Edgar Morin, sociologue du temps présent et agitateur d’idées, est mort à l’âge de 104 ans
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Jusqu’au bout, son œuvre et sa vie sont restées étroitement imbriquées. Résistant au nazisme, communiste de guerre, dissident du stalinisme, sociologue du temps présent, prophète des temps futurs, métaphysicien de l’ère planétaire, agitateur d’idées et butineur du savoir, Edgar Morin est mort à Paris, vendredi 29 mai, à l’âge de 104 ans, a confirmé sa veuve au Monde. Il n’aura cessé de penser sa vie et de vivre sa pensée. « Je ne suis pas de ceux qui ont une carrière, mais de ceux qui ont une vie », écrivait-il dans Mes démons (Stock, 1994). Celle-ci s’est constamment nourrie des contradictions et des tensions du monde comme de celles qu’il éprouvait lui-même. Sa propre genèse en témoigne.
Lorsque naît Edgar Nahoum, le 8 juillet 1921, à Paris, dans une famille juive originaire de Salonique, ses premières minutes sont en suspens entre la vie et la mort. Sa mère, Luna, avait caché à son mari, Vidal, que l’enfantement lui était proscrit par la médecine en raison d’une lésion au cœur causée par la grippe espagnole, contractée en 1917. Mais l’enfant et la mère survécurent, dans une indéfectible adoration mutuelle. Jusqu’à cette déflagration que subit le jeune Edgar : alors qu’il va vers ses 10 ans, Luna meurt d’une crise cardiaque, le 26 juin 1931. Un « Hiroshima intérieur », confiera-t-il. Dès lors, il devra, selon une phrase d’Héraclite qu’il fera sienne, « vivre de mort, mourir de vie ».
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A l’école, qui « [lui] apprit la France » et où il devint « enfant de la patrie », puis au collège, le jeune Edgar se réfugie dans les romans, qu’il dévore à table, au lit ou même en classe, pendant les cours, abrités par son plumier ou cachés sur ses genoux. Au Ménil Palace ou au XXe siècle, mais plus encore au Phénix, dans son quartier de Ménilmontant qu’il aimait tant, il entre dans « la grotte des mystères initiatiques » du cinéma qui le plonge dans un « état semi-hypnotique ».
Plus tard, au Studio 28, une des premières salles d’art et d’essai parisiennes, il découvre Toni (1935), A l’Ouest rien de nouveau (1930) ou Marius (1931), cette « tragédie à l’antique » dans laquelle un orphelin quitte son père et celle qui l’aime pour « l’appel absolu de la mer, de la mère, l’infini », un film qui exprime « le mythe de [son] destin ». A L’Européen, il vibre aux airs de Kurt Weill dans L’Opéra de quat’sous et aux chansons noires de Prévert et de Kosma. Salle Gaveau, ce sont les premiers mouvements des symphonies de Beethoven qui lui font sentir « le terrifiant enfantement du monde » et « jaillir [son] être des eaux stagnantes, le dotant d’un formidable vouloir ». Il devient ainsi un « omnivore culturel ».
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La tempête intime soulevée par la mort de sa mère et cette exposition précoce au tragique de l’existence aura sans doute préparé son éblouissement à la lecture de Hegel. Plaçant la contradiction au fond de l’être et la dialectique au cœur du processus historique, le philosophe allemand fascine le lycéen, puis l’étudiant. Il lui fait apercevoir une logique, celle d’un possible sens de l’histoire, dans le déchaînement des années 1930 : Front populaire, guerre d’Espagne, expansion du communisme, montée du nazisme…
Bien plus tard, dans son grand œuvre théorique, La Méthode (Seuil, 1977-2004), Edgar Morin substituera au dépassement des contraires par la dialectique le « dialogique », qui vise à unir les principes antagonistes. Mais très vite, avec le renfort de Marx, qui remet la dialectique hégélienne « sur ses pieds » en privilégiant les conditions matérielles d’existence plutôt que l’Idée, le jeune Edgar se sent intellectuellement armé. Ce n’est pas seulement – pense-t-il – sa conscience qui est chahutée, mais le monde entier qui, entre les exploitants et les exploités, les possédants et les possédés, est pétri d’antagonismes promis à se résoudre dans la lutte finale de la révolution mondiale.
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La politique « envahit » son adolescence. Il oscille entre réalisme et révolutionnarisme. Et, en 1938-1939, adhère au mouvement des Etudiants frontistes qui contente sa fibre pacifiste. Rien ne le prédisposait à devenir un héros de la Résistance. Sans l’épreuve de la guerre, Edgar Nahoum aurait peut-être été un brillant professeur ou, comme son père, un commerçant du Sentier à Paris, pétri de la culture populaire du quartier de Ménilmontant, mais certainement pas Edgar Morin, ce nom de clandestinité qui, à la Libération, deviendra le sien. « Que serions-nous devenus sans la Résistance ?, se demandait-il parfois. Nous aurions eu une carrière ? Grâce à la Résistance, nous avons eu une vie. »
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Résistant
Juin 1940. Son père est mobilisé, et le jeune homme prépare ses examens. Mais « l’étrange défaite » sonne le glas et le tocsin. Edgar prend le dernier train pour Toulouse où, s’occupant pendant deux ans des étudiants réfugiés, il se lie à quelques figures de proue, comme l’écrivaine Clara Malraux (1897-1982), le philosophe Vladimir Jankélévitch (1903-1985) ou le poète Jean Cassou (1897-1986). Il y rencontre aussi Violette Chapellaubeau (1917-2003), étudiante en philosophie, qui deviendra sa femme en 1945. Il a besoin de vaincre sa peur, car le régime de Vichy se transforme « en piège ».
