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Les JO 2030 dans les Alpes françaises dans la tourmente : et le premier responsable est…

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Denis Lafay, Essayiste

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L’organisation des Jeux olympiques et paralympiques Alpes françaises 2030 est perturbée, conséquence d’un désastre financier, écologique, démocratique annoncé. La chasse aux responsabilités est ouverte. La première d’entre elles désigne les géniteurs du projet : le tandem Laurent Wauquiez – Renaud Muselier.

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L’édition Milan-Cortina des Jeux Olympiques d’hiver vient juste de s’achever – les épreuves paralympiques débutent le 6 mars – et a scellé la passation aux Alpes françaises, qui accueilleront la XXVIe Olympiade en 2030. L’enthousiasme de Fabrice Pannekoucke et Renaud Muselier, présidents des Régions Auvergne-Rhône-Alpes et Sud-Provence-Alpes-Côte d’Azur, recevant le drapeau olympique lors de la cérémonie de clôture à Vérone avait « quelque chose » de grotesque. Et même de pathétique une fois rapporté à la crise de gouvernance ubuesque que traverse l’organisation et qui ne pouvait pas connaître pire caisse de résonance que ce théâtre médiatique planétaire.

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Pour rappel, en deux mois le Cojop (Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques des Alpes Françaises) présidé par Edgar Grospiron a enregistré les démissions successives d’Anne Murac (directrice des opérations), d’Arthur Richer (directeur de la communication), de Bertrand Meheut (président du comité des rémunérations), et le départ brutal du directeur général Cyril Linette.

La gouvernance est décapitée. Seule tête encore visible : celle de l’ancien champion de ski de bosses – que Bertrand Méheut assimile à « un PDG sans la compétence et hors de tout contrôle » (« le Monde », 24 février) –, dont l’avenir semble compté. Il avait été désigné en février 2025 après que le favori, le champion de biathlon Martin Fourcade, avait décliné l’offre, découragé par les dissensions éruptives entre les deux régions.

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Déjà un fiasco

L’organisation des JOP 2030 est – déjà – un fiasco. A quatre ans de l’événement, la carte des sites n’est toujours pas arrêtée, la « guerre des territoires » fait rage entre le Comité et certaines stations de sports d’hiver et collectivités, la dette et le déficit publics du pays sont abyssaux, l’insécurité politique entrave la fluidité décisionnelle, la collecte des partenariats privés est un désastre – près de 600 millions d’euros sont espérés, mais aucune entreprise ne veut associer sa réputation à une catastrophe écologique inéluctable et à un Cojop moribond. Et à l’aune de ce qui est advenu en Italie – le budget initial de 1,55 milliard d’euros a bondi à 5,7 milliards, le fossé étant comblé par les pouvoirs publics –, personne ne croit que l’enveloppe annoncée de 2,1 milliards d’euros sera tenue.

Quant au fameux « héritage olympique », s’il devrait s’avérer fructueux pour les acteurs – propriétaires de logements, d’hôtels, de commerces – déjà fortunés des sites retenus, il est difficile d’en déchiffrer la plupart des volets. A part le « ridicule spectaculaire ». Ainsi la brûlante Côte d’Azur niçoise hébergera les infrastructures de… glace (patinage et hockey) – et pour une facture de 218 millions d’euros.

L’édition italienne devrait servir d’exemple. Derrière l’euphorie du triomphe sportif se cache une autre réalité : outre l’incurie budgétaire, des infrastructures inachevées, d’importantes répercussions écologiques, des problèmes de mobilité insolubles. Et l’assurance prochaine d’un surtourisme délétère. Les stations françaises déjà nanties et suréquipées ont-elles besoin d’un stock supplémentaire de (riches) consommateurs débarquant depuis le Brésil en jets privés ?

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Pratiques inqualifiables

Ce chaos parachève un processus qui trouve son origine aux racines du projet. La manière dont les deux présidents de région Laurent Wauquiez (LR) – qui après avoir été élu à l’Assemblée nationale en juillet 2024 a laissé le fauteuil à son « poulain » Fabrice Pannekoucke – et Renaud Muselier (Renaissance et ex-LR) avaient porté la candidature commune des Alpes françaises est un modèle d’avanie à l’égard de la démocratie et de la « vérité » écologique et environnementale. Les conditions dans lesquelles ils se sont arrogé le projet et l’ont converti en intérêt politique personnel – absent de leur programme des élections régionales de 2022, il n’a fait l’objet d’aucune consultation citoyenne –, l’opinion publique manipulée à coups de sondages fallacieux, les rapports critiques de la Cour des Comptes bafoués, les oppositions politiques et citoyennes dénigrées, les puissants lobbys partisans mobilisés, des pressions et chantages exercés sur les voix discordantes et dissidentes, témoignent d’une funeste pratique de la démocratie.

