Canicule : «Les villes dépensent plus d’argent dans les décorations de Noël que dans la fabrique de l’ombre»
Voiles d’ombrage dans les rues, auvents ou volets… Des solutions simples, peu coûteuses et facilement généralisables peuvent donner de l’ombre dans les centres urbains, affirme Clément Gaillard, urbaniste spécialisé dans l’adaptation au changement climatique.
.

Les villes françaises, qui deviennent des pièges bouillants en temps de canicule, peuvent-elles rester habitables ? Lorsque le mercure grimpe en flèche, les centres urbains ont tout de la fournaise. De fait, ils ont été construits pour un autre climat, celui qui régnait avant que les activités humaines ne réchauffent durablement l’atmosphère.
Pour Clément Gaillard, urbaniste spécialisé dans l’adaptation au changement climatique et auteur de l’ouvrage Habiter un climat (Terres urbaines, 2026), l’urgence est de fabriquer de l’ombre partout où cela est possible, en tendant des voilages entre les rues, en multipliant les auvents des commerces et en installant des volets sur tous les bâtiments.
Des solutions simples, héritées de savoir-faire anciens et des modes de vie des pays du sud. Pour résister, dit-il, il s’agit aussi de développer une «culture de la chaleur», en investissant les parcs la nuit et en dormant dans les pièces les plus fraîches de nos logements.
.
Comment fabriquer de l’ombre et installer la fraîcheur dans nos villes ?
Tout commence par la forme de la ville et l’emplacement des bâtiments. Dans les cités anciennes, comme au Maghreb, les rues sont étroites et les constructions se protègent mutuellement par leur ombre portée. Dès qu’on crée des boulevards larges, on augmente l’ensoleillement des façades. Les gens le sentent intuitivement : durant la journée, ils se réfugient dans la vieille ville, parce que c’est là qu’ils sont le mieux.
Il faut comprendre que le travail sur la fraîcheur se fait au niveau du confort des gens. A Lyon, les trottoirs ont été repeints en blanc pour réfléchir le soleil. Mais c’est une fausse bonne idée : la littérature scientifique montre que les passants ont plus chaud car le rayonnement se réfléchit directement sur leur corps.
Ensuite, il y a la végétation. Un arbre rafraîchit essentiellement parce qu’il crée de l’ombre. Mais on a tendance à oublier les plantes grimpantes, qui n’ont pas besoin de fabriquer un tronc. Elles poussent donc beaucoup plus vite et peuvent couvrir de grandes surfaces rapidement. On voit de magnifiques exemples à Collioure ou à Jerez de la Frontera, en Espagne. Le problème, en France, c’est qu’on ne s’intéresse à ces questions que quand il fait chaud, alors qu’il faut anticiper. Certaines villes dépensent plus d’argent dans les décorations de Noël que dans la fabrique de l’ombre.
Vous prônez l’installation des voiles d’ombrage dans les rues. Comment cela fonctionne-t-il ?
A Séville, cela fait au moins deux cents ans qu’ils protègent leurs rues avec des voiles suspendues. C’est une solution d’une souplesse incroyable. L’avantage, c’est qu’on les accroche aux bâtiments sans toucher au sol. Aujourd’hui, on utilise souvent du polyester ou du PVC issu de la pétrochimie, mais historiquement, c’était de la fibre naturelle, comme le coco, le lin ou le chanvre.
Techniquement, c’est de l’ingénierie fine : il faut faire l’inverse d’une voile de bateau pour éviter l’arrachement au vent. On dessine des courbes particulières ou on intègre des petits clapets, des trous qui laissent passer l’air quand il y a trop de vent mais gardent l’ombre le reste du temps.
.
Ces voiles réduisent de 6 à 7 % en moyenne la surchauffe dans les bâtiments. On peut aussi imaginer que ces voiles puissent être déployées en journée pour bloquer le soleil, puis repliées la nuit pour éviter que la chaleur reste piégée au sol.
