La nécessité et la possibilité sont, au sens philosophique, deux modalités de l’être que l’on définit classiquement comme suit : est nécessaire, ce qui ne peut pas ne pas être ; au contraire, est possible ce qui peut ne pas être. Au cas où il faudrait des exemples pour illustrer ces définitions, on peut dire que la récente canicule (tout comme celles que nous avons déjà connues et celles qui suivront) nous a affectés comme un événement nécessaire. Nous vivons en effet la canicule comme ce qui ne peut pas ne pas être subi. Impossible d’y échapper.
Cet aspect nécessaire de l’événement en augmente d’ailleurs le côté insupportable : car la canicule nous impose de vivre, sans issue, dans des conditions étouffantes que nous ne pouvons que souhaiter éviter. En soulignant le caractère nécessaire de l’événement, qui nous tombe dessus « comme le ciel sur la tête des Gaulois », on en fait le modèle de ce qui vaut indéniablement comme réel et de ce dont on ne peut que constater la force.
De fait, les gens meurent, les gens souffrent, les entreprises ralentissent, les transformateurs électriques explosent, les réacteurs nucléaires doivent être stoppés, les rails se dilatent, les champs de céréales s’embrasent, avec une cascade d’effets qui perturbent le fonctionnement social. Mais, parce qu’elle produit ces effets avec l’implacabilité du niveau du mercure, la canicule provoque aussi nécessairement les façons dont on en parle et les changements dans la façon dont on en parle. Gare à ceux qui, comme des journalistes climato-sceptiques, comme des journalistes ignorants, ou comme des politiciens ignorants et inconscients, se permettent encore de minimiser la modalité de l’événement tel qu’il est subi par tout le monde. Ils se font magistralement tacler. Le RN est écologiste du jour au lendemain ! Éric Ciotti est désormais favorable aux énergies renouvelables pourvu qu’elles alimentent des climatiseurs. Il n’y a que Luc Ferry pour demeurer constant dans sa mauvaise foi hallucinante.
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Il est intéressant de relever les formes que prend dans les discours la référence à la nécessité caniculaire et au changement climatique qu’elle manifeste. Ce sont d’abord les descriptions météorologiques : record, historique, saut dans l’inconnu. Ce sont les expressions d’épuisement, de souffrance que les médias n’ont pas manqué de donner à entendre. Ce sont ensuite les messages de prévention, de prudence, de soin, comme Emmanuel Macron a cru lui-même nécessaire de s’en faire le relais, mais aussi de réglementation et d’interdiction, comme en témoignent les arrêtés préfectoraux. Ce sont les alertes des services hospitaliers au bord de la rupture. Mais s’il est intéressant de souligner les descriptions de la nécessité caniculaire, c’est parce qu’elles sont aussitôt suivies de la formulation des possibles que la nécessité ne supprime jamais complètement.
Relativement à la canicule implacable, les possibles se répartissent en deux catégories. Dans la première, on trouve les possibilités que présuppose toute action. Les journaux télévisés ont été intarissables sur le sujet : comment faire pour réduire la force de la nécessité à l’échelle individuelle, dans l’entreprise, dans les écoles, dans les trains, etc. ? Cela va du changement d’habitude, à l’astuce quotidienne, à l’investissement dans un équipement technique (quel climatiseur faut-il acheter !), à des modifications dans l’organisation (temps de travail en particulier). Face à la nécessité caniculaire, il est rarement impossible de ne rien faire et de ne pas en atténuer l’impact. Comme tous les vivants, munis en outre de moyens techniques proprement humains, nous venons inscrire dans la réalité des possibilités de réaction et de protection. Toutes ces actions nous laissent malgré tout l’impression de n’être que des expédients. Elles soulignent la situation extrême à laquelle nous sommes réduits. C’est ainsi que le député François Ruffin, sur les réseaux sociaux, a décrit les couvertures de survie utilisées par ses collègues pour occulter les fenêtres de l’Assemblée nationale. Selon Ruffin, et il faut bien avouer qu’il n’a pas tort, ce moyen de fortune, loin d’être une preuve d’ingéniosité, dit aussi (« aussi » peut-il signifier « surtout » ?) la nullité des élites qui n’ont rien fait jusqu’à présent pour éviter que la nécessité caniculaire ne s’abatte sur nous et du même coup sur eux.
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On touche ici à la deuxième grande catégorie de possibles. Il ne s’agit pas seulement de la possibilité pratique de réagir, dans les marges de manœuvre qui subsistent, à une situation qui relève d’une sorte de « fatum ». Il s’agit plutôt de dire la nécessité comme si elle demeurait en vérité un possible parmi d’autres. Autrement dit, les choses auraient pu se passer autrement. Le monde aurait pu ne pas être celui des canicules extrêmes à répétition. Nous aurions donc pu éviter ça ! Dans ce cas, la possibilité ne correspond plus exactement au potentiel de changement qui est inhérent à toute action : mettre une couverture de survie sur la fenêtre au lieu de subir le soleil à travers la vitre nue, rester dehors la nuit au lieu de rentrer chez soi, etc. Face à ce genre d’événement, l’idée qui émerge est qu’il était possible de ne pas s’en remettre à ce potentiel d’action misérable. Mais puisque nous en sommes justement arrivés là, le ressort de la possibilité exprimée ici réside uniquement dans notre pouvoir de parler.
