Secouristes, civils, journalistes… au Liban ciblé par Israël, une journée meurtrière
L’armée israélienne a visé, ce samedi 28 mars, des cibles non militaires lors de plusieurs opérations dans le sud du pays. Ces actions de plus en plus systématiques visent à créer des zones de non-droit dans un conflit qui a déjà fait 1 189 tués et 3 427 blessés depuis le 2 mars.
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Haret Saïda n’est pourtant pas le village d’origine des secouristes, mais il était trop dangereux de les y enterrer. La municipalité a donc réquisitionné un carré de caillasse où leurs corps seront inhumés provisoirement. Leurs noms, inscrits sur de grands coffres de bois, rejoignent l’alignement de sépultures en parpaings bruts où reposent déjà des civils tués lors de la guerre d’octobre 2024, sans avoir pu regagner leurs villages frontaliers sous occupation israélienne. L’un des secouristes, Adel Qaddouh, raconte un proche, était «un champion de handball, l’un des meilleurs buteurs du championnat, et un arbitre reconnu». Les autres s’appelaient Hussein Darwish, Hassan Noureddine, Ali Jaha et Ibrahim Abou Zeid.
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«Si le village est détruit, il ne restera plus rien» : au Sud-Liban, une colonisation qui dit son nom
Drapeau israélien planté sur le sol libanais
La IVe Convention de Genève est pourtant limpide : les attaques contre les civils, y compris les membres de la défense civile, sont interdites ; et la doctrine du droit insiste aussi sur la présomption de protection. Mais depuis 2024, 210 secouristes ont été tués par l’armée israélienne au Liban, sans que celle-ci n’ait jamais apporté la preuve du moindre transport d’armes dans les ambulances comme elle l’affirme.
Ces attaques, qui s’apparentent à des crimes de guerre, ne touchent pas uniquement le personnel médical. Ce samedi, vers midi, au moins trois journalistes ont été tués dans la région des montagnes chrétiennes de Jezzine, lors d’une frappe visant leur véhicule. Ali Choueib, correspondant d’Al-Manar (la chaîne officielle du Hezbollah), ainsi que Fatima Ftouni et son frère Mohammad, respectivement correspondante et caméraman pour la chaîne Al-Mayadeen, ont été tués sur le coup.
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Selon plusieurs témoins, l’équipe portait des gilets «PRESS», leur véhicule ne transportait aucune arme, et tous ont été tués sur une route jusqu’ici très fréquentée, longtemps restée à l’écart de la guerre. L’attaque est rapidement revendiquée par l’armée israélienne, comme s’est félicité son porte-parole arabophone dans une vidéo tournée au Sud-Liban près du village de Kfar Kila, sous un drapeau israélien planté sur le sol libanais. Il a accusé Ali Choueib d’avoir «opéré pendant des années sous couverture de journaliste au sein de la chaîne al-Manar, et de systématiquement divulguer les positions des forces israéliennes opérant dans le sud du Liban et le long de la frontière». Une accusation qui, sans autre élément étayé, ressemble surtout à la description de leur métier : documenter l’avancée de l’armée israélienne au Sud-Liban.
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Dynamitage systématique
Selon les informations de Libération, l’équipe revenait de Taybeh, dans le sud du Liban, où l’armée israélienne mène actuellement une politique de dynamitage systématique des habitations civiles, visant à aplanir le village. «Fatima est originaire de là-bas, explique Ahmad Taha, journaliste pour Al-Mayadeen. Elle avait reçu à plusieurs reprises des demandes de la chaîne lui suggérant quitter le sud. Mais sa réponse était claire : aucun lieu n’est sûr si Israël décide de cibler un correspondant.»
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La jeune femme avait commencé sa carrière lors de la guerre de 2024, alors que l’armée israélienne avait déjà tué sept membres de sa famille. «Même en admettant — à titre d’hypothèse — qu’il existe un prétexte pour l’assassinat d’Ali Choueib, quelle serait alors la justification pour tuer Fatima et son frère ?, interroge Ahmad Taha. Le droit international les protège. Mais il s’agit d’une politique déjà adoptée à Gaza. Si la communauté internationale ne réagit pas, le même scénario sera répété au Liban.»
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«Crime flagrant»
Le président libanais, Joseph Aoun, dans un message publié sur X, a évoqué un «crime flagrant» et a pointé «une énième agression israélienne violant les règles les plus élémentaires du droit international». Car les attaques contre les journalistes sont en effet interdites et constituent des crimes de guerre lorsqu’elles sont intentionnelles ou indiscriminées. Le ministre libanais de l’Information, Paul Morcos, a annoncé lors d’une conférence de presse qu’une plainte allait être déposée par le Liban devant le Conseil de sécurité des Nations unies. Depuis le 7 octobre 2023, et principalement à Gaza, l’armée israélienne tue en moyenne deux journalistes par semaine si l’on s’en tient aux chiffres du Comité pour la protection des journalistes.
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Plus tôt dans la journée, une autre journaliste, Rana Jouni, de la chaîne généraliste LBCI, a été blessée dans la région de Deir el-Zahrani alors qu’elle se trouvait dans sa voiture. Hospitalisée, elle a survécu à une matinée marquée par de très lourds bombardements israéliens dans la zone. Des frappes qui ont fait plusieurs morts parmi les civils, mais aussi parmi des soldats de l’armée libanaise, pourtant non engagés dans les hostilités, dont l’adjudant-chef Mohammad Tufaili et le militaire Ali Hamza. D’autres victimes ont également été recensées : Muhammad et Ayman Badra, ainsi qu’un vieil homme connu sous le nom d’Abu Abbas, resté dans ce village classé en «zone rouge» après avoir refusé de se plier aux ordres de déplacement forcé.
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Camionnette ciblée vers Debel
Dans le même temps ce samedi, une camionnette a été prise pour cible sur la route principale du village chrétien de Debel, tuant un civil, Georges Saïd, ainsi que son fils Elie. «Cet homme faisait des lessives pour la Finul… Il montait chaque jour récupérer les vêtements des agents l’ONU, vers Al-Tiri, plus au nord, puis il revenait les laver chez lui, raconte Lahoud Younes, le chef du village au téléphone. Que vous dire ? Nous, ici au village, on reste tous dans nos maisons. On ne se déplace pas, pour notre sécurité. Pour l’instant on ne fait que des suppositions.»
Dans cette localité proche de la frontière où les affrontements avec le Hezbollah se poursuivent, l’incompréhension domine. Les habitants affirment pourtant coordonner chacun de leurs déplacements avec l’armée libanaise et les casques bleus de l’ONU de la Finul.
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Le président de la municipalité, Akl Naddaf, alertait encore dans la matinée : «Les habitants ne sont plus en mesure d’assurer leurs besoins les plus élémentaires.» D’un village à l’autre, pour préparer son invasion et accélérer la désertification de la région qui représente près d’un cinquième du Liban, l’armée israélienne poursuit sa politique de «décivilisation». Dans les «zones rouges», les attaques indiscriminées contre des cibles civiles se multiplient. Méthodiquement, au Liban, Tel-Aviv instaure des zones de non-droit international.
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