La façon dont LA question environnementale, elle-même synthèse d’innombrables incohérences, questionnements, défis, a été considérée dès la genèse, relève du scandale, lui aussi a-démocratique. Depuis deux ans, personnalités scientifiques, universitaires, journalistes et mouvements associatifs (Collectif JOP 2030, France Nature Environnement, Mountain Wilderness France, Résilience Montagne, NO JO 2030, etc.) font la démonstration de l’ineptie, de l’anachronisme, et de la dangerosité financière et écologique du chantier olympique, mais leur crédit et leur audience font face à une redoutable armée. Preuve imparable du déni de démocratie : la Convention d’Aarhus, instance onusienne, a jugé recevable le recours d’associations fustigeant le déficit de consultation des citoyens et exigeant l’organisation d’un débat public. Une première.

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Laurent Wauquiez pris au piège

Qui donc, alors, apparaît en tête des responsabilités ? Le tandem Wauquiez-Muselier. Le même qui, par la voix du député de Haute-Loire, se gaussait qu’au cœur de l’été 2023 il s’était « réparti les sites lors d’un échange téléphonique de dix minutes »… Chantre d’une responsabilité individuelle qu’il élève au rang – paroxystique – de tuteur anthropologique, de référent moral, et de ciment sociétal, Laurent Wauquiez est convoqué à son propre tribunal. Le rapport de l’Institut Montaigne « Responsabilité : plaidoyer pour l’action » (publié le 4 février 2026) pourrait même servir de support à l’avocat général. « Pilier de l’éthique et de la politique, la responsabilité repose sur la capacité d’un individu ou d’un collectif à s’assumer comme l’auteur de ses propres actes. Elle prévoit l’obligation, pour une personne ou une entité publique ou privée, de reconnaître ses actes et d’en répondre. Jamais le mot “responsabilité” n’a été aussi présent dans nos discours, et pourtant jamais le concept n’a été aussi insaisissable. C’est le grand paradoxe de notre époque : nous sommes tous sommés d’être responsables, mais au moment critique, quand il s’agit de décider, de faire et de répondre du résultat, l’exigence de responsabilité s’évapore. (…) Chacun se dit responsable mais plus personne ne l’est vraiment ni n’en reconnaît les exigences. Cette dilution de la notion, l’évidement de son sens, est tout particulièrement visible dans le champ de l’action collective. » Sans commentaires.

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Quelle exemplarité ?

Et Laurent Wauquiez ne peut pas l’ignorer : la pierre angulaire de la responsabilité repose sur l’exemplarité de celle ou de celui qui la célèbre. « L’exemplarité est la clé de voûte de la » dynamique collective d’autonomies individuelles « dans laquelle la hiérarchie (politique ou d’entreprise) peut entraîner », rappelle le président de Renault Group Jean-Dominique Senard, coprésident (avec le député Jean-Louis Bourlanges) du rapport de l’Institut Montaigne. Les facteurs fonctionnels ou dysfonctionnels de toute organisation – entreprise en tête – en témoignent : le comportement au sommet de la hiérarchie, plus exactement l’alignement de l’exigence exprimée et des actes exercés, détermine la capacité de l’« esprit de responsabilité » d’irriguer l’ensemble des strates de l’organisation. Qu’en déduire alors de la débâcle du Cojop ? Son installation pouvait-elle prétendre à d’autres issues une fois mesurées aux conditions dans lesquelles le projet olympique a germé ?

Les deux missions d’inspection qui viennent d’être lancées, l’une à l’initiative du Cojop en lien avec le CIO, l’autre du ministère des Sports, ne devraient pas changer « grand-chose », si ce n’est fournir dans l’immédiat de quoi résoudre le « problème Grospiron ». Le venin s’est répandu en profondeur, il s’est diffusé dans les interstices, et il est trop tard pour trouver l’antidote magique qui sauvera les JO 2030 de la pétaudière a-démocratique, de l’imbroglio managérial, du fatras de la gouvernance, du délire financier, et du vertige environnemental. La fin de la mandature Macron signifiera une brisure supplémentaire dans un ensemble fissuré de toutes parts. Quant à Laurent Wauquiez, qui en sa qualité autodésignée de « conseiller spécial » de Fabrice Pannekoucke continue de surveiller la Région Aura, il est aujourd’hui bien silencieux, et doit secrètement se réjouir de ne plus être en première ligne médiatique. Où sera-t-il en 2030 ? Peut-être pas aux premières loges de la cérémonie – si elle se tient. Un bel exemple de l’époque politique : le mépris pour la démocratie.

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Denis Lafay est journaliste et essayiste, directeur de collection aux éditions de l’Aube

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