En 1941-1942, il lui faut surmonter « l’antagonisme aigu » entre son « peureux vouloir survivre » et son « ardent vouloir vivre », l’un qui le pousse « à [se] planquer », l’autre « à risquer [sa] vie, ou plutôt à risquer [sa] mort pour [sa] vie ». L’ouverture du Vaisseau fantôme de Wagner qui passe à la radio sonne comme un appel à se lancer « dans l’aventure inconnue ». « Tempêtes du Vaisseau fantôme, emportez-moi ! », écrit-il dans son journal, par mimétisme avec le René de Chateaubriand – « Levez-vous vite, orages désirés… ». Il commence à tracter et à inscrire sur les murs des slogans contre la collaboration.

Juif et apprenti résistant, trop repéré dans la ville rose, il trouve alors un point de chute à Lyon, à la Maison des étudiants. Dans un climat de virées nocturnes et d’amitié potache, c’est là qu’avec son camarade Jacques-Francis Rolland (1922-2008), il devient un « communiste de guerre ». Une seule chose importe : la fin de l’oppression. Malgré son aversion pour le stalinisme, il sera incorporé au Parti et considère que seul le communisme peut être une alternative au nazisme.
Dans un repaire de réfractaires, il côtoie les écrivains Albert Camus (1913-1960), Jean Prévost (1901-1944) et Roger Stéphane (1919-1994). Il prend de l’assurance, du galon et revient un temps à Toulouse pour fonder un réseau régional avec l’aide d’un antifasciste allemand, Jean Krazatz, que les partisans appellent tout simplement « Jean ». En 1943, il intègre le Mouvement de résistance des prisonniers et déportés créé par André Ulmann (1912-1970) et qui sera placé plus tard sous l’autorité de François Mitterrand.
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Il est nommé lieutenant des Forces françaises combattantes. A cette période, il y eut beaucoup de « rendez-vous ratés avec la mort ». Résistants urbains, ses camarades et lui étaient sans cesse traqués. Un jour, à Paris, fin 1943, alors qu’il a rendez-vous avec « Jean » – ce marin de Hambourg dont le dévouement amena sans doute Edgar Morin à réfuter, après-guerre, la thèse d’une culpabilité collective du peuple allemand –, il manque de se faire prendre dans une souricière.
Il ne trouve pas son camarade comme prévu au cimetière de Vaugirard et se rend à son hôtel. Dans l’escalier, Morin se sent saisi d’une étrange fatigue, d’une incompréhensible paresse et il rebrousse chemin. Dans la chambre de l’hôtel l’attendait la Gestapo qui arrêta, tortura, puis liquida son ami allemand. « Incontestablement une prémonition », assure-t-il dans Mon chemin (Fayard, 2008). Edgar Nahoum devient « Morin » à la suite d’une méprise : une camarade de l’armée des ombres de Toulouse transforma son pseudonyme de « Manin », choisi en référence à un personnage de L’Espoir, d’André Malraux, en « Morin ». « Je suis ainsi le fils de mes actions, de mes œuvres », commentera-t-il.
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Durant ces années sombres, la peur et la mort sont à ses trousses, mais le sentiment dont il gardera la mémoire la plus vive est l’exaltation que procurent la prise de risque et la solidarité extrême. « C’est dans la guerre et la résistance que s’est cristallisée la personnalité complexe et vitale d’un penseur du chaos et de la renaissance », relève Emmanuel Lemieux (Edgar Morin, Cahiers de L’Herne, 2016).
L’acmé de cette fraternité, c’est la Libération : Edgar Morin, drapeau tricolore à la main, roule en voiture siglée FFI sur les Champs-Elysées avec Violette Chapellaubeau, Dionys Mascolo (1916-1997), Marguerite Duras (1914-1996) et, au volant, Georges Beauchamp (1917-2004) hurlant de joie. Pourtant, « après cette apothéose, la Libération fut pour moi un désastre », se souvenait-il.
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Tenu à distance par Mitterrand
Ecarté des promotions par les apparatchiks communistes, tenu à distance par Mitterrand pour avoir été un « sous-marin » du Parti durant la Résistance, il se heurte aux mesquineries et aux petites ambitions de la vie normalisée. Déçu, le soldat Morin gagne Lindau, en Bavière. Désormais chef du bureau propagande à la direction de l’information du gouvernement militaire de la zone française à Baden-Baden, il écrit L’An zéro de l’Allemagne (La Cité universelle, 1946). Un essai hérétique où il refuse les clichés en vigueur sur la mauvaise nature germanique et tente de comprendre comment la nation la plus cultivée en Europe, patrie de Goethe et de Beethoven, a pu engendrer la barbarie nazie.
