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3/11/25, Brunate View of Como from Brunate

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Italie

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Côme, une ville italienne dénaturée et réduite à une marque

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 Allan Kaval (Rome, correspondant) et Aureliano Tonet

 02 janvier 2026
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La brume se lève sur le stade, comme le rideau d’un théâtre. Le spectacle peut commencer. Déjà, il déborde. Du terrain de football. Sur les gradins hurlants et bien au-delà, vers le lac de Côme, qui baigne la cité lombarde et lui confère son prestige, jusque vers les reliefs de calcaire, visibles de cette arène située en plein centre-ville. Elle a été érigée en 1927. De même que le quartier alentour, elle est marquée par l’architecture rationaliste, avec ses lignes épurées et ambivalentes, relevant à la fois d’un miracle moderniste et de l’héritage honteux du fascisme.

En cet après-midi d’octobre, l’affiche est prometteuse. Deux villes des contreforts alpestres s’affrontent. La Juventus Turin, « Vieille Dame » du sport italien, rencontre les Comasques, qui jouent à domicile. Des chœurs tonitruants accueillent les visiteurs, scandés en dialecte. L’hymne, écrit par le chanteur local Davide Van De Sfroos, s’intitule Pulènta e Galèna Frègia : « polenta et poulet froid ».

Evocation mélancolique d’un repas de restes un lendemain de Noël, il tranche avec la réalité d’une ville au passé ouvrier que les écrans ont transformée en aimant à touristes et à milliardaires. Car rien ne semble arrêter l’essor du club autochtone, petit empire en expansion, dont les ambitions dépassent largement les quelque 12 000 places du stade Giuseppe-Sinigaglia – un rameur du cru, tombé sur le front autrichien, en 1916. Voilà que, dans le virage ouest, des ultras agitent des drapeaux frappés de têtes de mort.

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Manne ou malédiction ?

L’enthousiasme et la rage de vaincre peuvent se comprendre. Longtemps, le gazon comasque fut piétiné par des joueurs de seconde zone. Mais, depuis 2019, deux milliardaires indonésiens, les frères Hartono – Michael « Bambang » Hartono et Robert « Budi » Hartono, 86 ans et 84 ans – sont aux commandes. Sous leur patronage, le club de cette ville de 83 000 habitants, fondé en 1907, est passé de la Serie D à la Serie A, l’élite du football italien. Pour certains, ce renouveau représente une manne, source d’une fierté sincère. Pour d’autres, il relève de la malédiction.

Côme s’avère un cas unique en Italie, et pas seulement du point de vue footballistique. La cité concentre les défis d’une Europe en déclin : la transformation des paysages en marques commerciales, le tourisme de masse qui ronge les centres-villes et abîme l’environnement, le recul de la puissance publique.

Ici, même le maire qui se dit sans étiquette, Alessandro Rapinese, est hostile à la politique « idéologique », au nom du « pragmatisme ». Les pessimistes diront que la ville sert de cobaye à ceux qui veulent transformer le Vieux Continent en parc d’attractions. Les optimistes, eux, s’en remettent à l’esprit de résistance local, éparpillé mais réel. Suffira-t-il ?

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Dans la tribune VIP, avec l’ancien entraîneur Arsène Wenger, Thierry Henry et Raphaël Varane, respectivement actionnaire et conseiller du club, le 19 octobre 2025.

Le pourtour du stade est bondé. Partout, des écharpes, des bonnets, des bannières ornés du logo bleu et blanc du club. On le retrouve sur les gobelets en plastique débordant d’une bière artisanale, brassée avec l’appui des Indonésiens, la Comasca. Coquetterie marketing : elle est présentée comme filtrée à la soie, matière des précieuses étoffes qui firent l’honneur des travailleurs locaux, avant que le secteur ne soit décimé par la concurrence asiatique, à la fin du XXsiècle. Et avant que Côme n’attire certaines des plus grosses fortunes mondiales, pour qui les palais laiteux et les hôtels cinq étoiles, en bord de lac, constituent autant de refuges prisés.

