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Clémence Guetté : «L’amitié est un sujet éminemment subversif et révolutionnaire»

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«Parentalités nouvelles», «colocations aménagées», «mutation professionnelle amicale»… La députée insoumise, qui sort, ce jeudi 27 août, son livre «Pour une politique de l’amitié», propose d’offrir un cadre légal à ceux qui reconfigurent leur existence autour des relations amicales cherchant à desserrer l’étau de la famille traditionnelle. Ce livre marche tellement bien qu’i était épuisé aux AMFIS de Châteauneuf d’Isère-26. MCD

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Clémence Guetté, députée à l’Assemblée nationale, à Paris, le 20 juillet 2026.
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Rachid Laïreche
 25/08/2026
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Un jour de juillet. Clémence Guetté reçoit dans son bureau du Palais Bourbon. La députée de La France insoumise, et vice-présidente de l’Assemblée nationale, qui publie à quelques mois de la présidentielle son premier livre, Pour une politique de l’amitié (Ed. La découverte), prend le temps de choisir ses mots. Clémence Guetté, qui défend les «liens collectifs face à l’individualisme et l’extrême droite», fait de nombreuses propositions afin de «légiférer l’amitié».

Elle souhaite «offrir» de nouveaux droits à tous ceux qui se sentent «étouffés» dans le cadre des familles traditionnelles. Une manière de rendre officielle un monde qui a déjà changé. Les existences ne se construisent plus «exclusivement» autour du couple et du mariage. Les exemples de vies amicales sont nombreux : faire des enfants entre amis, habiter sous le même toit, choisir de partager les événements majeurs de son existence loin de sa famille de naissance. Les beaux moments ont leur importance mais les moins drôles aussi.

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«La possibilité d’ouvrir un congé pour qu’un ami puisse prendre soin d’un autre correspond à une réalité vécue par de nombreux Français, explique-t-elle. Combien de personnes ont reçu de l’aide de la part de leurs amis pour affronter une terrible maladie ?» Un sujet qui touche plusieurs fils à la fois. Clémence Guetté veut placer la «politique de l’amitié» au cœur de la «Nouvelle France» des insoumis.

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Votre livre est-il une attaque «culturelle» contre la famille traditionnelle ?

Je m’inscris dans la lignée de combats contre l’enfermement des individus au cœur des institutions et des schémas correspondant à la norme dominante. J’interroge l’épanouissement individuel qui se heurte souvent à des violences physiques, psychiques ou sexuelles. J’assume de participer à la bataille culturelle contre les réactionnaires qui ont toujours invoqué la famille traditionnelle – un papa, une maman, des enfants – pour justifier leur agenda.

Ils s’opposent au divorce, au mariage pour tous, à la PMA [procréation médicalement assistée, ndlr] pour toutes et cetera. Je précise qu’on ne retire rien à personne en donnant des droits nouveaux. De nombreuses personnes sont heureuses dans le modèle traditionnel. Je cherche juste à ouvrir l’horizon pour les autres et élargir les possibles.

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Il y a déjà eu des travaux sur l’amitié, notamment ceux du philosophe Geoffroy de Lagasnerie ou de la journaliste Alice Raybaud, qui sont référencés dans votre livre. Qu’est-ce qui vous a menée à porter une «politique de l’amitié» ?

Je suis entourée de gens qui ne conçoivent pas leur vie comme le modèle dominant le propose. Ils veulent habiter autrement qu’en couple, imaginent des parentalités nouvelles, chérissent et mettent au cœur de leur existence des amis, souhaitent passer leurs vieux jours dans des colocations aménagées.

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«Tout est empêché dès qu’il pourrait s’agir de grappiller du temps au capital.»

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Si tant de personnes cherchent des failles pour desserrer l’étau, ça doit correspondre à un phénomène contemporain et social, une aspiration plus large à imaginer des existences dans lesquelles la structure familiale est plus souple.

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La «politique de l’amitié» est un programme que vous souhaitez mettre en place en cas de majorité au parlement après la prochaine élection présidentielle. Il y a de nombreuses propositions qui feront débat mais permettre à chacun de prendre des jours après le décès d’un(e) ami(e) devrait mettre tout le monde d’accord… Le consensus n’existe pas ?