De retour à Paris, il milite au Parti communiste mais, discret opposant culturel, refuse d’entrer au Conseil national des écrivains et de courtiser Aragon (1897-1982). Il vivote avec sa modeste solde et, de 1947 à 1950, traverse une mauvaise passe dont il émerge en retrouvant ses amis du groupe de la rue Saint-Benoît : Dionys Mascolo, Robert Antelme (1917-1990) et Marguerite Duras. Quelque part entre La Belle Equipe et Jules et Jim, Morin découvre une nouvelle expérience de vie. Partage et communauté, discussions enflammées, soirées passées à bistroter. Comme il aime à le répéter, reprenant le titre d’un film d’Ettore Scola retraçant l’histoire d’anciens résistants, « nous nous sommes tant aimés… »
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Le tourbillon de la vie séparera le groupe et, insensiblement, il perd sa fratrie sans pour autant cesser d’aimer ses amis. Eternel étudiant et chercheur autodidacte, il trouve aussi un refuge intellectuel au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), en 1950, grâce aux bons offices du sociologue marxiste Georges Friedmann (1902-1977), qu’il connut à Toulouse, aux recommandations du géographe Pierre George (1909-2006), des philosophes Vladimir Jankélévitch et Maurice Merleau-Ponty (1908-1961).
Car Morin ne cesse d’apprendre et de travailler. Biologie, paléontologie, psychologie, ethnologie… il arpente déjà tous les territoires, établit des passerelles entre le symbolique et le politique, le poétique et l’économique. La « pensée complexe », concept qu’il forgera plus tard en voulant « relier ce qui est tissé ensemble », est déjà en marche.
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Le CNRS restera pour lui, sa vie durant, un havre de paix et le socle de sa liberté, lui permettant de développer sa pensée à l’écart des intrigues. C’est là qu’il achève cet ovni conceptuel qu’est L’Homme et la mort (Seuil, 1951). Boudé par l’université mais salué par des auteurs aussi déterminants que le philosophe Georges Bataille (1897-1962), le critique Maurice Nadeau (1911-2013) ou l’historien Lucien Febvre (1878-1956), cet essai anthropologique développe notamment l’idée que la science pourrait non pas abolir mais faire reculer la mort (ce qu’il nomme « l’amortalité »).
Parallèlement, les tensions avec le Parti communiste s’accentuent, notamment à l’occasion de « l’affaire Kravchenko », ce haut fonctionnaire soviétique réfugié aux Etats-Unis et auteur d’un fracassant J’ai choisi la liberté (Self, 1947), ouvrage qui dénonçait le système totalitaire de l’URSS. En 1949, Victor Kravchenko (1905-1966) intente et gagne un procès en diffamation contre Les Lettres françaises, publication qui réunit toute l’intelligentsia communiste. Le spectacle de celle-ci communiant dans le mensonge fait vaciller Edgar Morin.
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Sans avoir le cran de son ami Claude Lefort (1924-2010) qui, lui, dénonce ouvertement la calomnie, il s’engage néanmoins en rencontrant Margarete Buber-Neumann (1901-1989), ancienne déportée à Ravensbrück. Celle-ci lui raconte comment, au moment du pacte germano-soviétique, Staline les a livrés à Hitler, elle et son mari, le dirigeant communiste allemand Heinz Neumann (1902-1937).
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Exclu du PCF
Toujours en privé, Morin se révolte contre le procès, en 1949, du dirigeant hongrois Laszlo Rajk (1909-1949). Il ne renouvelle pas sa carte au Parti, mais c’est celui-ci qui prendra l’initiative de l’exclure en 1951, au terme d’un cérémonial stalinien orchestré par Annie Besse, alors responsable de la Fédération de la Seine du PCF, qui deviendra plus tard, sous le nom d’Annie Kriegel (1926-1995), la pasionaria anticommuniste du Figaro. Le motif : une tribune qu’Edgar Morin signa dans France-Observateur dans laquelle il donnait « quelques petits coups de patte hétérodoxes ».
Comme il le consignera dans Autocritique (Seuil, 1959), un de ses livres les plus inspirés, Edgar Morin vit son exclusion comme un « malheur d’enfant », mais se sent d’un coup devenu grand. Plus jamais il n’acceptera de contraindre la réalité à la logique d’une idée, plus jamais il ne bridera sa liberté de penser.
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Ce qu’il va rapidement mettre en pratique. En 1955, avec Dionys Mascolo, Robert Antelme et l’écrivain Louis-René des Forêts (1918-2000), il crée un Comité des intellectuels contre la guerre en Afrique du Nord qui réunit des signatures aussi prestigieuses que celles de François Mauriac, Roger Martin du Gard, André Breton, Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty ou Claude Lefort. Mais le comité connaît vite une crise, au moment de l’intervention soviétique en Hongrie, en 1956, que Morin et ses amis souhaitent condamner.
