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Quatre-vingt-dix ans du Front populaire : la non-intervention de Léon Blum dans la guerre d’Espagne, une «trahison» à relativiser, par Jean-Numa Ducange

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L’historien Jean-Numa Ducange revient sur la décision du socialiste de ne pas soutenir le Frente popular contre les nationalistes espagnols. Un choix justifié par la volonté de conserver l’équilibre de la coalition de gauche et le contexte géopolitique de l’époque.

Léon Blum (1872-1950) dans son bureau, en 1936.
Jean-Numa Ducange, historien, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès
12/07/2026
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Si Léon Blum évoque spontanément 1936 et les acquis sociaux qui l’accompagnent, d’autres épisodes, moins glorieux mais tout aussi importants, doivent être rappelés pour comprendre ce que fut le fameux Front populaire dont il fut l’emblématique dirigeant. Ce front a été, en effet, divisé par une question centrale à l’époque : doit-on intervenir − ou pas − pour soutenir militairement la république espagnole contre le putsch de Franco déclenché en juillet 1936 ?

La solidarité avec le Frente Popular au pouvoir en Espagne déchaîne les passions en France. La coalition de gauche du même nom ne doit-elle pas naturellement porter secours à ses frères de l’autre côté des Pyrénées ? Les communistes mènent tambour battant une campagne pour intervenir en appelant le gouvernement français à mobiliser d’importants moyens militaires.

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Léon Blum ne fera pas ce choix, avant tout pour éviter une généralisation du conflit à plus grande échelle et sous pression de l’allié britannique − une alliance avec un pays démocratique à laquelle il tient. Depuis lors, on a de cesse de répéter que le chef du Front populaire avait lâchement laissé tomber ses camarades. Et l’argument porte d’autant plus que, in fine, la guerre aura bien lieu trois ans plus tard sur le continent. Alors, pourquoi alors ne pas avoir mené la bataille en 1936-1937 pour écraser le fascisme ?

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Le Blum héroïque des congés payés et des grandes mesures sociales

On comprend bien, tant sur le moment que rétrospectivement, l’émotion qu’une telle décision a suscitée. Aussi on oppose volontiers le Blum héroïque des congés payés et des grandes mesures sociales à celui qui refuse de sauver Madrid et Barcelone. Mais gare aux reconstructions rétrospectives : le débat n’est pas un simple duel entre d’un côté les socialistes blumistes timorés et de l’autre des communistes et une extrême gauche se mobilisant courageusement pour sauver la république. Une telle vision traduit une méconnaissance des rapports de force réels et même la nature de ce qu’est le Front populaire.

Disons-le sans polémique, mais avec clarté : ce Front populaire n’est pas une coalition des gens les plus à gauche de l’époque, mais un large front antifasciste où le centre gauche (très réticent à l’égard de toute mesure socialiste) occupe une place décisive sans lequel rien n’est possible. Or, ce centre gauche, pour une série de raisons, ne voulait absolument pas d’une intervention à l’étranger.

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Plus difficile à sonder, mais malgré tout facile à deviner au vu des rapports de force électoraux de l’époque : l’opinion de la majeure partie de la population, au-delà des franges militantes de la gauche, n’est guère mobilisée pour cette cause. A droite, et sans même compter sa frange la plus nationaliste volontiers pro-Franco, une telle intervention était un casus belli, une provocation inacceptable.

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La France, Staline, Hitler et Mussolini

On objectera que les autres pays ne se sont pas gênés, eux, pour intervenir. La France fait figure de lâche par rapport à l’URSS, l’Allemagne et l’Italie, chacune mobilisée du côté de leurs alliés. Mais la France est une démocratie avec une majorité parlementaire, et non une dictature comme les trois autres pays. Staline lance un processus d’extermination de toute opposition, et Hitler comme Mussolini ont mis en prison ou en camp leurs opposants.

Léon Blum est un démocrate en république, où une composante essentielle de sa majorité l’aurait immédiatement fait tomber s’il avait lancé une opération militaire. Et Blum, faut-il le rappeler, n’élimine pas physiquement ses généraux peu favorables à ses vues, et doit composer avec ; or, ces derniers n’avaient guère envie de sauter à la rescousse des «rouges» espagnols.

Ajoutons enfin que l’intervention de l’URSS était loin d’avoir le caractère «noble» que d’aucuns ont parfois présenté : Staline a ordonné à ses agents sur place d’éliminer les éléments les plus à gauche qui contrevenaient à ses plans, cherchant à étouffer toute révolution non conforme à ses vues.

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Enfin, il y avait une certaine hypocrisie de la part du PCF à cliver sur l’Espagne alors même qu’il invitait ses troupes à respecter la petite propriété pour ne pas froisser le centre gauche… cette fois-ci contre les éléments les plus à gauche du Parti socialiste !

Et c’est, in fine à Blum que revenait ensuite le soin de conserver l’équilibre du Front sur la question espagnole, comme sur les autres sujets. Aussi, qui veut tirer des leçons de cette période à propos des nouvelles formes que pourrait revêtir un «Front populaire» aujourd’hui doit avoir ces éléments à l’esprit.

Dire cela n’est pas excuser tout, ni affirmer qu’il n’existait pas d’autres voies. Mais sans ses éléments de contexte, on ne comprend pas le choix fondamental de Blum qui était de maintenir, à tout prix, le Front populaire. Il n’a, certes, ensuite pas duré longtemps, et les tentatives de reconstitution plus larges en 1938 ont, elles aussi, échoué.

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Une «trahison» à relativiser

Au-delà de ces équilibres indispensables à rappeler, sans quoi l’histoire cède la place à la légende militante qui parasite sa compréhension, plusieurs études et témoignages ont permis de montrer que ladite «trahison» était à relativiser. En effet des armes ont transité par la France pour aider les républicains espagnols (y compris du matériel soviétique), certes, dans des proportions modestes, mais bien moins négligeables que ce que l’on a longtemps cru. On a pu ainsi évoquer plutôt qu’une «non-intervention», une «non-intervention relâchée». Une expression qui témoigne bien d’une réalité complexe et d’une situation politique difficile à gérer.

De ces actes d’ailleurs, plusieurs dirigeants de la gauche espagnole s’en souviendront – avant même que l’histoire ne fasse son travail. Ainsi Lorsque Blum meurt en mars 1950, plusieurs militants de la gauche espagnole salueront sa mémoire. Affirmant que, tout compte fait, il avait probablement fait ce qu’il a pu. Même si cela n’avait pas permis de changer le cours de l’histoire espagnole.

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Jean-Numa Ducange, historien, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès
12/07/2026
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Jean-Numa Ducange est l’auteur de : Jean Jaurès, Perrin, 2024 et le Socialisme, «Que sais-je ?» aux PUF, 2026.

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