvoir. Cet échange mutuel crée une proximité. » Une connivence que certains s’interdisent aussi. D’autant que « tout dépend de l’intentionnalité du blagueur. Nous ne pouvons rire de ce qui vient heurter notre système de valeurs, ni de sujets sensibles qui nous font peur ou souffrir ».
Enfin, à trop vouloir faire le rigolo, on peut finir par ne plus rien prendre au sérieux et lasser son entourage. « Selon Jankélévitch, le cynique cache souvent un “moralisme déçu”, rapporte Anne-Sophie Moreau. L’ironie devient alors un refuge pour qui a renoncé à défendre ses valeurs, à s’engager. »
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Avec sa collection de blagues hebdomadaires, Agnès apprend aussi à son benjamin à passer au second degré. « Il découvre une dimension qu’il n’aurait pas perçue seul, mais qui se travaille, assure cette graphothérapeute, fruit d’un esprit vif, qui opère des liens, qui fuse. » Une manière de faire souriante qui nourrit la complicité. Père de quatre enfants, Philippe y voit « un ciment de la relation, au travail, dans le couple, en famille ». Les parents sont parfois si ennuyeux avec leur litanie d’injonctions ! « À la maison, j’aime dédramatiser une situation par l’humour, relativiser nos discours normatifs… » Il y recourt aussi pour communiquer.
À son ado qui relatait « l’exploit » d’un de ses amis, il a ainsi rétorqué : « Formidable… La prochaine fois, il réussira peut-être à découvrir la garde à vue ! » Un petit rappel à la loi, avec le sourire. Selon l’étude pilote Plos One du 17 juillet dernier, 80,1 % des enfants élevés par un adulte ayant de l’humour ont déclaré avoir une relation positive avec lui et 71,8 % estiment qu’il s’agit d’un outil parental efficace.
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Rire du tragique
L’humour ne se manie pas seulement dans les moments heureux. « Face à une situation difficile, je m’emploie souvent à imaginer encore pire, encore plus absurde », confie Agnès. Tel le malchanceux qui reçoit une fiente d’oiseau et s’écrie : « Béni soit Dieu de ne pas avoir donné d’ailes aux vaches ! » La plaisanterie est une disposition d’esprit. « Tant qu’à faire, autant s’amuser un peu dans la vie ! » renchérit Simone, 84 ans, au visage sillonné de rides d’expression riantes.
Cette Lyonnaise volubile et pétillante se dit plus adepte d’un Raymond Devos que d’un Jean-Marie Bigard. « J’apprécie les jeux de mots, les plaisanteries assez fines. » Elle sait s’amuser d’elle-même, de son âge, tout comme de l’absence de recul sur soi qu’elle observe parfois. La souffrance, la maladie, la mort ? « Ça, je n’en plaisante pas, concède cette femme médecin à la retraite, qui les a côtoyées. Pour autant, je n’en ai pas peur. »
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S’appuyant sur la transgression des règles et des conventions sociales, l’humour noir provoque un rire grinçant, faisant dire à un Pierre Desproges malade : « Plus cancéreux que moi, tu meurs ! » Il permet à la souffrance de s’exprimer dignement, affirme Arthur Durif Meunier : « Rire du tragique permet de lever un tabou, de sortir du déni, c’est une manière d’affronter le drame. Il atteste d’un début de résilience, dont la première étape consiste à accepter de regarder la réalité en face. » Laissons donc à Coluche le (bon) mot de la fin : « Il faut se méfier des comiques parce que quelquefois ils disent des choses pour plaisanter. »
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Psychologie de l’humour. Mécanismes et impacts, d’Arthur Durif Meunier, Dunod, 26 €.