Christophe Bonneuil : «L’écologisation de nos sociétés industrielles est une bataille permanente»
Coauteur d’une histoire environnementale de la France depuis 1940, le chercheur retrace la longue saga des mobilisations écologiques, de l’Hexagone à l’outre-mer. Et pointe la relative surdité du pouvoir face à ces sujets.
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Manifester contre une autoroute. Défendre des terres menacées de bétonisation. Alerter sur les dérives de la société de consommation. Tout cela évoquera la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, la lutte contre l’A69 ou certaines opérations d’Extinction Rebellion. Mais qui se rappelle les villageois de Tignes faisant face à la police dans les années 1950 ou les viticulteurs du sud de la France vent debout contre l’autoroute Marseille-Toulon dans les années 1970 ?
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Dans les Natures du productivisme (la Découverte), dernier tome d’une trilogie brossant une histoire environnementale de la France depuis la Révolution, les historiens Renaud Bécot, Christophe Bonneuil et Gabrielle Bouleau s’intéressent à la période allant de 1940 à nos jours. Ils démontent l’idée d’une France qui se serait «verdie» doucement, mais sûrement à partir de 1968.
En braquant le projecteur sur des mobilisations qu’on n’appelait pas encore «environnementales» et en faisant remonter au régime de Vichy les débuts du productivisme des Trente Glorieuses, ils enracinent les enjeux contemporains de l’écologie dans une chronologie plus complexe, et invitent à une autre compréhension de la situation à moins d’un an de l’élection présidentielle.
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Tour d’horizon de ce court siècle avec Christophe Bonneuil, chercheur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).
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La France vient de traverser plusieurs épisodes de chaleur, avec une précocité et une intensité inédites. Est-ce le signe que nous entrons dans une nouvelle période de notre histoire environnementale ?
Certes, il y a eu les sévères épisodes caniculaires de 1976 et 2003, que l’on peut situer dans la tendance lourde au réchauffement qui reprend dans le dernier quart du XXe siècle, alors que la température avait stagné entre 1945 et 1975 quand l’effet de serre était masqué par les pollutions réduisant la radiation solaire (dioxyde de soufre, particules aérosols, etc.).
Mais depuis quelques années, et sans que les politiques publiques des vingt dernières années ne nous y aient préparés, nous sommes entrés dans un nouveau régime climatique. Les effets du dérèglement climatique touchent désormais plusieurs fois par an, et de très près, des millions de Français (inondations, canicules, sécheresse, pertes financières des exploitations agricoles, incendies…).
Lorsque l’enjeu climatique était évoqué dans les médias et l’espace public des années 1970 aux années 2000, cela pouvait paraître abstrait et lointain − on se disait que cela allait surtout toucher les îles pacifiques ou l’Afrique et on regardait ailleurs. Ce n’est plus le cas. Nous habitons une nouvelle France, plus chaude et vulnérable.

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Le XXe siècle est-il celui de l’écologisation la France ?
Il y a dix ou quinze ans, nous aurions sans doute raconté l’histoire environnementale de la France sur un mode optimiste en disant qu’après les Trente Glorieuses, qui ont permis croissance et progrès social au prix de la pollution et de la consommation de ressources, les dernières décennies marquaient une avancée progressive et inexorable vers une société plus soutenable. Mais le récent «backlash» écologique nous a montré qu’il y a en permanence des retours en arrière et des rapports de force. Le blocage du détroit d’Ormuz rappelle que notre dépendance aux énergies fossiles est encore grande. L’écologisation de nos sociétés industrielles est une bataille permanente.
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Dans votre livre, on constate un relatif désintérêt du pouvoir pour l’écologie. Vous confirmez ?
Il y a, en effet, une difficulté pour la Ve République et ses élites à intégrer l’écologie, qui peut s’expliquer par le consensus productiviste qui domine depuis les années 1940. Le projet est le suivant : gouverner la société en répondant à ses besoins matériels pour limiter les contestations, en élargissant la taille du gâteau à partager par la croissance. Pendant la guerre froide, la forte croissance participe à assurer la paix sociale sans passer par le communisme.
Pendant les décennies néolibérales des années 1980 à 2000, l’importation de produits écologiquement destructeurs à bas coût de l’autre bout du monde permet de remplir la même fonction, alors que la croissance est bien plus faible : depuis la crise financière de 2008, ce modèle est en crise.
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Le livre commence en 1940. Cela signifie donc que le «consensus productiviste» se noue dès le régime conservateur et agrarien de Vichy ?
