Incendies et santé mentale : «L’impact psychologique sur la population sera majeur»
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«J’ai plus aucune confiance en l’Etat» : en Gironde, les colères et les leçons d’un «feu du siècle»
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Une catastrophe ne fait pas que des blessés : elle déracine des milliers de déplacés, appuie sur des fragilités et laisse une profonde empreinte traumatique. A l’image des canicules ou du Covid, les incendies de juillet en Gironde forcent soignants et services sociaux à composer avec des situations de crise collective de plus en plus récurrentes.
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Tandis que 198 000 des quelque 220 000 personnes évacuées par les feux de Gironde étaient autorisées à regagner leur domicile depuis leurs hébergements d’urgence, le plus emblématique, le parc des expositions de Bordeaux, qui a accueilli jusqu’à plus de 3 000 personnes au plus fort de la crise, a fermé ses portes vendredi 31 juillet, après une ultime nuit passée sur place par 36 derniers hébergés d’urgence. Y auront demeuré pendant près de neuf jours les publics souvent les plus marginalisés, fragiles ou précaires, pour qui le retour «chez soi» ne sera pas toujours qu’un soulagement. Deux acteurs de première ligne – Laure Grelier, qui a coordonné l’action des travailleurs sociaux sur place, et le docteur Nicolas Ribaut, responsable de la cellule de crise de médecine de ville – déchiffrent l’empreinte psychique et sociale laissée par cette crise, dont ils redoutent la longue traîne traumatique.
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Quel bilan tirez-vous de la prise en charge, ces neuf derniers jours, de milliers de déplacés ?
Laure Grelier : Pour nous, le parc des expositions a fonctionné comme une plateforme d’aiguillage, mais à vocation sociale. Nos travailleurs sociaux vont à la rencontre des personnes, posent un diagnostic, puis les orientent vers les hébergements répertoriés par Bordeaux Métropole : internats de lycées, centres de formation, particuliers qui se sont mobilisés. Ce qui remonte, c’est beaucoup de solidarité, et des gens plutôt satisfaits de leurs conditions d’accueil.
Nicolas Ribaut : De notre côté, acteurs de ville, nous n’avons pas cette culture de la catastrophe, contrairement à mes confrères urgentistes. Eux se sont mobilisés sur un versant complémentaire : aller chercher les gens dans les domiciles pour les évacuer et les parquer, si l’on peut utiliser ce mot, dans des centres d’hébergement. Nous, de façon un peu artisanale, on a pris en charge les patients civils, les personnes non blessées. On s’est mobilisés — infirmiers, médecins, aides-soignants, psychologues, pédicures, kinésithérapeutes —, avec l’appui des ordres de chaque profession. Jusqu’à 2 800 infirmiers et 300 généralistes se sont rendus disponibles, spontanément, après un simple appel à candidatures par mail. Et on a très vite dû identifier les besoins de soins, dans ces circonstances exceptionnelles, de la population générale.

A quel point certains publics étaient-ils plus représentés que d’autres parmi les hébergés d’urgence ?
Laure Grelier : Au début, ceux qui étaient entourés sont partis chez des proches : ça a écrémé. A mesure que des solutions de logement se présentent, il ne reste que les plus fragiles, les plus isolés. Et ce qu’on a pu remarquer ici avec les dernières personnes qui restent, c’est qu’il y a des gens à qui on pourrait proposer des solutions et qui les déclinent. Parce qu’ici, ils ont du lien social, de l’écoute, du soin, un accompagnement psychologique. Ils nous disent : «Je suis presque mieux ici que de rentrer chez moi, dans des conditions pas forcément agréables.» Quand quelqu’un se sent mieux sur un lit de camp dans un hall d’exposition que chez lui, c’est questionnant, et ça appelle un travail de suivi, ou à tout le moins de relais avec les services sociaux des secteurs, pour voir si ces personnes ou familles sont correctement accompagnées.
Nicolas Ribaut : Nous, ce sont les personnes isolées à domicile qui ressortaient : parfois dépendantes, grabataires, handicapées, et dont il fallait poursuivre les soins sans rupture. Des gens aussi qu’on ne voit pas d’ordinaire, et que la catastrophe a rendu soudain visibles.
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Quelle empreinte ces journées laisseront-elles ?
