Dieulefit ( 1/2 ). Silence et désobéissance
De 1937 à la Libération, des centaines de personnes pourchassées par les Allemands ont trouvé refuge à Dieulefit, petite cité au sud de la Drôme. Pas une seule ne sera arrêtée, ni dénoncée.
Avant la guerre, ce pays rural concentre différentes activités économiques. Dans les petites communes du canton prédominent l’élevage et l’agriculture, et un artisanat autour de la poterie. Dieulefit, chef-lieu du canton, est animé par deux grandes activités : l’industrie textile et le climatisme. L’air de la ville, réputé pour être pur, attire aussi des adultes et des enfants atteints d’affections pour des cures régulières. En 1936, l’ensemble des quinze communes de la cité de Dieulefit comptent 3.871 habitants et au temps de la Deuxième Guerre, le canton est peuplé de 6.264 habitants.
.
.
Pendant les quatre années les plus sombres de notre histoire, le pays de Dieulefit, a su désobéir aux lois de la France de Vichy, sans armes. Des centaines de personnes pourchassées par les Allemands, juives et non juives, y ont trouvé refuge. Parmi elles, des anonymes, mais aussi des peintres, des poètes, des artistes et des philosophes.
Dans son discours de réception à l’Académie française en 1968, le poète Pierre-Emmanuel disait : À Dieulefit, nul n’est étranger. Celui qui va débarquer tout à l’heure, rompu par un affreux trajet d’autobus, affamé, poursuivi peut-être, et qui vit dans la terreur des regards braqués sur lui, qu’il se rassure, la paix va enfin l’accueillir. Il se trouvera parmi les siens, chez lui, car il est le prochain, pour qui toujours la table est mise.
.
En plus des six Dieulefitois reconnus Justes parmi les nations, beaucoup d’habitants ont accueilli chez eux des réfugiés pendant la guerre, comme les Plumel qui ont caché chez eux une famille de maroquiniers juifs parisiens au cœur du village.
Comment une communauté a-t-elle pu offrir pareil front commun pendant la guerre ?
Et pourquoi, ici, à Dieulefit, s’opposer aux actes barbares allait de soi ?
.
Pour en parler
- Bernard Delpal Ouverture dans un nouvel onglet, historien et secrétaire de l’association PMH, patrimoine mémoire et histoire du pays de Dieulefit
- Jacques Sémelin Ouverture dans un nouvel onglet, historien, et directeur de recherches au CNRS
- Muriel Soubeyran, petite-fille de Marguerite Soubeyran Ouverture dans un nouvel onglet
- Gérard Plumel, habitant de Dieulefit
- .
Bibliographie sélective
- Bernard Delpal, À Dieulefit, nul n’est étranger Ouverture dans un nouvel onglet(Association PMH, patrimoine mémoire et histoire du pays de Dieulefit)
- Bernard Delpal, L’Album de Beauvallon (Un Comptoir d’édition, 2014)
- Jacques Sémelin, Une énigme française Ouverture dans un nouvel onglet (Albin Michel, 2022)
- Sylvie Benilouz, Cachée. Les souvenirs d’enfance d’un des derniers témoins de la Shoah Ouverture dans un nouvel onglet (Le Rocher, 2022)
- Sandrine Suchon-Fouquet, Résistance et liberté – Dieulefit 1940-1944 (PUG, 2010)
- .
Episode 2/2. L’accueil en héritage
.

.
.28 min
L’accueil dans cette région de la vallée du Rhône est une ancienne tradition. Avant la guerre et la Résistance menée par Marguerite Soubeyran et les habitants de Dieulefit, il était déjà naturel de croiser des réfugiés.
Le pays de Dieulefit a accueilli un très grand nombre d’exilés entre le début de la guerre d’Espagne et l’armistice de 1945, et pas un seul n’a été arrêté ni déporté.
Sylvie Benilouz a tout juste cinq ans lorsque la seconde guerre mondiale est déclarée. Ses parents, tous les deux Juifs, décident de quitter Paris afin de se réfugier dans la Drôme. Son père se fera arrêter en 1943. Avec sa mère et son frère, ils vivront alors cachés avec d’autres grâce à l’aide de personnes exceptionnelles, et notamment des trois bonnes fées de l’école de Beauvallon : Marguerite Soubeyran, Catherine Krafft et Simone Monnier. Soixante-seize ans plus tard, alors que les derniers survivants disparaissent, Sylvie ressent le besoin de s’adresser à la jeune génération.