Un courant traditionaliste et un courant technocratique cohabitent sous Vichy. Dans cette situation où l’occupant allemand confisque une part importante de la production, on voit se développer un projet modernisateur dirigiste, qui profite de l’absence de parlementarisme. Cela provient aussi du regard colonial posé par l’occupant sur la France : selon lui, le pays pourrait être plus productif avec de bonnes méthodes de développement.
C’est un choc culturel pour les experts français. «Les agriculteurs allemands nous observent […], sachons montrer une agriculture progressiste, au courant des plus récentes techniques», écrit par exemple l’ingénieur agronome René Dumont en 1942 dans une revue vichyste, bien avant sa mue écologiste et sa candidature à l’Elysée en 1974. A la Libération, de hauts fonctionnaires continuent leur carrière, le gaullisme fait sien ce discours de la modernisation.
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Avant 1968, personne ne se réclame vraiment de l’écologie. Pourquoi ?
Les voix alternatives au productivisme sont précoces. En 1956, avec sa Complainte du progrès, Boris Vian dresse un réquisitoire assez incroyable… A Tignes (Savoie), la construction du barrage hydroélectrique en 1952 se heurte à plusieurs années de mobilisation des villageois délogés qui sabotent du matériel de chantier ou bloquent les routes, nécessitant la mobilisation de plus de CRS que d’habitants.
Dès les années 1950, les paysans opposés aux remembrements agricoles alertent sur les risques d’érosion des sols. Une écologie populaire s’exprime, fondée sur une connaissance empirique des milieux naturels.
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Quid de la sphère intellectuelle et médiatique ?
Le Printemps silencieux, le célèbre livre de la biologiste Rachel Carson (1907-1964) qui alerte sur les ravages du DDT aux Etats-Unis, est publié en 1962 et traduit en français dès 1963. Il est préfacé par Roger Heim, président de l’Académie des sciences. Des revues de chasse s’en saisissent, le Figaro magazine y consacre des pages… Mais le ministère de l’Agriculture et l’Inra réussissent à cantonner les alertes.
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Que changent les mobilisations de 1968 ?
Le fourmillement des contestations favorise la création d’une galaxie de mouvements. L’écologie en fait partie. L’effervescence du moment favorise aussi des «rencontres improbables» par exemple entre des étudiants en médecine de Rennes et les ouvriers de Condé-sur-Noireau exposés à l’amiante. L’écoféminisme s’invente au carrefour du féminisme et de l’écologie.
Après le soulèvement de 68, la droite reste un peu perdue. Georges Pompidou (1911-1974) se saisit de l’environnement comme d’une bouée de sauvetage pour canaliser la jeunesse. Cela explique la création du ministère de l’Environnement, en 1971, dont le message est en substance «on ne va plus faire comme avant».
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Pourtant, les grands projets s’enchaînent. Et en réponse, beaucoup de mobilisations ressemblent à celles de ces dernières années, des ZAD à l’A69…
Dans les années 1970, on compte une quarantaine de contestations locales contre des autoroutes, dont la construction s’accélère. Un projet d’axe Marseille-Toulon est particulièrement critiqué, car il passe par la côte et les vignobles. Les viticulteurs proposent un itinéraire alternatif, sans succès.
Beaucoup de personnes mobilisées sur ces terrains écrivent au ministre de l’Environnement pour solliciter un soutien, en vain. Quant au parallèle avec la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, on peut penser à l’occupation victorieuse de Marckolsheim, un village d’Alsace qui lutte en 1974 contre l’arrivée d’une usine de produits chimiques à base de plomb.
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Quel était le niveau de violence de ces luttes ?
On ne se rend pas compte de ce qu’a été la violence politique des années 1970, bien plus sur des conflits idéologiques et sociaux que sur les enjeux environnementaux. Les manifestations et actions pacifiques n’étant pas entendues, on compte entre 1975 et 1978 plusieurs dizaines de plasticages de chantiers de centrales nucléaires.
De l’autre côté, des militants du SAC (milice gaulliste) vont bastonner des activistes antinucléaires, et le 31 juillet 1977, des dizaines de milliers de manifestants contre le projet de surgénérateur Superphénix, en Isère, subissent une répression brutale. Un jeune homme, Vital Michalon, est tué par un tir de grenade offensive. Sa mort génère un débat sur le rapport à la violence qui divisera les militants.
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Vous mettez en lumière des luttes écologistes dans les outre-mer. Avaient-elles un écho dans l’Hexagone ?
Pas assez, mais le croisement des luttes anticoloniale et écologique est ancien. En 1960, le mouvement pan-africaniste manifeste contre la première explosion nucléaire française opérée dans le Sahara. En 1974, des ouvrières et ouvriers agricoles font grève en Martinique et revendiquent – outre un salaire décent – l’interdiction des pesticides toxiques.