Il arrive que certaines d’entre elles s’encanaillent dans la tribune officielle, en échange de selfies étiquetés « Como 1907 ». Récemment, on y a aperçu Adrian Brody, Hugh Grant, Keira Knightley ou Michael Fassbender. En ce 19 octobre, pas de vedettes hollywoodiennes, mais deux gloires du football français, Raphaël Varane et Thierry Henry, respectivement conseiller et actionnaire du club.

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Produit d’appel

Un but vient d’être marqué. Le stade exulte. Son auteur n’est autre que le jeune prodige argentin Nico Paz, transféré par le Real Madrid, et symbole de la montée en gamme de l’équipe comasque. Sur le gazon, tous ses partenaires, comme lui, sont étrangers. Les acclamations aussi sont poussées par des poitrines dont beaucoup sont venues d’ailleurs. Ainsi de Timothée Manschot.

La marque de montres connectées qu’il a cofondée, NoWatch, vendues comme des « détecteurs de stress », est partenaire du club. Arrivé en voiture d’Amsterdam avec ses trois enfants, ce Néerlandais à la mise élégante entend profiter du match pour explorer les « merveilles de la région ». Le football, nouveau produit d’appel du tourisme.

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Des supporteurs indonésiens du Como 1907.

Coup de sifflet final, 2 à 0 pour Côme. Les clameurs redoublent d’intensité. Avec une ferveur communicative, un groupe d’Indonésiens multiplie les selfies, près de la pelouse. Ils sont les lauréats d’un concours interne organisé par leur employeur, le groupe Djarum des frères Hartono, propriétaires du club.

Marco Galeazzi les observe. A 29 ans, cet informaticien est l’un des derniers, parmi ses amis d’enfance, à n’avoir pas déserté la région. Avec sa compagne, il s’est installé dans un petit village, loin du centre et de ses loyers prohibitifs. « Autour de moi, beaucoup de jeunes tentent leur chance à Milan, ou même en Suisse… »

Après tout, Côme est une ville frontière, longtemps fréquentée par les contrebandiers, toujours convoitée par les empires. Les Romains l’ont utilisée comme tête de pont en Gaule cisalpine, après avoir soumis les Celtes autochtones. Dominée par une cathédrale gothique, la cité, rivale de Milan, a servi d’auxiliaire aux campagnes exterminatrices de l’empereur Barberousse (1122-1190) contre les communes autonomes du nord de l’Italie. Elle fut occupée par les Espagnols, par les Autrichiens, avant l’arrivée d’un futur empereur autoproclamé, le général Bonaparte.

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Polluants dans le lac

Côme et son paysage sont désormais acquis aux frères Hartono et aux mystères de l’algorithme souverain. Quant à ses eaux, elles sont envahies par le silure, poisson monstrueux pouvant atteindre jusqu’à 130 kilos, qui décime les espèces endogènes, elles-mêmes déjà menacées par divers polluants que la fonte inexorable de glaciers contaminés a déversés dans le lac, au cours de l’indifférent XXsiècle.

Et pourtant, Côme est devenue une marque à succès. Un brand, comme on dit en bon italien. Et même un « brand global du luxe », proclame un document produit par Lionard, une agence immobilière spécialisée dans les biens d’exception. Son sous-titre ? « Comment un paysage littéraire est devenu le marché immobilier le plus ambitieux d’Europe »…

Lors de la visite d’une « villa patricienne », avec vue sur le lac, un broker de l’agence a insisté sur un point fort : la demeure, proposée à 25 millions d’euros, est équipée de prises américaines. « Vous comprenez, depuis l’arrivée de George Clooney, les Américains sont les premiers acheteurs… »

De fait, la légende veut que tout ait commencé par l’acquisition, en 2002, de la Villa Oleandra par l’acteur et réalisateur hollywoodien. L’influenceuse Chiara Ferragni, déchue suite à un scandale de charité mensongère, a également fréquenté la zone, avec son ex-mari, le rappeur Fedez, qui s’est rapproché de la droite sous Giorgia Meloni, la présidente du conseil venue de la matrice fasciste.