.
Isolée à quelques kilomètres de Dieulefit, l’école de Beauvallon a été créé en 1929, en suivant les principes de l’éducation nouvelle propagés en Europe depuis Genève par l’Institut Jean-Jacques Rousseau. À partir de 1940, l’école devient un lieu de refuge pour tous ceux qui ont besoin de se cacher, un lieu de liberté, préservé, loin de la guerre. Au mois d’octobre 1944, Andrée Viollis, intellectuelle et journaliste engagée qui a séjourné à la pension de l’école, écrit dans une note : Dieulefit n’eut point d’histoire, du moins tragique, et c’est bien là le miracle.
Pendant quatre ans, nous allons vivre une vie exaltante, épuisante, ne pensant qu’à une chose : être un lieu d’asile pour les enfants et les adultes et tenir notre rôle dans la résistance. Nous recevons des enfants juifs pourchassés, des réfugiés juifs et non juifs. Des professeurs juifs, chassés des écoles de France et des Allemands antinazis. Notre maison était ouverte à tous ceux qui en avaient besoin. Marguerite Soubeyran (1971)
Marguerite Soubeyran, directrice de l’école de Beauvallon à Dieulefit au micro de Betty Bogeat. Dans « Terre et hommes de la Drôme » (ORTF, Radio Lyon, 27.08.1973)
6 min
.
Pour en parler
- Bernard Delpal Ouverture dans un nouvel onglet, historien et secrétaire de l’association PMH, patrimoine mémoire et histoire du pays de Dieulefit
- Jacques Sémelin Ouverture dans un nouvel onglet, historien, et directeur de recherches au CNRS
- Sylvie Benilouz, Juive réfugiée pendant la guerre et bénévole au Mémorial de la Shoah Ouverture dans un nouvel onglet
- Jacques Glayse, adjoint délégué à la Santé et aux Solidarités à la mairie de Dieulefit
- Ossama Aldyab Ouverture dans un nouvel onglet, réfugié politique à Dieulefit
- .
Bibliographie sélective
- Bernard Delpal, À Dieulefit, nul n’est étranger Ouverture dans un nouvel onglet (Association PMH, patrimoine mémoire et histoire du pays de Dieulefit)
- Bernard Delpal, L’Album de Beauvallon (Un Comptoir d’édition, 2014)
- Jacques Sémelin, Une énigme française Ouverture dans un nouvel onglet (Albin Michel, 2022)
- Sylvie Benilouz, Cachée. Les souvenirs d’enfance d’un des derniers témoins de la Shoah Ouverture dans un nouvel onglet (Le Rocher, 2022)
- Sandrine Suchon-Fouquet, Résistance et liberté – Dieulefit 1940-1944 (PUG, 2010)
- .
Archives Ina
- La mémoire, 45 ans après : Dieulefit (Producteur, Michel Schilovitz. France Culture, 1988)
- .
Extrait diffusé
- Une école, une vie Ouverture dans un nouvel onglet(1972), un film de José Varela et François Moreuil
Deux lectures de la biographie de Marguerite Soubeyran lus par Anne Deleuze dans « Tranche du dimanche », « La mémoire 45 ans après : Dieulefit » (France Culture, 11.09.1988)
1 min
.
Générique
Un documentaire de Lénora Krief, réalisé par François Teste. Prise de son, Christophe Papon. Coordination Christine Bernard. Archives Ina, Delphine Desbiens. Avec la collaboration d’Annelise Signoret de la Bibliothèque de Radio France. Attachée de production et page web, Sylvia Favre-Steyaert.
Pour aller plus loin
- L’association Passerelles – les murs ne servent à rien Ouverture dans un nouvel onglet
- L’association Espoir Ouverture dans un nouvel onglet
- L’association PMH – Patrimoine Mémoire Histoire Ouverture dans un nouvel onglet
- Les Justes parmi les Nations Ouverture dans un nouvel onglet sur le site Yad Vashem Ouverture dans un nouvel onglet, Institut international pour la Mémoire de la Shoah
- .