Mais il y a un blocage souvent d’ordre patrimonial. On nous dit que ça gâche la perspective. Pourtant, j’ai trouvé des peintures et des cartes postales du XIXe siècle montrant des voiles à Avignon, Nîmes ou lors de processions à Séville. C’est un héritage qui n’a pas laissé beaucoup de traces, mais si on a pris le temps de les peindre à l’époque, c’est qu’elles avaient une certaine importance.
.
D’autres solutions oubliées existent-elles ?
Oui, on pourrait généraliser les auvents des commerces qui, s’ils sont tous dépliés, forment un corridor d’ombre sur les trottoirs. Au Maghreb, certaines rues sont carrément couvertes avec un lattis en bois, comme un plancher. A Bologne, en Italie, il y a de nombreuses galeries au rez-de-chaussée des bâtiments, comme sous les arcades de la rue Rivoli à Paris. Tout cela peut être facilement remis au goût du jour.
.
Pourquoi la chaleur s’accumule-t-elle dans les centres urbains, que les nuits ne suffisent plus à rafraîchir ?
La ville détruit les nuits fraîches car elle se comporte comme une batterie thermique. Elle accumule la chaleur toute la journée, comme un désert. Les rues en forme de «canyons» empêchent la chaleur de s’évacuer, même la nuit, car les bâtiments font obstacle au vent.
Résultat : là où la température baisse à la campagne, elle reste plus élevée de 3 à 4 degrés en moyenne dans les centres urbains. C’est dramatique car la nuit est notre «recharge» de fraîcheur. Si le bâtiment ne descend pas en dessous de 30 °C une nuit, il montera à 31 °C la suivante. Sanitairement, c’est là que ça craque et où le besoin de climatisation devient essentiel. En 2003, le pic de mortalité est arrivé sept à huit jours après le début de la canicule, parce que les gens étaient épuisés.
.

Les arbres seront toujours la meilleure ombrière ( ici plantation au Hameau de Plas à Die )
.
Pourtant, l’adaptation des villes est parfois mal acceptée…
Adapter la ville touche à son identité. Mais on oublie souvent que les vieilles pierres étaient rarement nues. Pourquoi Lyon est Lyon ? C’est aussi grâce à ses «lambrequins», ces structures métalliques décoratives qui cachaient autrefois les stores extérieurs des grandes fenêtres des canuts. Si vous enlevez cela, vous perdez l’âme de la ville.
De même, chaque région a ses volets : les logements près de la mer ont des persiennes pour laisser passer l’air marin. Dans le sud de la France, les protections solaires sont très épaisses, etc.
L’adaptation ne doit pas être vue uniquement sous un prisme catastrophiste, mais comme une opportunité de redessiner une beauté fonctionnelle. On doit passer d’un urbanisme esthétique à un urbanisme de la vulnérabilité : chaque nouveau projet doit se demander s’il crée ou s’il réduit les risques. Il faut se rendre à l’évidence, les villes dont nous avons hérité ont été construites pour un climat qui n’existe plus.
.
Qu’en est-il de nos bâtiments, comment faire baisser la température à l’intérieur ?
La règle est simple : si vous voyez un vitrage nu depuis l’extérieur, c’est qu’il y a un problème. Une fenêtre en plein soleil sans protection, c’est l’équivalent d’un petit radiateur allumé à l’intérieur. On continue de rénover des bâtiments patrimoniaux sans aucune protection solaire sous prétexte qu’il n’y en avait pas au XVIIIe siècle. Mais on n’a plus le même climat ! On se crée des problèmes qu’on devra résoudre par une climatisation massive.
Pour les toits en zinc de Paris, c’est pareil. On sait depuis le XXe siècle que ces «chambres de bonnes» sont des fours. Mais avec la pression foncière et Airbnb, on continue d’y entasser des personnes vulnérables. Il faut pouvoir isoler ces logements, ou faire des surtoitures en bois.
.
Toutefois, il existe des solutions à moindre coût. Par exemple, dans les bâtiments anciens en Espagne, les portes entre la rue, la cour intérieure et les étages sont souvent grillagées. L’objectif est de rendre le bâtiment poreux : on laisse les courants d’air circuler librement pour ventiler naturellement l’ensemble de la structure.