Ces célébrités sont les successeurs de Pline le Jeune, auteur latin du Ier siècle après Jésus-Christ, et d’Alessandro Manzoni (1785-1873), à qui les Italiens doivent leur grand roman national Les Fiancés, qui raconte les déboires d’un couple de la province comasque, confronté à l’oppression de l’occupant espagnol.

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Dessein plus ambitieux

Aujourd’hui, on ne voit plus George Clooney longer le rivage du lac sur sa Harley Davidson. Mais l’acteur a ouvert la voie à un cortège ininterrompu de stars, de rêveurs, de promoteurs, hypnotisés par le brand Côme. Et bien sûr, aux frères Hartono, dont l’homme lige, Mirwan Suwarso, président du club de football, nous reçoit dans ses bureaux aux airs de start-up triste, dans une salle de réunion sans fenêtre, qui aurait pu se trouver à Dubaï, Singapour ou Londres, où il réside.

« Je ne savais même pas qu’il y avait un lac à Côme quand j’ai acheté ! », prétend l’Indonésien, goguenard. Il reviendra plus tard sur ses propos, affirmant avoir découvert cet objet géologique en avançant sur son projet footballistique. A l’entendre, le rachat du club découlerait de la production en Italie, par la branche divertissement du groupe Djarum – dont il est aussi le gestionnaire –, d’une émission de télé-réalité censée raconter les galères d’un patron américain reprenant une équipe de losers, contre vents et marées.

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Si 136,8 millions d’euros ont été investis entre 2020 et 2025, le football n’est que le noyau d’un dessein plus ambitieux. Le club propose des « packages » liés au « tourisme de l’expérience », où l’accès au stade s’accompagne de rencontres avec les joueurs, de découvertes culinaires, de tours en hydravion ou en yacht.

« Le club s’appuie sur un actif : le lac. A terme, les gens ne feront plus la différence entre le lac et le club, intégrés dans la même marque », explique sans ciller cet amateur de MMA, le sport de combat qui fait fureur chez les magnats de la Silicon Valley, désormais convertis au virilisme trumpien.

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Écœurement : « Notre modèle, c’est Disney »

L’entrepreneur de 54 ans s’attend à ce que le nombre de visiteurs estivaux se multiplie – 4,8 millions durant l’été 2024 –, tout en négociant avec la plateforme Uber, principal sponsor de l’équipe, et des éditeurs de jeux vidéo, dans lesquels ses joueurs sont modélisés. Dans la réalité, il les bague d’ailleurs avec un prototype de montre connectée. Conçue par NoWatch – la start-up du père de famille néerlandais –, elle est supposée surveiller leurs fonctions vitales et « prédire » toute baisse de régime, avec l’aide de l’intelligence artificielle. « Une version grand public est prévue. » Car « ici, nous ne rêvons pas. Nous travaillons », assène Mirwan Suwarso. Côme, ville frontière entre le réel et le virtuel.

La fortune de ses patrons, les frères Hartono, celle qui irrigue désormais les rues de la cité lombarde, provient du kretek, cette redoutable cigarette aux clous de girofle, plus nocive, selon plusieurs études scientifiques, que les clopes ordinaires, et utilisée comme symbole nationaliste.

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Avant de se diversifier, le groupe Djarum, fondé par un descendant d’expatriés chinois en 1951, fut d’abord un géant du tabac, prospérant sur un fléau qui, d’après l’Organisation mondiale de la santé, fait plus de 200 000 morts chaque année en Indonésie, où le secteur est très peu régulé.

L’entreprise s’est développée sous la dictature du général Suharto (1921-2008). Ayant régné trente et un ans sur l’immense archipel avant d’être chassé du pouvoir en 1998, ce tyran a notamment fait exécuter, dans des conditions innommables, au moins 500 000 opposants présumés en 1965 et 1966, avant d’envahir son minuscule et paisible voisin, le Timor oriental.

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« Notre modèle, c’est Disney », annonce Mirwan Suwarso avec franchise. Autour du club et du lac devenus marque, le stade fait bel et bien office de parc d’attractions, et la ville de complexe hôtelier. Le tout, transformé en décor pour une myriade d’événements et de produits. Devant notre surprise, le président fait valoir « l’aide » qu’il apporte à la vie de la cité – surtout, ne pas parler d’« investissements ». Son club n’a-t-il pas contribué à la réouverture d’un cinéma art et essai, l’Astra, en 2022 ?