Dieulefit fut justement le creuset de toutes les résistances, s’y réfugièrent même des communistes allemands… Ce que la France comptait de meilleur, de plus noble avait débuté par l’accueil des résistants espagnols puis le refus de la soumission à Pétain, sauver des juifs, des enfants en particulier était dans cette logique… Mais je crains que le rabbin, comme ses collègues du Crif, ait mené son ministère non seulement en plagiant des auteurs, en s’inventant un diplôme, ce qui est tout au plus ridicule, mais par esprit partisan, soumis entièrement aux alliances d’un Etat, joué la carte de l’effacement de la mémoire de ce que fut ce moment tragique. L’histoire je l’espère jugera sévérement tous ceux qui pour des raisons partisanes trafiquèrent la mémoire. (Danielle Bleitrach)
- .
Le bourg sommeille. Blotti au pied des montagnes, entre deux champs de lavande, deux forêts de hêtres.
Enfoncé au bout d’un bras de la vallée du Rhône, à 30 kilomètres de Montélimar. On est au sud du Vercors, au nord des Baronnies, au coeur de la Drôme provençale. Rien ne semble devoir distinguer Dieulefit, 3 500 habitants, sinon ce nom divin, qui résonne comme un présage. Sur la brochure de l’office du tourisme, on mentionne la création du village par les Hospitaliers du Poët-Laval, séduits par la qualité de l’air, excellent pour les nerfs. Aujourd’hui encore, entre deux visites aux poteries locales, on vient soigner ici ses poumons. Mais rien sur Dieulefit pendant la guerre, qui calma d’autres nerfs, d’autres anxiétés. Pour tout savoir, il faut lire Anne Vallaeys et son récit précis, vivant, inspiré, plein d’empathie pour ce lieu « miraculeux », petit coin de paradis au sein de l’enfer, qui fit du silence une règle, de l’accueil une religion. Mille cinq cents personnes cachées : des enfants juifs, des intellectuels, des artistes en pagaille, spontanément hébergés, aidés au jour le jour, sans qu’il soit question d’héroïsme. Sans qu’il en soit fait grand cas. Même si les langues à Dieulefit se délient depuis peu, la modestie est encore de bon ton. Sept Dieulefitais sont déjà des « Justes » à titre individuel, mais Dieulefit devrait bientôt devenir, après Le Chambon-sur-Lignon, le second village français déclaré « Juste » à titre collectif. Bien sûr, on est tenté par le name dropping . Henri-Pierre Roché, qui entre deux cours de boxe ou d’échecs entreprend, sous les combles de l’école de Beauvallon, la rédaction de « Jules et Jim ». Louis Aragon, à la ferme des Bauer, qui se lance dans « Aurélien ». La communiste Andrée Viollis, première femme grand reporter, qui a sa chambre à la pension Dourson. L’écrivain Pierre Jean Jouve, qui entraîne son collègue Pierre Emmanuel, illustre poète combattant, lequel fit venir Emmanuel Mounier, fondateur de la revue Esprit . A Dieulefit, qui accueillit aussi le groupe de mathématiciens Bourbaki, l’éditeur Pierre Seghers, le critique Georges Sadoul ou Marcelle Auclair, figure fondatrice du journalisme féminin, la culture est le meilleur rempart contre la barbarie qui menace : une culture parfois allemande, quand Yvonne Lefébure, une des pianistes prodiges de l’époque, joue du Schumann à l’Ecole musicale ou qu’au collège on enseigne Goethe. Mais tous ces noms, la pension Dourson et l’école de Beauvallon-aujourd’hui, une maison de l’enfance gérée par la DASS-, ou le collège de la Roseraie, s’ils définissent une topographie, n’éclaircissent en rien le « miracle » de Dieulefit.
.
