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Feux de forêt, changement climatique et activités humaines : quel est l’état des connaissances scientifiques?
Oui, en plus des départs de feu liés à la foudre, les départs de feux sont la plupart du temps dus aux activités humaines, avec une lourde responsabilité de pyromanes, incendiaires, pratiques imprudentes et stupides, mais aussi d’accidents involontaires.
Il y a également des pratiques forestières et des aménagements du territoire qui augmentent les risques de feux de forêts, notamment l’urbanisation et le tourisme à proximité des forêts, la déprise agricole, le manque de débroussaillement avant la saison chaude, et certains types de monocultures (conifères, eucalyptus) particulièrement inflammables.
Et tout départ de feu peut être l’étincelle dans une poudrière, parce que le réchauffement du climat, dû aux émissions de gaz à effet de serre liées aux activités humaines (dont ¾ liées à l’utilisation du pétrole, du gaz et du charbon) joue un rôle majeur dans l’augmentation des conditions propices aux incendies, et donc dans la propagation et la sévérité des feux.
Voici une rapide revue de l’état des connaissances scientifiques, qui a évolué rapidement depuis une dizaine d’années.
En 2025, le réchauffement planétaire dû aux activités humaines a atteint 1,4°C ; il est amplifié au-dessus des continents, notamment en Europe. Le réchauffement annuel observé en France atteint 2,2°C (entre 1900 et la dernière décennie) ; il atteint 2,7°C pour les températures d’été.
Le 6ème rapport du GIEC (2021), sur la base de publications scientifiques antérieures, était déjà très clair : c’est un fait établique les émissions de gaz à effet de serre dues aux activités humaines ont entraîné une augmentation de la fréquence et de l’intensité des évènements extrêmes chauds et des vagues de chaleur, du fait du réchauffement. L’augmentation de la température de l’air en surface augmente la capacité de l’atmosphère à contenir de la vapeur d’eau et sa demande évaporative, ce qui augmente l’évapotranspiration, assèche les sols et la végétation, et intensifie les sécheresses liées à l’humidité des sols (dites agricoles ou écologiques). Cela entraîne une augmentation de la fréquence des évènements composés (vagues de chaleur et sécheresses), notamment en Europe. Ces évènements se renforcent : les sols asséchés renforcent l’intensité des vagues de chaleur (absence d’effet rafraîchissant de l’évapotranspiration), et les vagues de chaleur exacerbent les sécheresses.
L’occurrence de conditions propices aux incendies, chaudes, sèches (sols secs, humidité faible, déficit de pression de vapeur, végétation sèche) et venteuses (les fameux 30°C, 30% d’humidité et 30 km/h de vent) ont déjà augmenté dans certaines régions (sud de l’Europe, nord de l’Eurasie, USA, Australie), et va continuer à augmenter tant que le réchauffement ne sera pas stabilisé (= neutralité carbone). Plus le réchauffement planétaire va augmenter, plus cela va augmenter les conditions météorologiques propices aux incendies sur une large fraction des continents, tout particulièrement aux moyennes latitudes.
Les éventualités relativement rares mais à haut risque sont souvent mal anticipées et peuvent être perçus comme des « surprises »par beaucoup, qui n’en avaient pas fait l’expérience (faute d’analogues historiques localement), alors que leur possibilité d’occurrence était anticipée dans une perspective plus large.
Les conditions météorologiques propices aux incendies expliquent clairement la saison des feux et la variabilité inter-annuelle des surfaces brûlées. Mais celles-ci dépendent très fortement de facteurs de vulnérabilités locaux et des capacités de lutte contre les incendies. En dépit de l’augmentation claire des risques de feux liée au réchauffement, les surfaces brûlées avaient légèrement diminué en Europe du sud depuis 1980, sauf au Portugal, du fait de l’augmentation des mesures de gestion d’incendies.
Les conditions favorables aux incendies extrêmes et notamment les vagues de chaleur longues et successives combinées à des sécheresses ont augmenté de manière très importante en Europe du sud et de l’Ouest. Des feux de forêt extrêmes ont été observés récemment notamment au Portugal en 2017, Suède en 2018, sud-est de l’Europe en 2021. Ces nouvelles caractéristiques liées aux vagues de chaleur longues et intenses et à un fort déficit de pression de vapeur conduisent à des propagations très rapides et des intensités très élevées de feux de forêt, et des paysages qui deviennent plus inflammables.