Là où les connexions ont été plus fortes, c’est peut-être avec l’opposition aux essais nucléaires en Polynésie : en 1973, avec d’autres militants, Brice Lalonde, membre des Amis de la Terre, et Jacques Pâris de Bollardière, ex-général devenu pacifiste, s’approchent en bateau des installations nucléaires. L’année suivante, les essais atmosphériques cessent. Mais la répression est très forte. On voit aussi des indépendantistes kanak soutenir les paysans du Larzac et réciproquement.
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Comment expliquez-vous que le bilan de la gauche n’ait pas été beaucoup plus brillant que celui de la droite ?
François Mitterrand débute son mandat en renonçant à la centrale de Plogoff (Finistère), mais ne remet pas en cause le programme nucléaire. Entre les courants productiviste et écologiste qui structurent alors la gauche, il choisit le premier. Durant les cinq premières années de sa présidence, il n’y a pas d’avancée majeure, même si la ministre Huguette Bouchardeau est loin d’avoir démérité. Le scandale du Rainbow Warrior, le navire de Greenpeace plastiqué par les services secrets, éclate en 1985.
L’année suivante, la France entre en cohabitation alors que l’action climatique internationale connaît ses premiers succès, comme le protocole de Montréal sur la protection de la couche d’ozone, en 1987. Arrivé à Matignon en 1988, Michel Rocard obtient le feu vert de François Mitterrand pour essayer de faire de la France un bon élève environnemental.
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Durant deux ou trois ans, sous la houlette de Brice Lalonde devenu ministre, une politique ambitieuse de réduction des émissions de gaz à effet de serre se met en place, ainsi qu’un grand travail diplomatique des Européens en vue du Sommet de la Terre de Rio, en 1992.
Un projet d’écotaxe sur les énergies et les émissions de CO2 voit le jour. Mais Dominique Strauss-Kahn , les grandes entreprises françaises – Total, Elf, Pechiney, Lafarge – et le patronat s’y opposent, si bien que le projet est enterré. Le commissaire européen à l’Environnement démissionne, et l’Europe arrive nue à Rio où la position de George H.W. Bush l’emporte : aucun objectif contraignant n’est fixé en matière de réduction des gaz à effet de serre.
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Et après Mitterrand ?
Les choses se font au coup par coup, avec des promesses de campagne, quelques avancées en début de mandat, puis des rétropédalages. Jacques Chirac avec son discours célèbre, «Notre maison brûle. Et nous regardons ailleurs» et la constitutionnalisation du principe de précaution, puis Nicolas Sarkozy avec le Grenelle de l’environnement, afficheront des ambitions qui peineront à trouver des résultats tangibles, entre opposition au sein de leur propre camp et revirements personnels. On se souvient de «l’environnement, ça commence à bien faire» de Sarkozy.
De même, le second mandat d’Emmanuel Macron, qui n’a pas tenu compte des propositions de la Convention citoyenne qu’il avait créée, est en retrait. Aujourd’hui, La situation devient explosive, entre le marteau des aléas climatiques et l’enclume des régressions des politiques environnementales, voire des assauts d’un nouveau populisme anti-écolo qui rapproche droite classique et droite extrême.
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Comment ce siècle d’histoire environnementale éclaire-t-il la présidentielle à venir ?
Cette histoire rappelle que la défense de l’écologie s’inscrit dans une «guerre culturelle» de long terme. En 1992, à la veille du Sommet de Rio, le Figaro publie un «Appel de Heidelberg» signé par plusieurs milliers de chercheurs, s’opposant à «une idéologie irrationnelle qui s’oppose au progrès scientifique et industriel». On n’est pas loin de François Fillon en 2017, qui voulait retirer le principe de précaution de la Constitution. Il y a fort à parier que de telles offensives reviendront.
L’autre chose, c’est que nous vivons peut-être la «vraie» fin de l’empire. Dans les années 1960, avec les décolonisations, la France a perdu le contrôle direct des territoires qui lui fournissaient l’essentiel de ses ressources, mais a bénéficié d’échanges mondiaux inégaux, qui lui ont permis de maintenir un mode de vie impérial.
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Mais, depuis 2009, les consommations matérielles par Français reculent. Et, dans un nouveau «capitalisme de la finitude», la France et l’Europe peinent à sécuriser leur accès à des ressources clés comme le lithium. Il y a peut-être là un paramètre sous-estimé des raidissements actuels de la société française.
Comme aux Etats-Unis, certains haranguent les victimes de cette décroissance non souhaitée en leur vendant des solutions populistes et une nostalgie de la «puissance» impériale. Ce néodarwinisme sur une planète dégradée n’est pas un avenir désirable.
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