Pour l’expliquer, il faut en revenir au génie du lieu. Depuis 1848, la Drôme est un bastion républicain : on n’y supporte pas l’aliénation des libertés imposée par le régime de Vichy. Dès l’automne 1940, Jouve, le maire, refuse l’allégeance à Pétain. Il est démissionné, remplacé par un colonel qui, avec la même bienveillance que les gendarmes, ferme les yeux. Sur les accents étrangers entendus dans les rues. Sur les curieuses activités aussi de Jeanne Barnier, secrétaire de mairie, qui fabrique à la pelle papiers et tickets de ravitaillement, tous faux. Dieulefit est une terre protestante : elle porte dans sa chair la mémoire des dragonnades de Louis XIV. Dès l’entrée dans le village, on bute sur l’imposante façade du temple : ici, on agit en sa conscience. Dès 1936, on a accueilli des républicains espagnols. Puis, en 1940, on écoute ses pasteurs, qui appellent à la désobéissance. Tout ceci explique cela, le soutien de la population, qui ouvre ses maisons, se serre les coudes. Un terreau favorable, donc. Mais pour le fertiliser il fallait une âme, une énergie. Elle s’appelle Marguerite Soubeyran. Dès 1929, cette Dieulefitoise a créé l’école de Beauvallon : ce jour-là, on a rendez-vous avec Michelle, sa belle-fille, Nadine, sa petite-nièce, et Anne Lachens, la petite-fille adoptive de Catherine Krafft, le bras droit de Marguerite Soubeyran. Elles nous parlent de son anticonformisme, de son charisme, de ses réseaux. Passée par une école d’infirmière à Paris, puis par l’institut Jean-Jacques-Rousseau de Genève, cette communiste, liée aux intellectuels et au milieu médical, fait venir à elle toutes les bonnes volontés. « Quand elle rencontre sur un quai de gare Simone Monnier, qui sera le troisième pilier de l’école de Beauvallon, celle-ci lui avoue son amour des lettres : « eh bien, vous ferez une excellente prof de maths », lui répond Marguerite, qui l’amène à Dieulefit »,raconte Anne Lachens. Marguerite Soubeyran connaît du monde. La nouvelle circule : là-bas on ne risque rien. On se passe et repasse le nom de Dieulefit. L’Ouvre de secours aux enfants (OSE ) expédie des enfants juifs qu’on baptise à tour de bras. « On sait qu’à l’Ecole ils furent au moins 100 enfants, car un jour Catherine Krafft a pu ramener 101 oeufs, un pour chaque gosse », précise Nadine. Parmi eux , la mère du cinéaste Cédric Klapisch, Pierre Vidal-Naquet, hébergé à l’Auberge des Brises, ou la mère d’Anne Lachens, porteuse de messages-dissimulés dans sa chaussette-au peintre Willy Eisenschitz, l’illustrateur de Giono, qui poursuit son oeuvre dans une cabane.
.
La loi du silence sera brisée une fois, quand la Gestapo, qui effectue parfois des rondes, embarque en août 1942 trois enfants juifs ; une dénonciation, sans doute. Mais Marguerite Soubeyran et Simone Monnier foncent à Crest puis au camp de transit de Vénissieux, où avec l’aide de l’OSE et de l’abbé Glasberg elles extirpent leurs protégés et les ramènent à bon port. « Tante Marguerite ressemble à la louve du Capitole, mais au lieu de deux petits d’homme elle a toute l’école de Beauvallon »,écrit Henri-Pierre Roché dans le livre d’or. Tout en laissant leur liberté à ses « petits », Marguerite, qui affirme haut et fort ses convictions, les alerte, les responsabilise. S’il y eut sous le nazisme ce que Hannah Arendt nomma la « banalité du mal »,on touche ici du doigt, dans ce cul-de-sac de Beauvallon, situé à 2,5 kilomètres du centre de Dieulefit, ce qu’il faudrait appeler la « banalité de la résistance ». Elle est partout. Dans ce drap rouge accroché au balcon de l’école, signifiant que les alertes-les gendarmes en amont les avaient prévenus-sont terminées. Que les enfants peuvent revenir. Elle est dans ces grottes creusées dans le grès fin, où les gosses allaient se réfugier. Elle est sous le tilleul de la pension Dourson toute voisine, siège de l’université Beauvallon, où Emmanuel Mounier débattait de tout. Elle est enfin dans cette tradition d’accueil, seule capable de redonner confiance et dignité. Une tradition qui aujourd’hui semble ne plus perdurer ?
.