Pour renforcer ce mouvement, il y a parfois de grands ventilateurs de plafond, tout en haut de la cage d’escalier, qui rejettent l’air chaud vers l’extérieur par un orifice situé sur la toiture. Mais cela pose des questions en matière d’acoustique, surtout quand les rues sont bruyantes.
.
La climatisation fait-elle partie de l’arsenal de solutions à déployer ?
C’est une des solutions, parmi d’autres, pour répondre aux défis de l’adaptation à la chaleur. Dans le monde entier, on utilise à la fois la climatisation et les brasseurs d’air, ce qui diminue la consommation globale de 20 à 30 % pour le même niveau de confort.
Mais la clim nous rend vulnérables. On a des bureaux soi-disant intelligents où plus personne ne sait comment régler la température sans envoyer un mail au service technique. Certaines écoles sont équipées de centrales de traitement d’air (CTA), mais si celles-ci tombent en panne, tout le bâtiment devient inhabitable. On a confié nos vies à des cartes électroniques. William Ross Ashby, un psychiatre des années 60, disait que si on met quelqu’un dans une maison chauffée et climatisée volets fermés, il est incapable de dire où il habite. On s’est déconnectés de notre environnement.
.
C’est-à-dire ?
Autrefois, l’immense majorité de la population était agricole et dépendait du climat pour sa survie, ce qui imposait un contact permanent avec les éléments. Avec l’exode rural et le développement économique, nous avons accédé à une énergie que l’on a présentée comme abondante et illimitée, en nous racontant qu’on pouvait chauffer, éclairer et climatiser sans aucune contrainte.
Habiter Dubaï ou Las Vegas est une démonstration de force, mais c’est une impasse. En prétendant avoir triomphé de notre environnement, nous avons développé une ignorance qui nous met aujourd’hui en danger face à un climat qui devient imprévisible.
.
Y a-t-il des solutions d’urgence à mettre en place pour éviter des drames en temps de canicule ?
Il faut arrêter la pensée magique. On ne peut pas attendre que les subventions tombent pour chaque volet. Il nous faudrait une «task force», une armée de gens formés qui feraient du porte-à-porte pour diagnostiquer et installer des protections solaires directement chez les gens.
Politiquement, il faut aussi assumer l’espace public comme un refuge. Pourquoi ne pas transformer les parcs en campings gratuits et sécurisés la nuit pendant les canicules ? C’est mieux que de laisser des étudiants dormir sur des bancs, comme on l’a vu à Montpellier. On peut aussi s’inspirer du «Qanat» de Séville : une agora semi-enterrée rafraîchie par des panneaux d’eau froide, un lieu collectif de fraîcheur qui devient un refuge pour les plus vulnérables.
.
Pourquoi planter des arbres contre la canicule ?
Un arbre crée de l’ombre et refroidit l’air. Les feuilles transpirent et libèrent de la vapeur d’eau. Ce phénomène, appelé évapotranspiration, réduit la température locale.
Autre avantage : une canopée bien faite bloque la chaleur avant qu’elle n’atteigne le sol. Moins de rayons directs signifie moins d’accumulation thermique. Vous pouvez ainsi transformer une cour étouffante en un endroit frais.
.

.
Faut-il aussi développer une «culture de la chaleur» ?
Absolument. Le mode de vie des Espagnols, par exemple, est bien plus adapté. Leur pause à midi est plus importante, ils travaillent plus tard et décalent leurs activités en soirée.
Dans les logements aussi, il faut revoir nos habitudes. Vous dormez dans votre chambre en janvier comme en août, mais sous contrainte climatique ce modèle ne fonctionne plus. Dans le passé, quand l’énergie était rare, les gens étaient mobiles : ils se déplaçaient des pièces les plus froides aux pièces les plus chaudes en fonction des saisons et de l’heure de la journée.
Maintenant, on climatise le salon mais on dort dans une chambre surchauffée à l’étage. C’est une aberration. Il faut plutôt sortir les matelas, regrouper les enfants ou les personnes vulnérables dans la pièce fraîche et dormir là. Il faut accepter de casser la fonction habituelle des pièces.
.
Clément Gaillard, Habiter un climat (Terre Urbaines, 2026).
.