Je n’en suis pas certaine. Regardez l’allongement du congé parental pour accueillir un nouveau-né : le sujet a été débattu à plusieurs reprises dans l’Hémicycle et il n’y avait pas d’évidence…

Si les événements de la vie qui touchent à notre humanité, comme une naissance, une maladie ou la perte de quelqu’un qu’on aime, mettaient tout le monde d’accord autour de solutions politiques, on l’aurait déjà constaté. Le camp de la droite et des réactionnaires est obnubilé par la satisfaction du patronat. Tout est empêché dès qu’il pourrait s’agir de grappiller du temps au capital.

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La droite et son extrême ne croient pas en l’amitié ?

Depuis la Révolution française, la droite a fait de la famille une valeur cardinale contre l’idéal de fraternité et d’amitié universel des révolutionnaires. Sous Vichy, la devise «Liberté, égalité, fraternité» a été remplacée par «Travail, famille, patrie». La famille réactionnaire est encore, aujourd’hui, au cœur de l’agenda du Rassemblement national à travers la défense de politiques natalistes sur fond xénophobe.

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«Les relations interpersonnelles ont été reléguées à la sphère privée, dévalorisées, parce qu’elles ne produisent pas de richesses dans le système capitaliste.»

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Son programme propose, par exemple, de réserver les allocations familiales aux enfants dont au moins un des deux parents est français. Cette famille réactionnaire est centrale dans le processus d’extrême droitisation en cours. On l’a vu avec le «réarmement démographique» promu par Emmanuel Macron. La «politique de l’amitié» est un contre-modèle idéologique.

Je me place dans les pas de la gauche de rupture qui a toujours œuvré en ce sens. Je rappelle que Jean-Luc Mélenchon défendait le pacs [pacte civil de solidarité, ndlr] dans les années 1990 ou le partenariat social au début du mandat de Macron.

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Des révolutionnaires, à l’image de Saint-Just, ont théorisé l’amitié. Elle était, à ses yeux, le fondement d’une «société nouvelle et d’un lien civique permettant de construire la République et la nation». Pourquoi l’amitié, qui était présente pendant la Révolution française, a-t-elle perdu sa place politiquement ?

L’amitié était une notion centrale durant la Révolution parce que l’imaginaire était progressiste. Une équivalence était dressée entre des liens interpersonnels pour former une société plus juste ; les Hommes étaient liés les uns aux autres.

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«Les habitants des quartiers dépendent plus de solidarités matérielles et affectives extra-familiales que les autres.»

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Aujourd’hui, les gens au pouvoir, des libéraux, promeuvent l’individualisme et la compétition. Les relations interpersonnelles ont été reléguées à la sphère privée, dévalorisées, parce qu’elles ne produisent pas de richesses dans le système capitaliste. Notre camp doit se saisir de l’amitié pour favoriser les liens collectifs. On ne dirait pas à première vue, mais l’amitié est un sujet éminemment subversif et toujours révolutionnaire.

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La «politique de l’amitié» est-elle en lien avec la «Nouvelle France» proclamée par La France insoumise ?

Totalement. La «Nouvelle France» part d’un constat anthropologique : le peuple français n’est plus le même qu’en 1958, date de la Constitution de la Ve République. Aujourd’hui, six personnes sur dix vivent hors de leur département de naissance, et un quart des familles sont des familles monoparentales. Les gens ont reconfiguré leurs existences.

On sait, par exemple, que les personnes divorcées – dont le nombre a été multiplié par trois en un demi-siècle – ont plus de chance de voir, dans la semaine, leur meilleur ami qu’un proche parent ne vivant pas avec eux. Cette importance de l’amitié est encore plus prégnante pour les mondes populaires. Les habitants des quartiers dépendent plus de solidarités matérielles et affectives extra-familiales que les autres ; de même pour les personnes immigrées.

Aujourd’hui, les gens bricolent leur existence comme ils peuvent en se mettant parfois en insécurité mentale ou matérielle. Nous devons leur offrir un cadre, normaliser leurs envies, leur accorder des droits.

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Vous faites une proposition étonnante : «la mutation professionnelle» pour suivre un(e) ami(e) qui déménage… D’où vient cette idée ?

Il faut repartir au point de départ pour comprendre. J’ai diffusé un questionnaire sur l’amitié sur mes réseaux sociaux. J’ai été débordée : plus de 7 000 réponses en 24 heures. Les gens m’ont raconté leurs amitiés, des maladies, des deuils et des ruptures amicales dans des termes sublimes.