Dans la plage de réchauffement planétaire attendue pour les prochaines décennies (1,5 à 2°C), du fait de la faiblesse des efforts mondiaux de réduction des émissions de gaz à effet de serre, il est attendu une forte augmentation des conditions très chaudes et très sèches autour de la région méditerranéenne et en Europe, ce qui va entraîner une expansion des conditions propices aux incendies et un élargissement des zones exposées aux feux de forêts. C’est l’un des risques clés identifié pour l’Europe. Ce risque est une menace pour la biodiversité et pour le puits de carbone forestier.
L’augmentation des conditions propices aux incendies, associée à des efforts insuffisants de préparation et d’adaptation, amplifiera les dommages liées aux feux de forêts dans les environnements péri-urbains: la quantité de végétation inflammable et la proximité entre bâtiments et forêts augmente fortement les risques liés aux feux.
L’augmentation du risque de feux de forêts augmente aussi les risques pour la santé.L’exposition aux panaches de fumées des incendies (gaz et particules très toxiques) est particulièrement dangereuse et augmente la morbidité et la mortalité liée aux maladies cardiovasculaires. Les personnes les plus à risque sont celles qui ont des pathologies chroniques, les femmes enceintes, les enfants, et les personnes des services de secours d’urgence.
Les traumatismes liés aux feux de forêts affectent aussi la santé mentale, du fait du danger, des évacuations et déplacements, tout particulièrement pour ceux qui sont les plus directement exposés, subissent les pertes les plus fortes, et pour les personnes des services de secours d’urgence.
Les programmes et plans de gestions du risque d’incendie se renforcent dans les régions européennes où les feux de forêts étaient moins fréquents, et sont déjà en place dans le sud de l’Europe. La capacité à maintenir ces options reste limitée. Le paradigme de la suppression des feux comme mode dominant de gestion des incendies a été questionné en Europe du sud, parce qu’elle peut contribuer à l’accumulation de combustible, ce qui augmente ensuite le risque de feux extrêmes. Les approches préconisées combinent des approches intégrées d’atténuation de risque d’incendies, combinant prévention et préparation, gestion active (débroussaillement, brûlage dirigé), restauration des forêts dégradées, modifications de composition des forêts (moindre inflammabilité, forêts mixtes) pour en renforcer la résilience, et agroforesterie.
A l’époque du 6ème rapport du GIEC, peu d’études d’attribution étaient disponibles spécifiquement pour les conditions propices aux feux de forêt. Il était déjà projeté une très forte augmentation de ces conditions propices aux incendies, avec le niveau de réchauffement planétaire, pour la plupart de l’Europe notamment l’Europe de l’ouest et centrale (temps de retour multiplié par 2 à 20), et dans les régions méditerranéennes (augmentation des surfaces brûlées de 40% pour un réchauffement planétaire de 2°C et 100% pour 3°C).
Depuis 2021, un ensemble de travaux ont renforcé les connaissances sur les liens entre réchauffement dû aux activités humaines et conditions propices aux incendies, dans le monde, et spécifiquement en Europe.
Les conditions propices aux feux extrêmes ont été rendues 88 à 152% plus probables par rapport au climat pré-industriel, avec une intensification à l’échelle globale. Il est maintenant clairement établi que la tendance observée (à 99% de confiance) est liée au changement climatique dû aux activités humaines, et non pas à la variabilité naturelle du climat.
On discerne, depuis les années 2010, l’émergence de l’augmentation des conditions propices aux incendies (sur la base du Fire Weather Index) dans la région méditerranéenne et en Europe de l’Ouest, avec un doublement de la surface des régions où cette augmentation sera détectable dans un monde 1,5°C plus chaud (vers 2030), du fait du réchauffement dû aux activités humaines, au-delà de la variabilité naturelle. Plusieurs études récentes d’attribution en cours d’évaluation ont porté sur la saison record d’incendies qui a touché l’Europe en 2025 conduisant à une surface brûlée de plus d’1 million d’hectares.
L’augmentation des conditions chaudes et sèches élargit l’extension géographique concernée de manière simultanée, la saison concernée, la probabilité d’incendies, leur durée, leur sévérité. De nouvelles régions exposées aux incendies vont émerger notamment à l’ouest et au nord de l’Europe où ces évènements étaient rares et les capacités de gestions d’incendies augmentent lentement, y compris dans les régions de montagne. Dans les années à venir (plage de réchauffement 1,5 à 2°C), l’intensité des feux de forêt va fortement augmenter dans les interfaces urbaines en lisières de forêts, dans des zones déjà vulnérables aux feux dangereux, notamment dans la région méditerranéenne.
