«Je ne me rappelle plus à quoi ça ressemblait quand c’était vert» : dans le Vercors, bergères et brebis sont essorées par la sécheresse
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Dans les alpages de la Drôme, à cause de l’absence de pluie et de la chaleur extrême, les bêtes n’arrivent plus à brouter la journée. Les éleveurs pourraient faire redescendre des troupeaux des estives dès août, beaucoup plus tôt que d’habitude.
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«Tout le monde a soif.» Coiffée d’un chapeau pour se protéger des dards du soleil, Léa sort une gourde de son sac à dos et donne à boire aux border collies, les chiens qui guident les troupeaux. A quelques pas de la bergère, quelque 1 200 brebis sont collées les unes aux autres, le souffle court, la tête baissée pour se faire de l’ombre. Pas une cloche ne sonne. Ce jour-là, comme depuis plusieurs semaines, les bêtes chôment plus longtemps, trop abruties par la chaleur pour brouter entre 9 et 17 heures.
Sur l’alpage de Font d’Urle (Drôme), au sommet des falaises qui se jettent sur le Diois, pas la moindre once d’ombre. Les flancs de la montagne sont jaunes, trop jaunes pour un 29 juillet. La couleur du paysage a un mois d’avance sur le calendrier. Les myrtilles ont cramé, l’herbe est cassante, sèche comme de la paille. «Je ne me rappelle même plus à quoi tout cela ressemblait quand c’était vert», soupire Léa en désignant les reliefs. Vers 20 heures, le thermomètre affiche près de 26 degrés à 1 500 mètres d’altitude. La moyenne en juillet est, elle, de 18 degrés. De quoi faire de juillet 2026 le mois le plus chaud jamais enregistré sur l’alpage.
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Les températures élevées, et le manque de pluie, ont tellement détérioré les pâturages que les bergers et bergères s’interrogent sur la capacité des troupeaux à s’alimenter correctement jusqu’au mois d’octobre, qui marque la fin de l’estive, à la fois le lieu géographique et la période pendant laquelle les troupeaux vivent sur les hauteurs. Le phénomène concerne tout le pays : le 20 juillet, la pousse cumulée des prairies permanentes en métropole était inférieure d’un quart à la moyenne de la période de référence 1989-2018, selon le ministère de l’Agriculture.
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Fatigue de fin d’été au mois de juillet
«Cette année est exceptionnellement sèche chez nous et nous n’avons pas de perspective d’amélioration», acquiesce Manon Basset, technicienne pastorale auprès de l’Association départementale d’économie montagnarde de la Drôme. L’organisation, qui accompagne les éleveurs dans leurs activités pastorales, partage avec eux les données issues de ses stations météo. L’une d’entre elles est installée en haut du domaine skiable sur lequel s’ébrouent les moutons que garde Léa.
Plus encore qu’à l’été 2022, historiquement sec, l’herbe à Font d’Urle est restée anormalement basse dès le début de la saison, cette année. «Il ne reste pratiquement plus d’eau au niveau des racines depuis la mi-juin, notamment à cause de deux pics de stress hydrique [quand la demande en eau dépasse la ressource disponible, ndlr] qui sont intervenus dans le Vercors fin avril et fin mai», précise Manon Basset, ajoutant que toutes les estives du département sont concernées par la sécheresse depuis la mi-juillet.
«Les troupeaux rencontrent habituellement ce type de problème fin août», précise le climatologue Christophe Chaix, qui étudie les conséquences de l’évolution climatique en montagne auprès de l’Agence alpine des territoires (Agate), une association de conseil pour les collectivités.
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«Les Préalpes n’ont plus rien à voir avec la haute montagne»
Agathe Hiver, la seconde bergère de Font d’Urle, n’ose plus compter sur le regain de la fin du mois d’août, ce sursis de fourrage attendu par les bêtes pour tenir jusqu’à leur redescente : «On est trop avancés dans la saison pour espérer que l’herbe repousse correctement.» Rustiques, les petites brebis mérinos ont encore le ventre rond. Mais faute de recrudescence du tapis herbeux, il faut s’attendre à ce qu’elles «raclent» les prairies sur lesquelles elles sont déjà passées plus tôt dans l’été. Au risque de les abîmer, et de compromettre leur capacité à se régénérer dans les prochaines années.
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«La répétition des épisodes de chaleur et de sécheresse en altitude fait partie des facteurs qui favoriseraient le développement de ces grosses plantes rêches, lesquelles remplacent progressivement la végétation fine, nutritive et appétissante», explique l’agronome Claire Deléglise. Selon la topographie, la profondeur des sols, et la localisation sur l’adret (versant sud) ou sur l’ubac (versant nord), le dérèglement du climat freine lui aussi, plus ou moins fort, la croissance des pâtures de moyenne montagne, détaille la chercheuse associée au programme Alpages sentinelles, une structure de recherche et développement liée à l’Inrae.
«Les chaleurs précoces de la fin du printemps ont exacerbé des conditions climatiques jusqu’ici inconnues sur les prairies sous 2 000 mètres d’altitude, et dessinent une perspective effrayante pour celles qui sont plus hautes» dans les années à venir, abonde Christophe Chaix. Dans son bilan climatique 2024, repris par le ministère de la Transition écologique, l’Agate rapporte déjà un réchauffement de + 2,5 degrés dans les Alpes depuis 1900. «Les Préalpes n’ont plus rien à voir avec la haute montagne, où il fait pour l’instant frais plus longtemps, et où le manteau neigeux, plus épais, fond plus tard», ajoute le climatologue de terrain.
