Les arbres face au changement climatique
39 min
Par Mathieu Vidard
À l’heure où l’on entend parler plus fréquemment de mortalité d’espèces et de changements génétiques dans les forêts, les connaissances relatives à l’évolution biologique des arbres apportent de nouveaux éléments à prendre en compte dans l’adaptation au changement climatique.
Avec
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Antoine Kremer
Directeur de recherches émérite à INRAE
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Mathilde Fontez
Rédactrice en chef du magazine scientifique Epsiloon
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Ils étaient là bien avant nous il y a 385 millions d’années… Les premiers arbres dressaient déjà leur tronc vers le ciel, mais aujourd’hui, ces géants silencieux sont en train de souffrir. Sous l’effet du réchauffement climatique, les forêts françaises traversent une phase de fragilisation inédite. Les épisodes de sécheresse à répétition et les canicules successives affaiblissent physiologiquement les arbres, les rendant plus vulnérables aux attaques d’insectes et de pathogènes. Ce phénomène de dépérissement, particulièrement visible sur des essences emblématiques comme le chêne, pose la question de la survie des peuplements actuels face à une transformation climatique trop rapide pour leur cycle biologique habituel.
Dans nos forêts de plaine, c’est même un peu la panique, comme le confient les forestiers, les épisodes de dépérissement se multiplient sous l’effet du réchauffement. Alors on cherche des solutions et l’une d’elles est assez vertigineuse puisqu’elle consiste à aider les arbres à déménager. C’est le pari de certains projets comme en Auvergne où l’idée est de faire grimper le chêne en altitude vers la montagne pour qu’il échappe à la chaleur de la plaine, on appelle ça la migration assistée, déplacer une espèce plus vite que ne le ferait la nature elle-même. Pourquoi le chêne ? Eh bien parce qu’il est, disent ses défenseurs, l’identité même de l’Europe, et parce qu’avec lui, on déplace tout un petit monde, les insectes, les mousses, les lichens, toute une biodiversité accrochée à son écorce.
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Mais l’arbre n’est pas une solution miracle, planter à tout va ne suffit pas, surtout si c’est au détriment des prairies ou des tourbières qui stockent, elles aussi, le carbone. Alors ces arbres qui déménagent, est-ce un signe d’espoir ou un aveu d’impuissance ? Un peu des deux sans doute, le signe qu’on est capable d’imaginer la forêt de demain. Et l’aveu qu’on a laissé le climat filer plus vite que nos pluvieux compagnons de route. Une chose est sûre, leur avenir et le nôtre sont désormais liés.
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Des arbres plus adaptables qu’on ne l’imaginait
Longtemps, les scientifiques ont pensé que les arbres évoluaient trop lentement pour suivre le rythme du changement climatique. Les travaux menés par Antoine Kremer, directeur de recherche émérite à l’INRAE, montrent au contraire que leur immense diversité génétique constitue un puissant levier d’adaptation : « On s’est rendu compte qu’ils évoluaient beaucoup plus vite ». Les chercheurs ont notamment observé que les chênes nés durant le Petit Âge glaciaire présentent des caractéristiques génétiques différentes de celles des générations actuelles. Cette évolution rapide s’explique par le très grand nombre de semis produits à chaque génération et par une sélection naturelle intense dès les premiers stades de la vie de l’arbre.
La diversité génétique entre deux chênes pris au hasard dans une forêt est quatre fois supérieure à celle entre deux personnes humaines d’une population donnée ! « Ces arbres forestiers sont capables de maintenir des diversités génétiques très élevées qui leur permettent d’évoluer rapidement en dépit de leurs longues durées de génération. Depuis 2 millions d’années, on n’a plus eu de disparition d’espèces, elles sont résilientes aux changements », insiste Antoine Kremer.
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Sécheresses, mortalités et nouvelles menaces
Les épisodes de chaleur extrême et de sécheresse fragilisent déjà certaines forêts françaises. Antoine Kremer évoque ainsi les dépérissements observés après les sécheresses de 2018 à 2020, notamment dans plusieurs chênaies. À ces contraintes climatiques s’ajoutent les attaques d’insectes et de champignons, souvent favorisées par la hausse des températures.
Pour autant, les intervenants refusent tout fatalisme. « Les mortalités sont rarement totales », rappelle le chercheur. Les arbres survivants, porteurs de caractéristiques plus favorables, peuvent contribuer au renouvellement des peuplements. Cette capacité de résilience repose largement sur la diversité génétique présente au sein des forêts.
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Faut-il aider les arbres à migrer ?
Face à un climat qui évolue plus vite que les espèces forestières ne peuvent se déplacer naturellement, certains scientifiques expérimentent la « migration assistée ». L’idée consiste à introduire dans certaines régions des arbres ou des provenances génétiques mieux adaptées aux conditions climatiques futures.
Cette stratégie suscite toutefois des débats. Pour Mathilde Fontez, rédactrice en chef d’Epsiloon, les effets écologiques de ces transferts restent difficiles à anticiper. Antoine Kremer souligne quant à lui l’importance de préserver avant tout la diversité déjà présente dans les populations locales. Tous deux s’accordent néanmoins sur un point : la forêt de demain sera différente de celle d’aujourd’hui. Dans un contexte d’incertitude climatique, la diversité des espèces, des gènes et des modes de gestion apparaît comme la meilleure garantie pour préparer l’avenir.
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Mathieu Vidard, Journaliste français
Jérôme Boulet, Réalisation
Lucie Sarfaty, Chargé(e) de programme
Anna Massardier, Attaché(e) de production
Joelle Levert, Attaché(e) de production,
Jean-Philippe Veret,Attaché(e) de production,
Éléonore Thévenot, Stagiaire
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