Plusieurs programmes, ajoute-t-il, sont destinés à la « communauté » locale, qu’il s’agisse d’enfants atteints de leucémie ou de personnes handicapées, sous la supervision d’une élue municipale, également employée du club. Quand un bébé naît en ville, on lui offre un mini-maillot du Como 1907. Car ici, même les rares nouveau-nés servent de supports publicitaires. Tout comme le reste de la ville, d’ailleurs. Dans les rues du centre, le logo est omniprésent.

On le retrouve sur tout un attirail de gadgets, vendus dans les trois boutiques officielles, mais aussi dans des kiosques à journaux, des librairies, des pharmacies… Un esprit disruptif a même eu l’idée de commercialiser « l’air du lac de Côme ». Prix : 10 euros la boîte de conserve. Le packaging vante un produit « 100 % authentique ».

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« la mort culturelle et sociale d’un pays »

Pour mener à bien leur projet marchand, les Indonésiens peuvent s’appuyer sur un allié, le maire, Alessandro Rapinese, élu en 2022. Affable, drôle, survolté, il nous reçoit à l’hôtel de ville, avec une énergie faisant honneur au héros local, le physicien Alessandro Volta (1745-1827), l’inventeur de la pile.

« Nous sommes foutrement petits par rapport à notre marque ! On a l’image mondiale d’une métropole et la population d’une ville moyenne », pose-t-il d’emblée. Tout en dévoilant d’ambitieux desseins : collaborations avec la Tate, grands événements sur le modèle – aujourd’hui en crise – de Milan, distante de 50 kilomètres et dont Côme semble être devenue une extension dédiée au luxe et aux loisirs.

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Les Hartono ? « C’est une chance qu’ils nous aient choisis… Et ils font beaucoup d’efforts pour s’intégrer ! », se félicite le maire. La grande affaire du moment est le projet d’agrandissement du stade Giuseppe-Sinigaglia. Les premières ébauches, qui prévoient d’intégrer un hôtel et des commerces aux nouvelles tribunes, ont fait bondir une centaine d’architectes, qui se sont émus, dans une pétition, du risque de rompre l’harmonie urbanistique des bords du lac.

Alessandro Rapinese, lui, préfère insister sur la bonne affaire que ferait la municipalité en restant propriétaire de l’enceinte, dont les travaux seraient financés par les Indonésiens : « C’est gagnant-gagnant ! », jubile l’édile.

Si les investisseurs sont satisfaits, argumente-t-il, leur succès commercial offrira des emplois aux moins qualifiés, ce qui mettra moins de pression sur les services sociaux… Pourtant, il avance que les Indonésiens ne sont pas venus à Côme pour « faire de l’argent ». Peu importe : il n’est pas, on le verra, à une contradiction près.

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Fermer le boulodrome des habitants

Qui dit agrandissement dit nouveau parking. Le site choisi est actuellement occupé par une école primaire que le maire aspire donc à détruire, suscitant la révolte d’une partie des parents pouvant encore se permettre de vivre en ville. « Ce n’est pas mon problème », nous avait confié Mirwan Suwarso. De son côté, l’élu fait d’une pierre deux coups : son but est de fermer quatre écoles publiques, sur la vingtaine de maternelles et d’élémentaires que compte la ville, au nom d’un « hiver démographique » jugé inéluctable.

En Italie, les statistiques démontrent pourtant que les territoires les mieux équipés pour l’enfance sont aussi les plus dynamiques sur le plan des naissances. « Pas du tout ! », rétorque-t-il. Il a déjà privatisé les crèches et sous-traité le service des cantines scolaires. Le haut de la pyramide des âges a aussi eu droit à ses coupes nettes : Alessandro Rapinese a fait fermer le boulodrome où les anciens aimaient se retrouver.