En France, le rapport INRAE de 2023 montre une augmentation générale rapide de l’exposition aux feux de forêt, du nombre de grands feux et des surfaces brûlées, avec une forte intensification dans le Sud-Est, Sud-Ouest et Centre-Ouest, et une augmentation des besoins d’interventions concomitantes, au cours de cette décennie, et qui s’accentue à mesure du réchauffement futur, avec un allongement de la période d’activité de feux de la fin de l’hiver au début de l’automne à horizon 2050.
Entre 1990 et 2023, les conditions propices aux feux extrêmes ont fortement augmenté notamment dans la Péninsule ibérique, l’Europe de l’ouest et centrale. Le signal d’augmentation observée et projetée à mesure du réchauffement est particulièrement marqué en Espagne et dans le sud-ouest de la France, mais se généralise à toute l’Europe de l’Ouest, l’Europe centrale et l’Europe de l’Est, avec une très forte augmentation de la fréquence dans un monde qui atteindrait un niveau de réchauffement de +2°C (possible vers 2050) et encore plus 3°C (possible vers 2100).
Un travail spécifique sur le sud-ouest de la France a montré que les configurations propices aux incendies de grande ampleur, comme en 1949 et 2022, comportent un assèchement des sols sur 6 mois, et des températures et déficits de pression de vapeur (air sec) élevés sur 3 mois. Le changement climatique a rendu les configurations propices aux incendies de 2022 deux fois plus probables (avec un temps de retour de 13 ans). La probabilité d’évènements composés chauds et secs va très fortement augmenter dans le sud-ouest de la France avec le niveau de réchauffement planétaire, typiquement x4 à x 10 selon l’ampleur du réchauffement futur, et les intensités actuellement rares deviendraient les conditions normales en fin de siècle : il y aurait alors 50% de probabilité de configurations plus défavorables qu’en 2022, en moyenne, chaque année.
Une autre étude d’attribution a montré une probabilité d’occurrence des conditions propices aux incendies de l’été 2022 en Gironde augmentée d’un facteur 2 à 10 du fait du changement climatique, et une augmentation d’un à deux ordres de grandeur d’ici à la fin du siècle.
La succession de périodes de pluies intenses (qui augmentent avec le réchauffement) et de périodes chaudes et sèches peut aussi augmenter la croissance de végétation puis la présence d’une végétation asséchée, qui augmente le danger d’incendies et ainsi renforcerle seul effet chaleur et sécheresse – un aspect décrit comme le « coup du lapin » (whitplash) en Californie.
Les phénomènes pyroconvectifs décrivent l’interaction feu – atmosphère conduisant à des mouvements ascendants, convectifs, la formation de nuages dits pyrocumulus, et les vents violents conduisant à des dispersions de braises et des sauts de feu difficiles à prévoir par rapport à la circulation atmosphérique régionaleet très difficiles à contenir.
Ces phénomènes pyroconvectifs (« orages de feu ») ont été observés au cours d’incendies extrêmes en Australie, en Amazonie, en Grèce, au Portugal, au cours des derniers 10 ans, ou en 2025 pour l’incendie des Corbières, et en 2026 pour ceux de Fontainebleau et de Gironde. Ils sont liés à l’interaction entre des feux de forte intensité et la structure de l’atmosphère.
En Grèce, les incendies de 2021 ont brûlé 130 000 hectares (dont 70% par seulement 5 feux). Ils ont été pré-conditionnés par la chaleur et la sécheresse, un environnement favorable à des feux intenses, puis des conditions propices aux incendies à un niveau extrême (chaleur, sécheresse de l’air, vents), avec une pyroconvection violente.