Nicolas Ribaut : Très vite, on a identifié la souffrance psychologique. Des gens ont vu débarquer les forces de l’ordre en pleine nuit, sans forcément même sonner, en allumant la lumière, «vite, vite, il faut partir», et se sont retrouvés dans un hall, un lycée, une salle des fêtes. C’est d’une telle violence… Comme après le Covid, j’en ai la certitude : l’impact psychologique sur la population sera majeur. Dans les semaines, les mois, les années à venir, des images, des odeurs, des traumatismes enfouis vont resurgir. Il faudra les généralistes, les infirmières au chevet, les psychologues de terrain.
Laure Grelier : Ce (vendredi) matin, je me suis occupée d’un couple de personnes âgées ; le monsieur a la maladie de Parkinson, qui fragilise aussi psychologiquement. La situation est venue réactiver, accentuer son anxiété : sa femme était en larmes en permanence. Ces gens vont rentrer avec des traumatismes, et il faudra tout mettre en place, à domicile, pour les accompagner.
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Une colère s’exprime aussi chez certains : le sentiment de n’avoir pas été alertés à temps, ou suffisamment protégés par la puissance publique.
Nicolas Ribaut : Nous sommes extérieurs à ces polémiques, mais on les entend. Dans un traumatisme, il y a la sidération, l’acceptation, puis la protection – et la colère en est un mode d’expression. Colère envers le voisin qui conserve sa maison quand vous avez perdu la vôtre, envers le maire, envers la préfecture. Il faudra l’écouter, même si elle n’est pas toujours au bon endroit. Beaucoup, dans ces territoires ruraux très proches de leurs soignants, iront demain parler à leur médecin. J’espère que la parole s’y libérera.
Laure Grelier : Ceux dont je m’occupe en priorité, les publics les plus vulnérables, sont aussi les plus taiseux : des gens résignés, qui ont perdu l’envie de se battre et prennent ce qu’il y a à prendre. Notre rôle, c’est de faire remonter leur voix, de s’assurer qu’ils sont pris en compte. On n’entend souvent pas ceux qui en ont le plus besoin, car ils ne sont pas de la revendication.
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Les soignants et les travailleurs sociaux, eux, tiennent-ils le choc ?
Laure Grelier : Le travailleur social commence à fatiguer. On enchaîne les crises – deux épisodes de canicule sévères, puis les feux –, avec des cellules de crise chaque matin, avec les élus. C’est anxiogène pour nous aussi. Une partie de ma famille a été évacuée, mon père en Ehpad risquait de l’être ; mes enfants ressentent que je suis moins disponible. On est pas mal impactés, alors les personnes que l’on accompagne, je n’ose imaginer…
Nicolas Ribaut : Il y a eu des ratés au démarrage : des difficultés à joindre les gens, à évaluer les besoins, à organiser la relève, car les volontaires se sont épuisés sur le terrain. C’est un tel chamboulement que c’est compréhensible. Mais cela montre qu’il faut coordonner et structurer.
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Les incendies vont se répéter. Qu’en fait-on ?
Nicolas Ribaut : On sait qu’il y aura d’autres crises. Comme après le Covid, la médecine de ville doit s’acculturer aux situations sanitaires exceptionnelles, se coordonner en amont avec l’hôpital, les élus, les autorités sanitaires, les ordres professionnels. Il faut préparer la prochaine. Aujourd’hui, restons optimistes – l’autoroute a rouvert, les centres se vident –, mais il y a l’après à anticiper.
Laure Grelier : Il y a un effet d’accumulation préoccupant, qu’il faudra considérer à long terme, tout comme on sait maintenant que l’épisode Covid a généré plein de difficultés, de troubles… Aujourd’hui, on sait que les personnes à qui on a affaire sont déjà fragilisées avant les feux, et que la crise va appuyer sur ces fragilités. Les catastrophes climatiques s’ajoutent à une ambiance générale d’austérité et d’anxiété. Pendant la canicule, on a ouvert des salles de rafraîchissement, plutôt destinées au départ à l’accueil de personnes sans domicile, et on a vu affluer des personnes isolées, habitant des logements surchauffés, mais qui venaient aussi et surtout y créer du lien. Beaucoup de gens se sentent seuls, anxieux, et c’est multifactoriel.
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