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Ses modèles politiques ? Margaret Thatcher (soutien fervent en son temps du régime de Suharto) et, de manière parfaitement incohérente, Sandro Pertini, président de la République entre 1978 et 1985, résistant, socialiste, référence de la gauche italienne… Après tout, l’époque est aux oxymores.

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Un conseil municipal composée d’inconnus à sa botte

La présence d’une employée du club dans l’équipe municipale ne relève d’ailleurs pas, pour Alessandro Rapinese, d’un conflit d’intérêts mais serait une « garantie de transparence ». « En fait, le problème de l’Italie, ce sont les partis ! », tranche-t-il. En 2022, il a été élu au second tour avec 14 067 voix pour un taux de participation de 35,8 %. La grande majorité des administrés ne votent plus. La vieille classe politique comasque a été discréditée par les déboires d’un projet sans fin de parois mobiles censées empêcher que les eaux du lac ne se répandent en ville.

Minoritaire mais tout puissant, il doit sa victoire à l’assentiment de la droite, son adversaire de gauche, Barbara Minghetti, l’ayant surclassé de plus de 12 points au premier tour. Les opposants d’Alessandro Rapinese, dans la société civile, dénoncent une majorité au conseil municipal composée d’inconnus à sa botte. Admirateur de la police française, le maire qui se désengage des services publics ne plaisante pas avec l’ordre.

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Accueillant avec les riches étrangers, il ne veut pas des « damnés de la terre ». « Je fais la différence entre les étrangers civils et les autres », explique-t-il en traçant en majuscules, sur une feuille de papier, les lettres de l’adjectif CIVILS. Son ennemi juré est un prêtre, Don Giusto della Valle, qui ouvre les portes de sa paroisse aux exilés, aux indigents.

« On peut faire le bien mais sans créer le chaos ! », tance le maire qui se dit libertaire, ayant soutenu les droits des personnes LGBT. « Qu’il s’occupe du salut des âmes ! » Et donc le maire s’occupe des corps ? « Exactement. » Dans une vie précédente, Alessandro Rapinese était agent immobilier.

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Sombres secrets

Parmi les vieilles familles comasques, il y en a qui s’accommodent, malgré un léger fond d’inquiétude, comme les De Santis, propriétaires de plusieurs établissements de standing dont la Villa Passalacqua, dans le village de Moltrasio, près de Côme. Acquise en 2016, elle a été élue « meilleur hôtel du monde » en 2023 par William Reed Ltd, la société britannique de médias spécialisés dans la gastronomie et l’hôtellerie.

C’est dans cette demeure au mobilier raffiné, offrant un panorama sublime sur le lac, que George Clooney et son épouse, Amal Alamuddin, ont reçu, en août, 16 invités, cinq jours durant, contre un don de 60 000 dollars minimum par personne à leur fondation luttant pour la liberté d’expression.

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Dans le bar opulent de son établissement, la patronne, Valentina De Santis, rechigne à évoquer le projet de « disneyfication » porté par l’encombrant club de football. Si elle en redoute à demi-mot les conséquences, elle sait qu’une partie de sa riche clientèle fréquente le stade Giuseppe-Sinigaglia, de même que celle du palace rival et voisin, la Villa d’Este, à Cernobbio. Ce 5-étoiles, où Chanel a organisé en avril un somptueux défilé, est resté fameux pour le meurtre dit à « l’hermine », en référence au manteau que portait la comtesse Pia Bellentani lorsqu’elle assassina, d’un coup de pistolet, son ex-amant, en 1948.

La Villa Passalacqua, elle aussi, renferme de sombres secrets, du temps où elle était la propriété du pseudoscientifique Oscar Kiss Maerth (1914-1991). Après avoir mystérieusement fait fortune en Asie, cet occultiste allemand a élaboré une théorie selon laquelle l’origine de l’humanité serait liée à la consommation, par une espèce de singes, du cerveau d’autres espèces de singes. Omniprésents dans la villa, des objets d’art asiatiques font écho, aujourd’hui encore, à son inquiétant passage.