Parmi les témoignages, la mutation, c’est-à-dire la possibilité de suivre un ami muté pour son travail dans une autre ville, une sorte de rapprochement amical sur le modèle du rapprochement familial, est revenue à plusieurs reprises.

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Comment légiférer l’amitié sans mettre une pression sur les rapports amicaux en les rendant officiels ?

J’ai conscience de marcher sur une ligne de crête en défendant cette politique. Les amitiés sont perçues, à juste titre, comme des espaces de libertés et de souplesse. Il ne s’agit pas, en légiférant, de remplacer ce carcan familial par une sorte de nouveau carcan amical.

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«Une politique de l’amitié est liée à réflexion plus générale sur la démarchandisation de notre société.»

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J’ai choisi la méthode des droits nouveaux que notre mouvement porte depuis des années pour éviter cet écueil. Ces droits ne formalisent aucune nouvelle obligation, ils sont universels, ils visent à rétablir l’égalité matérielle. Par exemple, étendre le congé parental à un ami est une possibilité ouverte à ceux qui feraient ce choix, mais ne comporte aucune contrainte.

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L’amitié engendre des coûts. Il faut sortir, boire des coups, voyager, parfois faire garder ses enfants pour entretenir un lien. Est-il possible, politiquement, de changer de modèle ?

On a tous déjà ressenti une forme de pression relative au coût de la sociabilité. Par exemple, comment faire quand le mariage de gens qu’on aime occasionne des frais mais que les budgets sont serrés ? Il y a aussi le coût des événements quotidiens, retrouver des proches en soirée, participer à une cagnotte d’anniversaire…

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«La politique de l’amitié est un projet féministe.»

J’ai lu un chiffre édifiant : aujourd’hui, une personne sur deux pense que l’amitié coûte cher. La politique de l’amitié est justement une proposition globale : elle porte l’idée de l’augmentation des lieux de gratuité. Voir ses amis ne devrait pas être conditionné à la possibilité de payer un café, une entrée au cinéma, un dîner au restaurant.

Aujourd’hui, les espaces publics où il est possible de rencontrer ses proches gratuitement sont rares. La chute du nombre de bancs publics dans l’espace urbain en témoigne. Une «politique de l’amitié» est liée à réflexion plus générale sur la démarchandisation de notre société.

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La question du genre est également présente dans votre livre. Vous expliquez que l’amitié est très souvent représentée à l’écran et dans les livres par des hommes… Vous prenez les exemples de Tintin, Astérix ou Lucky Luke, qui mettent en scène des beaux liens entre hommes.

Vous connaissez le test de Bechdel, pour mesurer la place et la visibilité des femmes dans une œuvre de fiction ? Il y a trois critères. Il doit y avoir au moins deux femmes nommées dans l’œuvre, elles doivent parler ensemble et d’un sujet qui est sans rapport avec un homme. Très peu d’œuvres de fiction passent le test.

Dans l’imaginaire patriarcal qui est le nôtre, les relations entre femmes sont marquées du sceau de la jalousie et de la compétition. Innocentes voire vertueuses quand, dans les représentations culturelles, des femmes bourgeoises entretenaient des amitiés cantonnées à l’espace domestique, les solidarités féminines ont ensuite été perçues comme potentiellement subversives vis-à-vis de l’ordre établi – à raison ! – et donc discrédités. La «politique de l’amitié» est un projet féministe.

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Il est parfois difficile de gérer les amitiés. On revient souvent dans les bras des plus proches après un drame, un coup de moins bien ou une mauvaise passe. Il faudrait aussi légiférer sur le temps pour mieux gérer ses amitiés ?

Cette question amène directement à la réflexion sur le temps libéré pour avoir des semaines de travail plus courtes. La pression professionnelle pèse sur nos vies. Je le vois pour moi-même. J’ai été obligée de mettre ma vie amicale dans mon agenda.

On peut se dire que c’est une situation réservée aux cadres et que la question du temps est plus simple à gérer avec des horaires fixes. Mais comment fait-on quand des enfants entrent dans l’équation ? Comment fait-on quand on a le dos cassé après une journée de travail pour trouver la force de se rendre disponible pour ses proches ? Rendre du temps aux gens, c’est leur permettre d’en avoir pour leurs proches… dont leurs amis.

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«Pour une politique de l’amitié», de Clémence Guetté, Editions La Découverte, 27 août 2026, 160 pages, 14 euros.

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