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Les trois raisons de la convergence entre grands patrons et Rassemblement national

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Christian Chavagneux, Editorialiste
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Ce 20 avril, Jordan Bardella a déjeuné avec les dirigeants du Medef (Mouvement des entreprises de France). Deux semaines plus tôt, une douzaine de grands patrons avaient dîné avec Marine Le Pen dans le cadre du club « Entreprises & cités », qui regroupe les gros chefs d’entreprise qui veulent peser dans le débat politique.

Dès la fin de l’été 2025, notre confrère Laurent Mauduit avait montré combien les digues étaient en train de tomber entre les élites économiques du pays et le Rassemblement national (RN). Il rappelait alors que ce n’est pas la première fois dans l’histoire : dès 1945, certains dirigeants étaient proches de l’extrême droite. Mais ils étaient très minoritaires, et plutôt ostracisés. Aujourd’hui, les marginaux sont celles et ceux qui refusent ce genre de rapprochements.

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Qu’est-ce qui pousse ces grands dirigeants ? Leur réponse est la suivante : quand un parti représente 30 % de l’électorat, cela veut dire qu’en gros 30 % de nos salariés, de nos fournisseurs et de nos clients s’en sentent proches, et qu’on ne peut pas faire comme s’il n’existait pas.

Laurent Mauduit rappelle qu’il n’en va pas de même en Allemagne actuellement. Malgré la poussée du parti d’extrême droite AFD, les entrepreneurs du pays signent collectivement des textes pour signaler leur opposition à sa progression. Il y a donc autre chose en jeu.

Cette autre chose tient à trois éléments. D’abord, loin de défendre la France d’en bas, le RN a basculé dans le camp patronal. Ensuite, nos grands dirigeants voient d’un bon œil le libéralisme autoritaire défendu par le parti d’extrême droite. Enfin, pour eux, tous les compromis sont possibles, sauf avec la gauche. Démonstration des trois points.

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Bascule du RN

Commençons par la bascule du RN vers le patronat. A l’automne dernier, alors que toute la lumière médiatique s’attardait sur les affres des arbitrages et compromis gouvernementaux, les propositions du RN en matière budgétaire sont passées un peu inaperçues.

Il est pourtant instructif de les analyser, comme nous l’avions fait dans nos colonnes : elles prévoyaient un budget de large austérité qui cherche la réduction du déficit budgétaire en faisant de grosses coupes dans les dépenses, tout en continuant la politique de l’offre d’Emmanuel Macron avec des baisses massives de fiscalité sur les impôts de production, le tout accompagné d’un refus d’accroître la taxation des plus riches. N’est-ce pas exactement ce que réclament le Medef et la CPME (Confédération des petites et moyennes entreprises) ?

Certes, le RN dit vouloir largement taxer la finance. Mais la déclarer comme son ennemi ne coûte pas grand-chose, d’autres y ont pensé avant…

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Autoritarisme

Comme l’austérité n’est pas facilement acceptée, le Medef et autres grands entrepreneurs souhaitent un pouvoir autoritaire fort, à même de mettre en œuvre ce type de politique. C’est le second point de convergence avec le RN.

Depuis la conférence du juriste allemand Carl Schmitt de la fin 1932, et la célèbre réponse de janvier 1933 de son collègue Hermann Heller – un débat remarquablement mis en contexte et expliqué par le philosophe Grégoire Chamayou dans un livre publié en 2020 –, on sait que le libéralisme dur, celui qui n’aime pas la protection sociale, est autoritaire. Mais ce qui met mal à l’aise en ce moment, c’est de voir plusieurs ouvrages rédigés par des élites économiques entonnant le même discours.

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Prenez celui du fiscaliste ultralibéral François Facchini pour qui « l’impôt reste un mal ». A la toute fin d’un ouvrage qui se propose d’éradiquer ce mal, il explique que si la majorité des gens n’y sont pas prêts, il faudra reconnaître que « la majorité ne peut pas tout » et, plaide, en citant Benjamin Constant, pour « une organisation politique qui mette des bornes aux demandes et, de la sorte, à la prodigalité et à l’avidité des gouvernants ».

Dans la même veine, Julien Dubertret et Nicolas Ragache, respectivement ancien conseiller de François Fillon et économiste en chef de l’Association française des entreprises privées (Afep), publient un long ouvrage de 650 pages sur la bonne politique budgétaire à mener en France. Il en ressort un ouvrage partial qui crie haro sur la gauche et promeut comme seul objectif un équilibre budgétaire permanent (le passage, au début des années 1950, du déficit de 0,5 % du PIB à 1,9 % est par exemple qualifié de « dérive du solde public »…). Pour eux, le débat démocratique sur le budget, cela commence à bien faire ! Ils plaident a minima pour une règle d’or imposant l’équilibre budgétaire dans la Constitution. Et regrettent l’époque où Charles de Gaulle avait profité des pleins pouvoirs pour passer son budget de rééquilibrage, en 1958.

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Haro sur la gauche

Dernier point de convergence entre le RN et les élites bureaucratiques libérales : le refus de toute discussion et de tout compromis avec les forces de gauche. On a parfois l’impression que le programme redistributif du Nouveau Front populaire de 2024 représente, aux yeux de la partie dure du patronat, l’équivalent de la Révolution russe ! Nous serions revenus aux années 1930 : avec les bolchéviques à nos portes, l’extrême droite représenterait un rempart bienvenu.

Contrairement aux années 1930, la Cagoule (groupe d’extrême droite actif à l’époque) ne rôde plus et la France ne risque pas de se faire envahir par une armée étrangère. Mais, comme vient de le montrer le politiste Hamit Bozarslan1, toutes les contre-révolutions de droite se caractérisent notamment par une haine de la gauche, quelle qu’elle soit.

Tout ceci nourrit la crainte que le rapprochement actuel entre une partie du patronat français, le Medef et le Rassemblement national ne soit pas qu’opportuniste. Il se dessine une forme de convergence inquiétante.

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