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Prêtre rebelle

Un peu à l’écart de Côme, se trouve la pimpante usine Mantero, fabrique de tissus fondée en 1902 par un ancêtre des actuels propriétaires, auquel il doit son nom. Comme Ratti, l’autre fleuron du textile local ayant résisté à la concurrence orientale, la firme s’est spécialisée dans le très haut de gamme et collabore avec les maisons les plus prestigieuses. Ses archives recèlent des trésors, dont cette annexe consacrée aux kimonos où sont organisées des « cérémonies du thé » selon la tradition japonaise.

Dans une salle de réunion lumineuse, décorée de bocaux remplis de pelotes de soie, le patriarche Moritz Mantero, flanqué de son fils Franco, laisse transparaître une certaine nostalgie. « Avant la crise, il y avait ici une classe dirigeante cohérente où le public et le privé, la politique, les entreprises, les syndicats coopéraient pour le bien commun. Aujourd’hui, il n’y a pas de projet. Les écoles de formation professionnelle d’où sortaient des ouvriers qualifiés ont fermé en même temps qu’on abattait les cheminées des usines. »

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Reste que Mantero ne peut échapper à l’emprise du Como 1907, pour qui la firme a produit des foulards de soie ornés du logo du club. Don Moritz a-t-il déjà entendu parler de Don Giusto, la némésis du maire ? « Ah oui ! Sacré personnage ! », lâche-t-il dans un sourire.

On retrouve la même expression attendrie sur le visage de Lorenzo Spallino quand on évoque le prêtre rebelle. Ancien conseiller à l’urbanisme de la ville, l’avocat a décoré son cabinet de clichés pris par de grands photoreporters en Ukraine, en Syrie ou en Palestine. Dans la salle où il reçoit se trouve une photographie de Luigi Ghirri montrant Enrico Berlinguer (1922-1984), leader légendaire du Parti communiste italien, entouré de drapeaux rouges.

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« Un échiquier opaque »

La famille de l’avocat n’était pas de ce camp-là, établie à Côme par un autre Lorenzo Spallino (1897-1962), ministre démocrate chrétien d’origine sicilienne. Ils étaient pourtant alignés sur une certaine éthique antifasciste et républicaine.

Dans son bureau, l’avocat conserve d’ailleurs l’acte de libération de la prison de San Vittore à Milan de son grand-père, un des chefs du Comité de libération nationale, arrêté par les autorités fascistes en août 1944. Huit mois plus tard, le dictateur Benito Mussolini était arrêté, avec sa maîtresse, dans le village de Giulino di Mezzegra, sur les rives du lac de Côme, alors que, déguisé en militaire allemand, il croyait pouvoir se réfugier en Suisse.

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Le lendemain, son cadavre, pendu la tête en bas, était exposé sur le Piazzale Loreto, à Milan. « Côme est devenu un échiquier opaque où se croisent les intérêts de grands groupes comme Djarum, ceux de fonds américains qui utilisent des sociétés écrans et des intermédiaires locaux pour investir dans le tourisme, le tout dans une atmosphère politique raréfiée où triomphent l’impréparation et le désintérêt pour ce qui se passe », s’inquiète Lorenzo Spallino, qui exclut pour le moment de revenir à la politique locale.

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Face à ces dynamiques, certains refusent de céder au catastrophisme. Dans sa villa sur les hauteurs du village de Lenno, Marco Scotto, élégant trentenaire travaillant dans le luxe, veut croire que le lac parviendra à maintenir le fragile équilibre qui en a fait, au cours des siècles, la destination d’élection d’une certaine élite culturelle européenne.

« Ce qui me fascine ici, c’est le rapport unique que ce lac entretient avec le temps, indique le Romain, qui voue une passion méticuleuse à Marcel Proust. Il ne s’écoule pas de façon linéaire, mais semble stratifié, comme si plusieurs siècles parvenaient à cohabiter, protégés par l’humidité, la poussière, la paresse, l’entêtement. »

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Des cohortes de touristes

Une sorte d’écosystème secret, entre fastes et fantômes, dont témoignent les murs de sa villa, tapissés d’étoffes magnifiques et de motifs floraux, rescapés d’époques révolues. « Ici, le tourisme, de niche ou de masse, s’accorde à une tradition artisanale encore vivace », insiste-t-il en servant une délicieuse truite, pêchée et préparée par une coopérative des environs.