Au nord de la Péninsule Ibérique, les vagues de chaleur longues, la sécheresse des sols et de l’air ont joué un rôle très important dans la sévérité des incendies de 2025 (700 000 hectares brûlés), en plus de la présence de combustibles et de la topographie. Jusqu’en 2022, les efforts de suppression des feux avaient permis de réduire les surfaces brûlées, en dépit de l’augmentation des conditions météorologiques propices et l’escalade de l’intensité des conditions météorologiques propices aux feux. Un point d’inflexion a été franchi depuis 2022. La succession de printemps pluvieux, vagues de chaleur extrêmes, assèchement rapide des sols et de la végétation jusqu’à un seuil critique ont joué un rôle majeur dans l’augmentation de la propagation des feux, plus rapide la nuit que le jour en 2025, avec des processus pyroconvectifs. L’augmentation de l’intensité des feux, liée au réchauffement climatique, a débordé la capacité de suppression de feux simultanés, qui auraient été gérables dans les conditions climatiques passées. L’afforestation par des plantations de monocultures de pins y a introduit de nouveaux risques pour les feux extrêmes, par les continuités et l’inflammabilité de cette végétation. L’assèchement de la végétation aggrave la vitesse de propagation des feux. Il est possible de construire des mosaïques d’utilisation des terres plus résilientes, un savoir-faire historique méditerranéen.
Le nombre de jours favorables à des évènements pyroconvectifs (orages de feu) a déjà et va continuer à augmenter en Europe du sud, Afrique du nord, Péninsule ibérique, et tout particulièrement dans le sud-ouest de la France, de l’ordre de quelques jours de plus par décennie, pour doubler d’ici à 2070.
La gravité de la situation de l’été 2026 va conduire à de nombreux retours d’expérience et analyses scientifiques et L’analyse par 60 scientifiques de l’IPSL de la vague de chaleur de juin 2026en France et en Europe a déjà montré que le réchauffement dû aux activités humaines a fortement augmenté la probabilité d’occurrence de la vague de chaleur (x200), son intensité (+1,6°C à 2,5°C selon la méthode d’analyse), et l’occurrence combinée de conditions sèches et très chaudes (x1000). La succession d’épisodes chauds en mai-juin-juillet a entraîné un assèchement rapide et majeur des sols et de la végétation, en dépit de sols saturés après un mois de février très pluvieux. Dans le climat actuel, même un hiver très humide ne met pas à l’abri d’une sécheresse record en début d’été – un niveau de sécheresse des sols dépassant celui de 1976 qui n’avait été atteint qu’après un déficit de pluies de l’automne précédent au printemps. A la fin de la canicule record de juin 2026, l’indice de risque incendie (indice forêt météo) est déjà devenu extrême sur presque tout l’hexagone. L’assèchement des écosystèmes forestiers a aussi augmenté la quantité de combustible disponible. Fin juin, les surfaces brûlées ont déjà atteint un record, 6 fois plus que la moyenne des 15 ans précédents. Le mois de juin le plus chaud enregistré, en 2026, serait le mois de juin moyen dans un monde 2°C plus chaud d’ici quelques décennies.
Nous sommes dans une plage de réchauffement qui entraîne une forte augmentation des dangers climatiques et met à mal un aménagement du territoire, des pratiques de gestions d’écosystèmes, des modalités de gestion de risque qui avaient été dimensionnés pour le climat des décennies antérieures, qui n’existe plus. Le coût des pertes et des dommages s’amplifie lourdement, parce qu’il y a un manque d’adaptation pour le climat d’aujourd’hui.
Pour contenir les risques climatiques, il est essentiel de changer d’échelle dans l’adaptation, avec des transformations structurelles nécessaires, et en renforçant bien davantage la prévention des risques, qui seront de plus en plus difficiles et coûteux à gérer. Néanmoins, c’est une course contre la montre par rapport à un climat qui change rapidement, en réponse à des émissions de gaz à effet de serre très élevées. Réduire rapidement et fortement les émissions de gaz à effet de serre (3/4 dues aux énergies fossiles) est une condition clé pour infléchir la vitesse du réchauffement, puis le stabiliser en atteignant la neutralité carbone : c’est à cette condition qu’il sera possible d’éviter des risques ingérables, intolérables. C’est le message clé qui ressort de toutes les évaluations scientifiques. C’est pour cela que les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat sont de limiter le réchauffement nettement sous 2°C avec l’aspiration à renforcer les efforts pour le contenir à 1,5°C. Nous sommes déjà presque à un niveau de réchauffement planétaire de 1,5°C.
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Valérie Masson-Delmotte, Directrice de recherche CEA au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement, Paris Saclay Co-responsable du Centre Climat société de l’Institut Pierre-Simon Laplace
29 juillet 2026
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