Autre terrain, autre décalage : avec le marxiste libertaire Daniel Guérin (1904-1988), il défend l’honneur du nationaliste algérien Messali Hadj (1898-1974), qui incarne à ses yeux une voie démocratique de l’insurrection indépendantiste, alors que le FLN, lui, mène une guerre de libération implacable. Morin ne signe pas le fameux Manifeste des 121 (une déclaration sur le droit à l’insoumission), mais rédige, avec Lefort et Merleau-Ponty, un « Appel pour la paix ». Suspect aux yeux des gaullistes qui le croient communiste, renégat pour les communistes, traître au regard des sartriens qui tiennent le FLN pour l’avant-garde du prolétariat, le voilà marginalisé. Le respect des « complexités » est à ce prix.
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Arguments, la revue qu’il publie de 1956 à 1960 aux éditions de Minuit, avec Colette Audry (1906-1990), Roland Barthes (1915-1980) et Jean Duvignaud (1921-2007), bientôt rejoints par Kostas Axelos (1924-2010), sera le laboratoire de ce pas de côté à l’égard des orthodoxies de l’esprit, promettant de « réviser sans limite aucune les idées reçues et les idéologies courantes ». Morin y découvre la critique de la technique du « second » Heidegger, les percées conceptuelles de Georg Lukács ou de l’école de Francfort, avec notamment Adorno et Marcuse, qui montrent comment les Lumières se sont retournées en leur contraire. Dans une atmosphère féconde et amicale, il pose les premiers fondements de son analyse de « l’ère planétaire ».
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« Comment vis-tu ? »
Eclectique, il présente en 1960 à Cannes le film Chronique d’un été, coréalisé avec Jean Rouch (1917-2004) : une série d’entretiens émouvants sur la façon dont des Parisiens, employés à la SNCF ou OS chez Renault, se débrouillent avec la vie. La question, posée par Marceline Loridan, rescapée d’Auschwitz qui se lancera dans un monologue saisissant sur sa déportation au cours du tournage, s’attardant une minute, une heure ou une journée avec des gens croisés au hasard des rues ou des proches invités dans son appartement, est simple, mais poignante : « Comment vis-tu ? »
Serait-elle la même aujourd’hui ? Interrogé en 2017 en compagnie de Régis Debray, qui fut également l’un des protagonistes de ce film tourné pendant la guerre d’Algérie, Edgar Morin répondit : « Je crois qu’elle reste valable aujourd’hui. Le “comment vis-tu” n’est pas seulement une question liée aux émotions et sentiments personnels, c’est une question liée à un contexte historique qui est devenu extrêmement incertain et, je dirais même, encore plus inquiétant. A l’époque, les jeunes gens et les personnes à qui on avait posé la question étaient paumés. Or, ils étaient encore une minorité. J’ai été frappé quand j’ai revu le film récemment, je me suis dit : c’est quand même extraordinaire, d’un côté Chronique d’un été est un film forcément daté et d’un autre côté, il est plus actuel qu’à l’époque. Parce qu’il y a un malheur et une difficulté de vivre qui est beaucoup plus répandue aujourd’hui. »

Voici donc, poursuivait-il avec Régis Debray, ce que serait la question pertinente à poser aujourd’hui : « Comment vivez-vous et est-ce que parfois vous pouvez dire nous ? » Une préoccupation qui demeurera la sienne jusqu’au bout : « Le nous se réveille lorsque surgit un désastre, un attentat, une pandémie – la réaction collective après l’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo ou du professeur Samuel Paty, celle aussi pendant le confinement l’attestent. Mais il se rendort aussitôt après. L’enjeu de notre civilisation est de ressusciter le nous », déclarait-il dans un livre d’entretiens avec l’agroécologiste, fondateur du mouvement des Colibris, Pierre Rabhi (Frères d’âme, L’Aube, 2021).
Edgar Morin voyage beaucoup, aussi, et découvre les Amériques. Mais il s’épuise et manque à San Francisco d’être foudroyé par une fièvre qui lui vaut de sortir de l’hôpital comme un ressuscité. Curieux de tout, se moquant des chapelles, se défiant des carcans disciplinaires, il occupe d’ores et déjà une position singulière qui va lui permettre de sentir et d’analyser en éclaireur la révolution des mentalités en cours dans les années 1950 et 1960.
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Enfant de Ménilmontant, des chansons de rue, des westerns et des romans de cape et d’épée, il ne porte pas un regard condescendant sur la culture de masse qui, entre Hollywood et radio-crochets, émerge. Il montre au contraire, dans Les Stars (Seuil, 1957) comment le phénomène des nouvelles divinités de l’Olympe hollywoodien répond aux besoins de mythes et de légendes tapis au fond de l’humanité et, dans L’Esprit du temps (Grasset, 1962), analyse l’essence des mass-médias qui s’adressent « aussi bien aux cultivés qu’aux incultes, aux bourgeois qu’aux populaires, aux hommes qu’aux femmes, aux jeunes qu’aux adultes ».
Les sociologues Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron lui reprochent alors de « transformer en formules savantes les idées reçues » du moment. Qu’à cela ne tienne : « omnivore culturel », habité par les deux versants de l’art, savant et populaire, Morin est apte à saisir ce qui laisse perplexe à l’époque.