Il suffit cependant de descendre une centaine de mètres en contrebas, là où se trouvent les colonnes majestueuses et les arbres centenaires de la Villa del Balbianello, au bord du lac, pour constater à quel point la situation semble sans retour. Victime de son succès, dopé par le tournage d’un Star Wars et d’un James Bond au début des années 2000, ce palais de la Renaissance a dû limiter à 1 200 le nombre d’entrées journalières.

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A sa mort, son dernier propriétaire, le comte Guido Monzino (1928-1988), en a légué la gestion au FAI – une fondation veillant sur les joyaux du patrimoine italien. Cet excentrique partageait sa vie entre la chaîne de magasins dont il avait hérité et les terres lointaines qu’il explorait, de l’Everest au pôle Nord. Quel sentiment éprouverait-il, aujourd’hui, de voir sa demeure envahie par des cohortes d’explorateurs autrement conformistes, comme cette bruyante famille d’Américains couverte d’écharpes et de gadgets à la gloire du Como 1907, croisée mi-novembre, en pleine séance de selfies ?

Dans sa jeunesse, lorsqu’il allait admirer des spectacles d’opéra au Théâtre de la Scala, à Milan, depuis son Alsace natale, Dominique Meyer s’arrêtait à Côme, où les nuitées s’avéraient bien moins chères que dans la capitale lombarde. En mai, l’ancien surintendant de la Scala a accepté de présider le Teatro Sociale de Côme, « par amitié, parce qu’il propose la meilleure programmation d’Europe d’art lyrique pour la jeunesse et pour cette magie, cette lumière particulière dont jouissent les lacs suisses et italiens ». Le mélomane de 70 ans ne reconnaît plus la ville, cependant : « Quand je viens, j’ai souvent du mal à trouver un hôtel à un prix abordable. »

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Voici justement la vice-présidente du théâtre, Barbara Minghetti. Aux élections de 2022, où elle représentait le centre gauche, cette femme dynamique avait dévoilé un programme ambitieux pour les jeunes : construction d’aires de jeux, activités culturelles ad hoc…

Las, la victoire d’Alessandro Rapinese l’a éloignée de la politique. « Il s’est fait élire sur sa promesse d’informatiser le registre des décès du cimetière municipal, jusqu’alors consigné sur papier », soupire-t-elle, en soulignant la portée symbolique d’une telle annonce dans un pays qui meurt.

Il n’empêche, elle aussi a cédé aux sirènes du Como 1907, avec lequel son établissement a noué un partenariat contre « quelques milliers d’euros ». En septembre, les deux entités ont installé, sous la façade palladienne du théâtre, une structure gonflable assortie de longues barres transversales. Les plus jeunes des citoyens étaient invités à y prendre place pour former un « baby-foot humain »…

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« Aucun dialogue possible face à la mainmise tentaculaire du club sportif »

Face à la mainmise tentaculaire du club, les initiatives peinent à se coordonner. Ainsi de Fuori Fuoco, un collectif alternatif de jeunes journalistes qui, un à un, quittent cependant la ville pour s’en aller étudier ou travailler ailleurs. Pareillement, de la myriade d’associations écologistes ferraillant, dans une certaine confusion, contre les projets de palaces, de resorts, voire de stations de ski qui pullulent autour du lac. Tous sont d’accord, cela dit, pour désigner celui qui incarne le mieux la résistance : Don Giusto.

Il est temps d’aller le retrouver. Au crépuscule d’un faubourg éloigné, la cour de son église accueille des voyageurs fatigués. Des mamans originaires d’Asie du Sud discutent à voix basse en surveillant d’un œil leurs enfants.

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Un homme venu d’Afrique fume une cigarette, les yeux dans le vague. Il nous indique que le prêtre est dans la salle commune. Les lampes éclairent la pièce d’une lumière ambrée. Sur un mur, un croissant islamique, une étoile de David et une croix figurent trois lettres du verbe anglais coexist.

