Alexis Jenni, écrivain : « Les branches noircies des arbres dressées vers le ciel deviennent des membres implorants »
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Face aux incendies qui ravagent les forêts, le romancier et essayiste rappelle que ce n’est pas qu’un écosystème qui s’effondre sous nos yeux, mais « notre milieu même ». Pendant ce temps, déplore-t-il, les responsables politiques se montrent plus empressés à défaire les avancées environnementales qu’à protéger véritablement les bois.
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Voir un arbre qui brûle, c’est poignant. Quand on aime les arbres, et j’en suis, ce sont des êtres familiers, et les voir en flammes déclenche une douloureuse empathie, leurs branches noircies dressées vers le ciel deviennent des membres implorants. On sent bien que sous nos yeux, trente ans, cinquante ans, un siècle de vie modeste et obstinée s’anéantissent en quelques secondes.
Alors toute une forêt, c’est un désastre. Désastre écosystémique, puisqu’une part de biodiversité, ce délicat tissage d’êtres vivants, disparaît, ne laissant qu’un sol de cendre poudreux et de roches nues, quelque chose comme une planète avant que la vie apparaisse, ou après qu’elle a disparu, mais aussi un désastre intime puisque le paysage est détruit, et ce n’est pas rien, le paysage, ce n’est pas pour prendre des photos de loin, c’est le lieu où l’on vit, notre milieu même.
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Les grands désastres de l’année 2026 étaient prévisibles mais ils advinrent avec une brutalité que nous n’attendions pas à ce point, pas si tôt dans l’année, ni si tôt dans le siècle. On peut en être désemparé, voire découragé, mais il faut continuer à parler pour l’arbre, qui subit pis que pendre du fait du chaos climatique, des désastres environnementaux et de l’activité économique dérégulée.
Les mégafeux qui se déclenchent partout ne sont pas des feux de grande taille, c’est un concept nouveau, c’est la catastrophe immaîtrisable, déclenchée par l’activité humaine, voire plus largement par la conception humaine d’un rapport prédateur à la nature, qui de proche en proche, modifie l’environnement, modifie le climat, et finalement provoque cet embrasement irrépressible des forêts que l’on ne peut que contempler avec horreur, sans pouvoir l’éteindre. Avant c’était loin, en Sibérie, au Canada, en Californie, et puis les Landes ont brûlé, et maintenant c’est tant d’autres autour de nous, et puis Fontainebleau [Seine-et-Marne]. C’est un peu injuste que je ne cite que Fontainebleau, mais c’est pour sa résonance patrimoniale, la forêt de Fontainebleau, en plus d’être une forêt, c’est un monument historique français, c’est « Notre-Dame-des-Forêts » qui à son tour se consume et s’effondre, ce sont les tableaux de l’école de Barbizon dont le modèle disparaît, c’est le sable renommé qui est enfoui sous la cendre, c’est l’escalade devenue impraticable.
Il y a un concept pour ça, l’atteinte au lieu familier, un concept tout récent apparu au début du XXIe siècle en même temps que celui d’anthropocène : la solastalgie. Les événements le font sortir du laboratoire philosophique où il a été créé, et il va devenir un mot d’usage courant, indispensable pour nommer ce qui nous déchire. En gros, il désigne la détresse intime provoquée par les dévastations environnementales ; et si on scrute son étymologie, ce serait plutôt la douleur liée à la disparition de la consolation que procurait un paysage connu, qui se dégrade et brûle, c’est notre rapport profond à notre lieu de vie, qui est atteint. « Notre maison brûle », disait Jacques Chirac [1932-2019] en 2002, mais c’était alors une image ; en 2026 c’est devenu une réalité concrète, là où nous habitons brûle, et sans maison il n’y a plus de réconfort possible.
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« Un problème, une solution »
« Qui aurait pu prédire la crise climatique ? », déclare, en 2022, un autre président [Emmanuel Macron], roi de l’aplomb et de la formule. Face aux protestations et ricanements, impavide il se justifia, sans arranger les choses : « On m’a mal compris, je voulais dire qu’au fond ça a été encore plus vite que prévu… » Si on a l’esprit narquois, on peut rire de cet exercice de mauvaise foi, une mauvaise foi avérée par la suite des événements : depuis on détricote toutes les avancées environnementales jusque-là acquises, pour des raisons d’allègement des normes, de libération de l’activité économique, et tant pis pour les lieux. En gros, notre maison brûle et pendant ce temps nous installons devant la porte un joli paillasson marqué « Bienvenue ! ».
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Et cet été dans le Jura, on rase des forêts anciennes, on évacue rapidement les grumes par camion, et derrière on replante à la va-vite sur un sol dévasté de tout jeunes mélèzes déjà à moitié morts. Et cela comptera dans ce projet ronflant et boiteux de planter 1 milliard d’arbres, qui impressionne par son chiffre mais auquel personne ne peut croire s’il s’intéresse un tant soit peu aux forêts.
La transition écologique est remise à plus tard, donc trop tard, voire à jamais puisque pour en faire disparaître l’idée émergent des arguments de bon sens, de ce bon sens idiot qui a comme seule qualité d’être simple à comprendre. L’été il fait chaud, ça a toujours été comme ça, on a besoin de bois, il y a trop de normes, il n’y a qu’à faire des bassines, il suffit de mettre la clim… Le lecteur complétera de lui-même.
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Le technosolutionnisme que l’on invoque fiévreusement pour répondre à la panique qui monte est par nature étroit, basé sur le principe d’ingénierie « un problème, une solution », alors que l’écologie est la science du tout, où rien n’existe seul, donc rien ne peut être résolu par découpage du problème en éléments indépendants, puisque cette indépendance n’existe pas. Pour protéger la forêt, il n’est que des solutions globales, à long terme. Il s’agit de penser la diversification, d’améliorer l’entretien, de développer les techniques d’agroforesterie. Cela nécessiterait une réflexion profonde, mais aussi des moyens humains d’application, et de poser la délicate question de l’incitation et de l’obligation, puisque les trois quarts de la forêt française sont propriété privée.
Ceci est un immense chantier, et l’entreprendre c’est prendre le risque du mécontentement, car dans ce domaine les résultats ne sont pas immédiats, et cela entraverait le laisser-faire qu’implique l’exercice du droit de propriété, et les gouvernants, exécutifs et législatifs, sont allergiques au mécontentement : attendre la pluie devient une stratégie possible.
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Je pense au botaniste Francis Hallé [1938-2025], qui se fâchait sérieusement dès qu’on portait atteinte aux arbres. Devant les désastres de l’été 2026, il entrerait dans une saine colère ; même si ce n’est pas dans ma nature, je sens en moi qu’elle monte.
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Alexis Jenni est l’auteur de « L’Art français de la guerre » (Gallimard, 2011), récompensé du prix Goncourt. Il a également publié « Parmi les arbres. Essai de vie commune » (Actes Sud, 2021) et « Un naturaliste sur le toit de la forêt » (Paulsen, 2024)