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Le 22 juin 1963, un concert de Richard Anthony, Johnny Hallyday et Sylvie Vartan, organisé par Europe 1 et l’émission « Salut les copains », tourne à l’émeute. Après cette « folle nuit de la Nation », Edgar Morin livre dans Le Monde son point de vue sur la formation d’une « bio-classe adolescente », cette génération « yé-yé » qui cherche autant à consommer qu’à se consumer. La sociologie du présent est née.
Morin en produira quelques pépites, comme Mai 68, la brèche (Fayard, 1968), un essai dans lequel, avec les philosophes Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, il met au jour cette sorte de « 1789 socio-juvénile » de la « commune étudiante », ou encore La Rumeur d’Orléans (Seuil, 1969), enquête sur la prétendue traite des Blanches effectuée à partir des cabines d’essayage de magasins de lingerie gérés dans cette ville par des commerçants juifs.
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Sollicité pour étudier les effets de la modernisation dans une commune du pays bigouden, Morin y développe une stratégie d’immersion empathique et distanciée. Il en tire le Journal de Plozévet. Bretagne, 1965 (Editions de l’Aube, publié en 2001), une façon originale de comprendre comment une transformation sociale globale s’inscrit dans une situation locale. « Une expérience capitale », note Edgar Morin, qui passe une année « passionnée » dans un penty en terre battue et observe, aidé par des étudiants bretons installés dans différents hameaux de cette commune du Finistère, les effets du remembrement, la métamorphose des adolescents ou analyse le rôle des femmes comme « agents secrets de la modernité ».
Un carnet de terrain d’une sociologie qui, malgré le constat amer du repli sur soi, de l’accélération du temps et de la perte des repères, ne considère pas les sujets étudiés comme des êtres aliénés qu’il faut « objectiver ». Après la revue Arguments, il trouve auprès du Laboratoire du changement social et politique, animé par Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, de quoi continuer à « cheminer dans le désert ». Car à l’époque de l’hégémonie du structuralisme et de ses avatars, il ne croit ni aux « stupidités » sur la « mort de l’homme » ou du « sujet » théorisées par Louis Althusser ou Michel Foucault, ni aux pouvoirs des « structures invariantes » de Claude Lévi-Strauss.
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Invité en 1969-1970 à l’Institut Salk de recherches biologiques de La Jolla, en Californie, il plonge dans un chaudron : cybernétique, biologie moléculaire, thermodynamique, microphysique, sciences de l’information, mathématiques du chaos, physique du désordre… Parallèlement, les derniers feux de la révolution hippie lui font vivre une nouvelle « extase de l’histoire », bien loin de l’orthodoxie marxiste-léniniste prônée par la plupart des sorbonnards.
Edgar Morin analyse « la crête de la civilisation occidentale au moment où elle se retourne contre elle-même ». Car les communes libertaires, dans lesquelles il s’insère, rejettent « le pilier des piliers, le fondement même de toute l’organisation sociale – la famille – pour créer, chercher dans l’affinité, l’élection, l’amour, la communauté, un nouveau type de famille ».
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La Californie, son « oasis », son Arcadie
Immergé dans une nature océanique et initié à la révolution informatique, Edgar Morin décrit, dans son Journal de Californie (1970), cette jeunesse qui invente – entre un visionnage de la série télévisée Star Trek et un cocktail d’herbes enivrantes – la nouvelle vie communautaire. Il voit naître une « civilisation robinsonne » sur les débris du monde ancien. Morin trouve là son « oasis », son Arcadie. Davantage qu’à l’occasion de la révolte de mai 1968 en France, il vivra une nouvelle « extase de l’histoire », avec ses mouvements « existentiels » qui révolutionnent le mode de vie en puisant aussi bien dans la sagesse orientale que dans le christianisme primitif, le bouddhisme zen que le « fouriérisme sauvage ».
Il rencontre Johanne Harrelle (1930-1994), mannequin et comédienne québécoise qui deviendra sa femme, après son divorce avec Violette Chapellaubeau. Dans le prolongement de ces deux années californiennes s’éveille aussi sa conscience écologique. Il rédige, dans le cadre du Club de Rome, en 1972, L’An I de l’ère écologique, convaincu qu’un nouvel âge doit s’ouvrir face à la dévastation de la biosphère. Thème à présent répandu mais qu’ils n’étaient pas nombreux, dans ces années-là, à explorer. C’est sur ce magma de nouvelles cultures et sur les airs d’Angie des Rolling Stones que commence à s’ébaucher La Méthode, son opus magnum.
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Avec cette œuvre colossale, en six volumes, qui s’étend de 1977 à 2004, Edgar Morin s’est ni plus ni moins livré à une reconfiguration du savoir humain. Le chercheur élabore une méthode de connaissance capable de « traduire la complexité du réel », une aide à la stratégie de la connaissance que chacun devrait exercer. Contrairement aux apparences, La Méthode est tout d’abord un manifeste d’humilité.