Le drapeau de la Palestine jouxte celui du Soudan martyrisé, à côté d’une affiche pour une pièce de théâtre inspirée de l’œuvre d’Hannah Arendt, La Banalité du mal. Derrière le bar, où une dame que la vie semble avoir trop souvent bousculée nous prépare un café, des étagères soutiennent un genre d’autel où une vierge à l’enfant africaine côtoie une représentation de Vénus, déesse de l’amour et de la beauté. Parfois aussi de la victoire. Dans la cuisine, une soupe au doux fumet familial mijote avec des légumes jetés par les supermarchés du coin.

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Don Giusto est là. Carrure imposante et regard assuré, le prêtre ne porte ni soutane ni col romain, mais des chaussures de marche et des vêtements d’homme d’action. Nous le suivons dans les locaux d’une ancienne agence de voyages paroissiale, encombrée de livres et d’objets du temps jadis. En s’inscrivant ici, les fidèles pouvaient découvrir le monde pour un coût modique, comme en témoigne un vieux planisphère planté de drapeaux rouges. Le curé prend place à un bureau qui n’appartient à personne.

« Vous savez, une vingtaine de jeunes qui ont manifesté en solidarité avec la Palestine ont été temporairement bannis de Côme pour un prétendu trouble à l’ordre public, raconte-t-il. Ils s’étaient simplement approchés des policiers, sans aucune violence. Un de nos hôtes égyptiens a eu le tort de passer par là. Même tarif. » Lui-même reçoit fréquemment des visites de la Digos, la branche des forces de l’ordre chargée de la subversion politique et de l’antiterrorisme.

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Et avec les autorités municipales ? « Aucun dialogue n’est possible. Côme devient une ville contrôlée par de petits oligarques égoïstes où les étrangers pauvres ne sont pas les bienvenus. Ils sont pourtant bien utiles quand on a besoin de travailleurs corvéables ou pour mettre en scène des descentes de police à des fins électorales… »

La veille au soir, un habitant a déposé un sans-abri de 85 ans comme un paquet devant sa porte. Les chanoines de la cathédrale lui avaient refusé le gîte. « Notre système politique criminalise celui qui aide. » Il cite l’Evangile : « Le seul péché impardonnable est le blasphème contre l’Esprit saint : dire que le mal c’est le bien, et que le bien c’est le mal. »

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Mafia calabraise

Le téléphone de Don Giusto n’a ni caméra ni écran tactile. C’est un modèle d’il y a une vingtaine d’années, fidèle à sa fonction première. Il n’empêche, via son ordinateur, il reste en contact régulier avec un réseau de sources lointaines, parfaitement informé des conflits oubliés comme celui qui frappe le Cameroun, où il a servi pendant treize ans.

Sa voie est celle de la théologie de la libération, une doctrine révolutionnaire catholique pensée pour lutter contre les injustices sévissant en Amérique latine. Ce défenseur des minorités estime « normal » que sa paroisse ait participé, en 2025, à la Marche des fiertés. Il se dit « préoccupé », en revanche, par l’implantation aussi discrète que croissante de la Mafia calabraise tout autour du lac.

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Au fait, s’appelle-t-il vraiment Giusto, soit « juste » en italien ? « Oui. C’est le nom de mon grand-père, mort quelque part près d’Odessa quand Mussolini a envoyé des jeunes Italiens à la mort, pour complaire à Hitler. » En sortant, il nous montre ce qui fut un petit ciné-théâtre accueillant les fêtes des communautés turque ou salvadorienne. Le maire Alessandro Rapinese l’a fait fermer, suite à une dénonciation anonyme. Puis il indique, de l’autre côté de la rue, un quadrilatère de gazon. « Voilà, nous aussi on a un stade… »

Le Como 1907 a longtemps figuré parmi les modestes mécènes de cette équipe-là, où locaux et étrangers se passent tranquillement la balle. Ici, le football est resté un sport. Un sport de pauvres. « Depuis l’arrivée des Indonésiens, le club s’est éloigné de la paroisse », glisse-t-il tandis que la brume monte doucement sur la pelouse, comme de l’encens.

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Aureliano Tonet et Allan Kaval Rome, correspondant à suivre sur le Monde

 

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