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17 millimètres de pluie seulement depuis le début de l’estive
Le lendemain, 30 juillet, le soleil n’est pas encore levé qu’il fait déjà assez bon pour garder seulement un tee-shirt. Rien à voir avec les fraîches aurores des étés précédents, quand les bergères pouvaient aller aux brebis en polaire. Depuis le début de la saison, pas un jour de rosée non plus, relatent-elles. Les autres années, à 6 heures du matin, celle-ci trempait les chaussures, les pelouses, et permettait aux moutons de s’hydrater. Là, quand le troupeau se met en mouvement pour aller tondre les pentes, des nuages de poussière dansent au-dessus de la laine.
Jusqu’ici, le carnet de pluie de l’estive de Font d’Urle était lui aussi bien irrigué. Au fil des pages de ce livret, tenu à jour chaque été par les bergères, s’accumulent les relevés des précipitations des saisons précédentes. En 2023, on en comptait 349 millimètres entre juin et octobre. Puis 413 mm en 2024 ; et 296,5 mm en 2025. Il reste peu de pages à noircir pour 2026.
«On n’en aura peut-être même pas besoin», grince Agathe Hiver. Depuis le début de l’estive, cette année : 17 millimètres de pluie seulement. Les orages passent à côté des sommets. Et les journées de brouillard, qui mouillent les pâturages, se comptent sur les doigts d’une main.
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Entre 50 et 150 litres d’eau par jour pour une vache
Même quand il drache, la nature karstique du Vercors n’aide en rien : semblable à un gruyère, la roche qui le compose absorbe très vite l’eau sans la retenir dans les couches superficielles, au détriment des sols et des rivières. Par ailleurs, sur la partie sud du massif, là où se trouve l’estive, «sa proximité avec le climat méditerranéen justifie la moindre pluviométrie dont il fait habituellement l’objet», ajoute Christophe Chaix.
Ainsi les abreuvoirs des troupeaux dépendent-ils des «impluviums», installés en 1996. Ces sortes de piscines, longues d’une vingtaine de mètres, ne pompent pas l’eau dans les nappes phréatiques ou les cours d’eau comme le font, en plaine, certaines bassines controversées, mais récoltent celle des nuages.
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«Les deux que possède notre estive sont censés se recharger au fil de la saison», décrit Agathe Hiver, qui arpente l’alpage depuis plusieurs années. Mais cela fait plusieurs semaines qu’ils présentent un niveau si bas que l’on aperçoit les pierres qui en tapissent le fond. «Du jamais-vu», soupire la gardienne blonde comme les blés. Au même titre, selon elle, que la présence de chevreuils auprès des abreuvoirs, eux qui préfèrent d’ordinaire rester cachés dans la forêt.
Les premières victimes du manque d’eau sur les estives seront les vaches – notamment les laitières – qui en boivent entre 50 et 150 litres par jour. Les grandes rousses à cornes de Font d’Urle, imperturbables face au brouhaha des ovins qui galopent vers les abreuvoirs, pourraient devoir redescendre dans les toutes prochaines semaines.
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Protéger les troupeaux du loup
Tous ces inédits posent de nouvelles contraintes à l’exercice déjà harassant d’une profession soumise aux quatre vents. La faim des moutons, qui s’activent surtout aux heures fraîches, se tarit peu après la montée du soleil au-dessus de l’estive, et ne revient qu’en fin d’après-midi.
Les bergères se lèvent donc encore plus tôt pour les sortir du parc, et se couchent plus tard pour bien les laisser brouter. Il faut aussi revoir les stratagèmes de garde, resserrer le cortège des brebis quand elles paissent, les contraindre à tondre des parcelles à faible potentiel, afin d’économiser la ressource en herbe.
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Sur ces estives où trotte le loup, et où l’on enclôt les moutons pendant la nuit avec les patous – ces gros chiens de protection –, «le changement climatique représente une double peine» pour les pâtres, rappelle Claire Deléglise. Car si certains bergers tendent à démocratiser le pâturage en sous-bois, où il fait plus frais, il faut pouvoir protéger les troupeaux des éventuels assauts du carnivore gris.
A plus long terme, les groupements pastoraux, où les éleveurs sont parties prenantes, peuvent aussi financer la construction ou la rénovation de cabanes pour faciliter la garde de certains quartiers de l’alpage par les bergers qu’ils emploient. Ou, bon gré malgré, réduire le nombre de bêtes qu’ils envoient dans la montagne.
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Moins de revenus, plus de travail
Patrick Beaume, lui, s’y est déjà résigné. Seule une partie des bovins du président de l’alpage de Vente-Cul, aux limites méridionales du massif, a transhumé jusqu’à l’alpage. Eté de vaches maigres : les bêtes devraient redescendre à la ferme début septembre, un mois avant la date de fin initialement prévue.
Celles restées en bas, encore moins chanceuses, ont passé l’été à ratisser les prés. Le fermier pense les mettre au foin d’ici quinze jours. «Mon stock risque de ne pas passer l’hiver car on a récolté près de 40 % de fourrage en moins cette année», s’alarme-t-il.
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«On dit que le pastoralisme s’est toujours adapté, mais la pratique actuelle va devenir de plus en plus compliquée à mettre en œuvre dans les Alpes, prédit l’agronome Claire Deléglise. Sans aides et sans revalorisation économique de leurs activités, les éleveurs pourraient subir une baisse de revenus pour une charge de travail égale, voire supérieure.»
Alors que les fédérations d’éleveurs de bovins, d’ovins et de caprins ont appelé, mardi 4 août, le gouvernement à ordonner une expertise des pertes liées aux prairies «grillées», certains paysans du Vercors, qui dépendent entièrement de l’estive, envisagent de décapitaliser dans les prochains mois. Soit de vendre une partie de leurs troupeaux, à défaut de pouvoir leur donner à manger, en cette année de sécheresse et de canicules historiques.
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