Loin de l’hégélianisme, Morin assure qu’il n’y a pas de vérité du « Tout ». La totalité est toujours inachevée, morcelée, fragmentée. Mais comme dirait Pascal, « toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, il est impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties ».
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Cette maxime permet de comprendre notamment le « principe hologrammatique », nommé d’après la technique de reproduction d’une image en trois dimensions par procédé laser, selon lequel chaque être humain, pour le meilleur ou pour le pire, dans l’abondance ou dans le dénuement, « porte en lui la planète tout entière ». Ainsi l’Européen aisé se lève en écoutant une radio de fabrication japonaise, boit son thé de Ceylan, enfile son jean made in USA, au moment où le miséreux du tiers-monde subit les cours du marché mondial, quitte son village à cause de la monoculture imposée par l’industrie agroalimentaire, danse sur des musiques syncrétiques en buvant du Coca-Cola. Tous les fragments d’humanité se sont déposés en eux.
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Pensée à l’écho planétaire
La Méthode identifie trois principes : le « principe dialogique », qui « unit deux principes ou notions antagonistes, qui apparemment devraient se repousser l’un l’autre, mais qui sont indissociables et indispensables pour comprendre une même réalité » ; le « principe hologrammique », qui montre que la partie est dans le tout et le tout à l’intérieur de la partie, comme la totalité du patrimoine génétique est contenu dans chaque cellule individuelle ; et enfin le « principe de récursion organisationnelle », cette « boucle génératrice dans laquelle les produits et les effets sont eux-mêmes producteurs et causateurs de ce qui les produit ». Ces principes forment les trois piliers de la « pensée complexe ». En conclusion de La Méthode, Edgar Morin appelle de ses vœux une « métamorphose » seule à même d’en finir avec la séparation des savoirs, le cloisonnement des consciences, les crises de civilisation.
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Cette pensée humaniste reçoit, depuis une trentaine d’années, un écho planétaire. Edgar Morin est traduit, invité et honoré dans le monde entier. Ses idées ont inspiré des réformes scolaires, comme celle du second degré au Brésil et l’introduction de la « pensée complexe » dans des universités du Mexique, de Colombie, de Bolivie, du Pérou ou de Saint-Domingue. L’université privée mexicaine « Monde réel » d’Hermosillo a même été baptisée de son nom.
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Car Edgar Morin est une star en Amérique latine. Sans doute parce que « les métissages culturels y favorisent l’ouverture d’esprit », expliquait-il. Célébré à l’étranger, il est resté longtemps marginal en France, du moins à l’université où, avec ses mots à tiroirs, ses phrases récursives, sa volonté de mettre un « accent circomplexe » en toutes choses, il s’attirait souvent des regards interrogateurs et amusés. Depuis quelques années, les choses ont changé : l’ancien « Centre d’études de communication de masse » fondé en 1960 par Georges Friedmann s’est transformé en Centre Edgar-Morin et l’ESSEC a créé une « Chaire Edgar Morin de la complexité ». Hébergée par l’Académie du climat, une fondation Edgar Morin a été créée par le philosophe et sa femme, Sabah Abouessalam-Morin, sociologue de l’urbain. En 2021, son centenaire a été célébré par le président de la République, mais aussi dans la Cour d’honneur du festival d’Avignon, soirée au cours de laquelle Edgar Morin a pu fredonner à distance L’Opéra de quat’sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill en compagnie de l’ancienne ministre Christiane Taubira et de l’historien Pascal Ory.
Edgar Morin est devenu un nom, synonyme d’un prestige intellectuel qui lui vaut d’être courtisé. A tel point que Nicolas Sarkozy et son conseiller Henri Guaino ont voulu, en 2008, reprendre à leur compte son idée d’une « politique de civilisation » capable de remédier aux maux engendrés par la civilisation elle-même, et qui rassemblerait ce qu’il y a de meilleur au Nord et au Sud, en Orient et en Occident. Mais le concept s’est réduit au mot, l’idée au slogan, et l’affaire a tourné court.
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Indiscipliné et franc-tireur
Difficile de récupérer un tel personnage, fondamentalement resté un « indiscipliné », comme l’a relevé son biographe (Edgar Morin, l’indiscipliné, Emmanuel Lemieux, Seuil, 2009). Difficile de l’intimider également, même au moyen d’un procès pour « diffamation à caractère racial » qui lui a été intenté en 2002, pour des passages particulièrement critiques envers la politique israélienne, dans une tribune au Monde, écrite avec Danièle Sallenave et Sami Naïr. Finalement innocenté, mais considérant ces accusations comme « une offense à toute sa vie », Edgar Morin se saisira de cette épreuve pour écrire Le Monde moderne et la question juive (Seuil, 2006).
Plébiscité dans le monde entier, mais franc-tireur de la vie des idées, Edgar Morin se fit quelques adversaires. Ses deux livres de dialogues avec Tariq Ramadan, publiés en 2015 et 2017 avant la mise en examen de ce dernier pour viols, lui ont parfois été reprochés et l’ont conduit à se justifier.