Il nous est effectivement toujours possible de nous référer à la situation de manière contrefactuelle : si nous avions fait ceci et cela, nous ne subirions pas aujourd’hui la chaleur insupportable. Ou plutôt : si vous aviez fait ceci et cela, nous n’en serions pas là. C’est ce que disent les critiques actuelles adressées au gouvernement, accusé de ne pas avoir agi ou pas suffisamment quand il était encore temps. S’il est encore question d’action dans ce cas, c’est sur la base de ce qu’il est d’abord possible d’en dire. Il est effectivement toujours possible de dire que la situation, malgré l’impression du « sans issue », est inacceptable. Il est toujours possible d’expliquer ce qu’il aurait fallu faire pour l’éviter et de compléter le discours en affirmant ce qu’il faudra faire pour que l’avenir ne nous tombe pas dessus de nouveau avec la force de la nécessité. Cette faculté, pour ne pas dire cette facilité, de dire ce qu’il est possible de faire est au principe de la pratique politique.
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Présenter la réalité comme une possibilité à accomplir et non comme une nécessité à subir nous situe dans le champ usuel de la politique. Le journal Libération, en date du 22 juin, a donc eu raison de mettre ce titre en une : « Il faut politiser la canicule ». Cet appel à la politisation de la nécessité caniculaire donne lieu à deux considérations sur la politique. Une première approche commune qui juge de la politique par les politiques publiques mises en œuvre : en quoi les politiques sectorielles du logement, du transport, de la santé, de l’éducation, de l’agriculture ont-elles pris en compte le changement climatique ? Comme Emmanuel Macron l’a dit lui-même, du travail a été accompli depuis des années pour adapter notre société au changement climatique. Oui, c’est incontestable : mais l’épisode actuel ne demeure-t-il pas un bilan à charge ? Est-ce que « le travail accompli » a permis une suffisante adaptation ? La réponse est clairement négative.
Pourtant, le premier plan national d’adaptation au changement climatique date de 2011. Le thème de l’adaptation au changement climatique a été intégré dans les documents stratégiques des politiques locales (plan climat, agenda 21, référentiel Cit’ergie) à partir des années 2010. Il est probable que les nombreux politiciens qui s’expriment aujourd’hui au sujet de la canicule ignorent complètement cette histoire de la politique d’adaptation – sans doute parce qu’ils ne s’intéressaient absolument pas au changement climatique à cette époque. Or, faire de l’adaptation au changement climatique un axe des politiques nationales et locales vise précisément à repousser au maximum le régime de nécessité auquel notre vie sociale sera soumise si nous ne faisons rien. La canicule actuelle révèle-t-elle un échec de ces politiques ? Oui, Libération a raison : les politiques publiques d’adaptation ont été insuffisantes, et les décisions en cours au sujet des agences environnementales (ADEME, OFB) ne sont qu’une mauvaise cerise sur le gâteau et poursuivent un manque d’engagement politique coupable (faut-il aller jusqu’à parler de la nullité des élites ?).
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L’enjeu politique est désormais d’introduire ce rapport entre nécessité et possibilité dans la description de la vie sociale et dans les prescriptions qu’elle justifie.
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Mais ce constat appelle une autre question au sujet de la politique : non pas tant pour juger de ce qui est fait que pour questionner le rapport entre ce qui est dit et ce qui est fait. La déclaration d’Emmanuel Macron pour répondre aux critiques et défendre le travail accompli au cours de ses deux mandats est une perle : d’un côté, le président de la République peut se référer légitimement, comme l’a fait également Élisabeth Borne, au travail accompli par les services de l’État et par les élus locaux pour inscrire l’adaptation au changement climatique dans les politiques sectorielles ; mais, contraint par la nécessité caniculaire de constater que cela n’a pas suffi, le président en vient à dégainer cette fabuleuse parade : l’épisode caniculaire est inédit ! En d’autres termes, comment y aurait-il encore un « possible politique » face à ce genre de nécessité « inédite » ? On est alors pris d’un doute. Le président comprend-il vraiment ce dont il parle ? A-t-il juste oublié que les politiques d’adaptation, adossées aux projections climatiques, doivent justement nous préparer à des événements dont on sait qu’ils seront inédits et qu’il n’est pas pour autant impossible de décrire ?
Mais le président n’est certainement pas le seul à ne pas comprendre de quoi il est question quand on parle d’adaptation au changement climatique. Peut-être que le premier obstacle à une politique d’adaptation « bien comprise » réside en vérité dans la notion même d’adaptation[1]. Dire politiquement la nécessité de l’adaptation, dans les plans climat-air-énergie territoriaux par exemple, est généralement source d’un malentendu : on continue de parler de l’adaptation comme si elle n’était qu’un enjeu de plus, parmi d’autres, pour les décideurs politiques. Or, prise au sérieux, une politique d’adaptation au changement climatique renouvelle complètement la grammaire de l’action politique, et en particulier le rapport entre possibilité et nécessité.