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Loin de se réduire à la figure du vieux sage consensuel véhiculée par sa personnalité chaleureuse et fraternelle, Edgar Morin n’a pas hésité à penser à contre-courant et à s’affranchir de l’unanimisme ambiant. Alors que les caricatures de Mahomet furent parfois brandies comme le symbole de l’identité française, il soutint qu’il fallait « être attentif aux effets pervers d’actes à intentions salutaires ». Car « l’éthique ne peut se borner aux bonnes intentions » et « doit avoir le sens des conséquences de ses actions, qui souvent sont contraires aux intentions », expliquait-il, fidèle en cela à une conception développée dans le tome V de La Méthode.
Alors que des polémistes affirmèrent, après la décapitation du professeur Samuel Paty, que l’« islamo-gauchisme » armait intellectuellement le terrorisme, Edgar Morin déplora l’amplification de « la pensée manichéenne, unilatérale, réductrice ». Alors que « deux France s’affrontent déjà en paroles, la France identitaire et la France humaniste », poursuivait-il dans un entretien au Monde, le sociologue invitait ses lecteurs « à lutter sur deux fronts » : contre les fanatismes meurtriers et la xénophobie. L’écrasement de Gaza par l’armée israélienne à la suite des attentats terroristes du 7 octobre 2023, fut une de ses plus récentes préoccupations, un de ses ultimes combats. Un tourment qui conduit cet intellectuel juif proche des positions du philosophe Martin Buber (1878-1965) ou de l’historien Schlomo Sand sur le conflit israélo-palestinien à écrire, dans Y a-t-il des leçons de l’Histoire ? (Denoël, 2025), qu’« il ne suffit pas d’avoir été persécuté pour ne pas devenir persécuteur ».
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« Judéo-gentil »
Le seul moyen pour éviter que la civilisation retombe dans la barbarie consiste selon lui à changer d’orientation. Depuis son texte prophétique et programmatique, La Voie (Fayard, 2011), qui demeure son plus grand succès public, Edgar Morin ne cesse de penser qu’il faut « relier les oasis de vie et de pensée » et qu’il convient même de les faire converger, comme il le rappelle dans son livre d’entretiens avec l’agroécologiste Pierre Rabhi. Car les grandes régressions perdureront tant que n’apparaîtra pas « la nouvelle voie politique-écologique-économique-sociale guidée par un humanisme régénéré », explique-t-il.
Une nouvelle voie « dialogique », qui associerait « les termes contradictoires de “mondialisation” (pour tout ce qui est coopération) et de “démondialisation” (pour établir une autonomie vivrière sanitaire et sauver les territoires de la désertification), de “croissance” (de l’économie des besoins essentiels, du durable, de l’agriculture fermière ou bio) et de “décroissance” (de l’économie du frivole, de l’illusoire, du jetable), de “développement” (de tout ce qui produit bien-être, santé, liberté) et d’“enveloppement” (dans les solidarités communautaires) ».
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Appartient-il lui-même à une communauté ? Dans Le Monde moderne et la Question juive (2006), il interroge son identité mêlée. Car la patrie d’Edgar Morin, c’est la France, mais sa « matrie » est la Méditerranée. « Judéo-gentil », c’est-à-dire descendant des juifs modernes qui ont été formés par la culture humaniste européenne du monde des « gentils » (traduction latine du mot goy, issue du latin gentiles), il se décrit également comme un « post-marrane », à l’instar des descendants de ces juifs d’Espagne qui ont été forcés de se convertir au christianisme à la fin du XVe siècle, comme Montaigne, Cervantès ou Spinoza.
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Trait irréductible de son identité, le mot « juif » est pour lui un adjectif, non un substantif. « Je suis étranger à toute idée du peuple élu », ajoute-t-il. Ce qui ne l’empêchera pas de partir sur les traces de ces origines sépharades dans Vidal et les siens (Seuil, 1989). Au terme de ce livre « sur et pour » son père, décédé en 1984, il se sentit « heureux de trouver, dans le siècle salonicien de [ses] trois générations antérieures, non pas la synagogue, mais une laïcité formée dans le grand-duché de Toscane, entretenue et propagée à Salonique par [ses] ancêtres livournais ». Ainsi son « retour de piété aux sources familiales » le rendit « définitivement libre par rapport au judaïsme », écrit-il. A cet hommage à son père, s’ajoutera une stèle romanesque pour sa mère, L’Ile de Luna (Actes Sud, 2017).
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Le trou noir du scepticisme
Un événement matriel. La perte de sa mère tant aimée, dont il n’a cessé de rêver l’éternel retour, fut sans doute à l’origine inconsciente de son engagement dans le Parti communiste, qui était pour lui comme un « placenta », une seconde famille, une enveloppe maternelle et fraternelle à la fois, une manière de surseoir à cette « nappe de néant ».
De ce « trépan du malheur », Edgar Morin a sûrement puisé le courage et l’audace de risquer sa vie dans les combats et les réseaux clandestins de la Résistance, alors qu’il aurait pu fuir, ou se laisser légitimement gagner par la peur panique d’être pourchassé, fait prisonnier, torturé, déporté. De ce « trou noir » sont nés sans conteste son scepticisme, son doute fondamental, sa fréquentation de Montaigne et sa lecture assidue de ceux qu’il appelle les « tragiques », Pascal et Dostoïevski en tête.