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Il faut politiser la canicule, car c’est aussi (surtout !) l’occasion de repolitiser « la politique ». Parler d’adaptation revient en effet à subordonner la politique à une différence première entre la vie sociale et son environnement. On peut théoriser de multiples manières cette différence, on peut aussi la relativiser au plan philosophique. Ce qui compte est que nous en faisons aujourd’hui une expérience collective sur le mode de la nécessité : nous avons nous-mêmes créé un environnement qui s’impose désormais à nous comme un changement climatique inéluctable. La politique ne peut donc plus présupposer que nous nous soyons affranchis des conditions naturelles d’existence et que notre vie collective se perpétue dans le cadre d’un artifice que l’on peut baptiser, selon les approches théoriques, contrat social, organisation sociale, « res publica » ou encore marché (sans parler d’histoire, de développement et de progrès). La question politique première n’est plus de savoir à quel genre de rapports humains l’exercice de notre liberté « artificielle » donne lieu. Et la politique ne peut plus simplement osciller entre la tendance conservatrice à présenter comme nécessaires (inégalités, domination) des rapports humains qui ne le sont pas et la volonté légitime, en vertu de notre liberté, de considérer qu’une autre vie collective est possible, du fait même qu’elle paraît idéale.
Politiser la canicule revient à repolitiser la politique par le biais de cette première question : quelle forme prendra au sein de la société la nécessité à laquelle nous soumet l’évolution de notre environnement ? On voit d’ores et déjà les manifestations variables que peut produire l’adaptation. La pire des adaptations conduit en effet à une privatisation, au profit de quelques-uns, des îlots sociaux qui resteront habitables. Non, contrairement à ce que dit le journaliste Yann Barthès, Bernard Arnault n’a pas chaud comme tout le monde. Mais il serait erroné de dénoncer ce genre d’adaptation en invoquant, comme avant, l’égalité, l’émancipation, la justice sociale ou la fraternité. Car ce serait finalement une autre façon de « dénier » la nécessité climatique à laquelle nous faisons face collectivement dès maintenant. Que ce déni ait une allure plus juste ou plus morale n’en fait pas un guide plus sûr s’il s’agit de s’adapter au changement climatique.
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Une autre illusion, perceptible dans les critiques adressées au gouvernement, est de penser que la politique aurait dû et pu nous éviter tout ça. Oui, certains impacts sociaux auraient pu être atténués. L’événement caniculaire ne supprime pas toute possibilité d’action. Il serait toutefois mensonger d’entretenir l’idée qu’une politique d’adaptation aurait pu et pourrait encore nous affranchir complètement de l’ère de la nécessité climatique dans laquelle nous sommes entrés depuis longtemps. S’adapter consistera donc de toute façon à limiter les possibles relativement à la nécessité à laquelle nous n’échapperons plus. L’enjeu politique est désormais d’introduire ce rapport entre nécessité et possibilité dans la description de la vie sociale et dans les prescriptions qu’elle justifie. Sur ce point, il faut rappeler que la première adaptation au changement climatique consiste à réduire les émissions de gaz à effet de serre.
On entend encore certains dire que nous ne sommes responsables, en France, que de 1% des émissions mondiales. En conséquence, il est absurde de se soumettre à un régime d’austérité « carbone » drastique et injuste, alors que d’autres (Chinois, Américains, pays du golfe) s’accordent des droits d’émettre sans commune mesure. On pourrait évaluer la sincérité de cet argument galvaudé aux conséquences qu’en tirent ceux qui l’énoncent. Car si nous avons si peu d’influence sur les émissions mondiales de gaz à effet de serre, nous avons donc tout intérêt à engager rapidement une politique d’adaptation d’autant plus résolue. Mais en quoi consistera cette politique d’adaptation ? À quels choix d’organisation sociale doit-elle conduire ?
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Dans le débat que ces questions provoquent (et il faut espérer que ce soit à l’occasion de l’élection présidentielle à venir), il sera difficile de faire confiance à ceux qui, soit par intérêt, soit par ignorance, soit par idéologie anti-écolo, soit par conformisme politique, soit par routine, ne montrent pas encore dans leurs discours et dans leurs décisions qu’ils accordent une importance politique première au rapport de notre société avec son environnement. Premier critère à appliquer dans cette discussion : pourra-t-on faire confiance à ceux qui disent mener une politique d’adaptation au changement climatique, s’ils ne commencent pas par vouloir réduire la nécessité de l’adaptation, même un peu, en limitant d’abord chez nous les émissions de gaz à effet de serre ? Et deuxième critère : pourra-t-on faire confiance à ceux qui diront mener une politique d’adaptation au changement climatique, si le moindre changement social susceptible de réduire les émissions de gaz à effet de serre leur semble déjà au-delà de ce qu’il est possible d’obtenir ?
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