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« Vivre de mort, mourir de vie » : toute la bibliographie d’Edgar Morin peut être lue à travers le champ de forces de ces antagonismes complémentaires, car il sait bien, depuis sa lecture de Pascal, que « la source de toutes les hérésies est de ne pas concevoir l’accord de deux vérités opposées ». Depuis son plus jeune âge, l’âme de Morin est ainsi agonique, le siège d’un combat intérieur entre la part d’ombre lunaire et la force solaire.
Enfant unique « gâté » puis « gâché », il a oscillé entre désespoir et enchantement, désarroi et ferveur. Le cataclysme psychique de la mort de sa mère sera également la matrice de l’idée de Terre-Patrie (Seuil, 1993), qui évoque notre astre errant, perdu dans l’univers et couvert d’une nature que les hommes ont saccagée. Une identité planétaire dont il met au jour la communauté de destin, devant l’urgence à lui inventer d’autres chemins que celui, tout tracé, de la rationalité technicienne étriquée dans laquelle elle s’est jusqu’alors embarquée.
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Car après avoir été si brutalement séparé de sa mère, Edgar Morin a cherché par tous les moyens à recréer du lien, à fonder même les bases d’une nouvelle religion, à écrire un « évangile de la perdition » destiné à « civiliser la Terre » et à relier les êtres divisés par les murs et les frontières. Une religion du doute, sans dogme ni excommunication, mais une religion toutefois, car « toute communauté a besoin de communion ».
Dans un des passages les plus lucides d’Autocritique (1959), Edgar Morin se demande si « l’attente » du retour de sa mère lors de ses 10 ans n’aurait pas tiré du sommeil un « messianisme » auquel pouvaient le prédisposer ses origines juives et son trauma inaugural. « Car il est certain que, depuis cet âge, écrit Morin, avec mes doutes, mes tristesses et mon nihilisme immédiat, jamais je n’ai cessé d’être ému et consolé par la voix qui me dira qu’un jour la vie changera. »
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En pleine crise du Covid-19, il a continué à indiquer le chemin de l’espérance, dans un livre cosigné avec sa femme, la sociologue Sabah Abouessalam (Changeons de voie. Leçons du coronavirus, Denoël, 2020). Face à ce qui détruit (Thanatos) et ce qui divise (Polemos), il appelait à prendre « le parti d’Eros ». Lui-même n’a cessé d’aimer, comme en atteste Edwige, l’inséparable (Fayard, 2009), hommage à Edwige Lannegrace qui fut, de 1982 à 2008, son épouse, mais aussi son « rocher », sa « citadelle » et son « centre de gravité ».
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Sans oublier ses deux filles, nées de son mariage avec Violette Chapellaubeau, Irène Nahoum et l’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe, qui contribuèrent à l’écriture de Vidal et les siens (Seuil, 1989). Les dernières années de sa vie furent celles de publications en série, de tweet intempestifs qu’il adressait aux « citoyens de la cité numérique » et de précieux manuscrits retrouvés : un roman autobiographique écrit en 1946, L’année a perdu son printemps (Denoël, 2024), le troisième volume de La Méthode (Actes Sud, 2024). Inquiet de la « régression néoautoritaire » qui traverse la planète – « il sera peut-être bientôt minuit dans le siècle », disait-il –, Edgar Morin donna au Monde, le journal où il intervient depuis 1960, une dernière interview en avril afin de témoigner malgré tout de sa « foi dans l’amour et dans la fraternité ».
« Caminante, no hay camino, el camino se hace al andar », écrit le poète espagnol Antonio Machado (1875-1939) dans un vers qu’il aimait à réciter. « Toi qui chemines, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant. » Le chemin d’Edgar Morin s’est arrêté, le cheminement de sa pensée, animée par le duel des contraires, continue d’inspirer ceux qui n’ont pas renoncé à espérer en une « insurrection des consciences ». (…)
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8 juillet 1921 Naissance à Paris
1941 Il rejoint le PCF et la Résistance
1946 Publication de « L ’An zéro de l’Allemagne », son premier ouvrage
1950 Il entre au CNRS
1951 Il est exclu du PCF
1959 « Autocritique »
1960 « Chronique d’un été », film coréalisé avec Jean Rouch
1968 « Mai 68, la brèche »
1969 « La Rumeur d’Orléans »
1970 « Journal de Californie »
1970 Il participe à la création du Centre Royaumont pour une science de l’homme
1977 Publication du premier tome de « La Méthode » (« La Nature de la nature »)
1982 « Science avec conscience »
1983 « De la nature de l’URSS »
1995 Il est nommé président de l’Agence européenne pour la culture
2004 « Ethique », dernier des six tomes de « La Méthode »
2010 « Pour et contre Marx »
2011 « La Voie, pour l’avenir de l’humanité »
2011 « Le Chemin de l’espérance », avec Stéphane Hessel
2021 « Frères d’âme », entretien avec Pierre Rabhi
29 mai 2026 Mort à Paris à l’âge de 104 ans
