Les lendemains difficiles du fact-checking** ( vérification des contenus ) après un âge d’or lors de la crise due au Covid-19
.
En ce 17 juin, le ciel se déverse par trombes sur une centaine de journalistes hagards, rassemblés à Vilnius, en Lituanie, pour le meeting annuel de l’International Fact-Checking Network (IFCN), un réseau de journalistes de vérification créé en 2015. Les dernières nouvelles sont décourageantes. Quelques jours plus tôt, Alaa Salman, une jeune fact-checkeuse du média libanais Sawab, est morte sous les bombes israéliennes. En Géorgie, les opposants politiques et les journalistes indépendants sont jetés en prison. Aux Etats-Unis, la profession n’a plus droit de cité. « N’abandonnez pas maintenant, quand la tâche est la plus ardue, exhorte Angie Drobnic Holan, directrice de l’IFCN. Reposez-vous s’il le faut, fact-checkeurs, mais n’abandonnez pas. »
Pour le métier, l’heure est à la crise existentielle. Le fact-checking a-t-il encore un sens après les retournements de veste des grandes plateformes ? Comment lutter quand les ennemis de la démocratie ont pour eux les algorithmes, l’intelligence artificielle générative et le harcèlement, et semblent chaque jour un peu plus puissants ? Aujourd’hui, ses professionnels se sentent à la fois vulnérables, impuissants et inquiets.
Apparu sous sa forme moderne au début des années 2000 dans la presse américaine, le fact-checking se focalisait initialement sur les bobards politiques. En juin 2015, lorsque Donald Trump s’est déclaré candidat à la Maison Blanche, le vérificateur le plus expérimenté de la presse américaine, Glenn Kessler, prévenait : « L’homme d’affaires est le rêve de tout fact-checkeur… et son cauchemar. Il assène tellement de “vérités”, souvent tordues ou fausses, que cela prend beaucoup de temps. » Rien que sur son premier mandat, le Washington Post comptabilisera 30 573 affirmations trompeuses de sa part.
Avec le développement des réseaux sociaux, cette mythomanie se double d’une économie de l’audience et de la tromperie. Le journalisme de vérification s’impose comme une innovation journalistique autant qu’un signe des temps. Commence pour lui une période faste, que ce soit en matière d’activité, de financement et de reconnaissance. A partir de 2016, Facebook verse plus de 100 millions de dollars (86 millions d’euros) pour financer une centaine d’organisations certifiées par l’IFCN à travers le monde, contre le droit d’exploiter leurs articles sur sa plateforme.
La profession connaîtra son âge d’or en 2020, avec l’éclatement de la pandémie de Covid-19 : en à peine six mois, plus de 8 000 articles dans le monde sont publiés contre les pseudo-remèdes miracles ou les racontars antivax. « Cela me donne l’impression que les gentils vont triompher », s’enthousiasme alors un membre de l’IFCN dans une mailing list. Les fact-checkeurs se voient en héros. En janvier 2021, la députée norvégienne Trine Skei Grande propose même la candidature des vérificateurs de faits au prix Nobel de la paix.
.
Harcèlement
Mais les journalistes ne tardent pas à déchanter. Tous ressentent la dissymétrie de moyens. Dans une de ses enquêtes sur les réseaux macédoniens, le site de vérification Lead Stories observe qu’à Kumanovo, au nord de Skopje, une quinzaine d’artisans du clic sont parvenus à récolter presque autant de likes qu’un site de vérification historique, rien qu’avec 70 sites Web d’infox générés semi-automatiquement et quelques faux comptes.
La tâche est d’autant plus ardue que nombre d’acteurs suivent le précepte de Steve Bannon, ancien conseiller de Donald Trump et cerveau de l’extrême droite américaine, qui recommande d’« inonder la zone avec de la merde ». Il faut imaginer Sisyphe fact-checkeur. « Il y a un sentiment d’écoper la mer avec une petite cuillère, raconte Eric Lagneau, journaliste à l’Agence France-Presse (AFP) et chercheur associé en sociologie des médias à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). On a vu apparaître des campagnes où l’idée était de tromper les fact-checkeurs en les envoyant sur des rumeurs secondaires pour occuper leur attention. » Les pompiers de l’intox doivent se démultiplier, ce qui leur vaut parfois le surnom moqueur de « fast-checkeurs » (« vérificateurs pressés »).
.
Car l’exercice divise. On reproche aux fact-checkeurs le fétichisme du détail, un légalisme aveugle, un ton professoral, voire un goût de la censure. Sur les réseaux sociaux, ils deviennent une cible. Selon un sondage mené par l’IFCN, deux tiers des médias de vérification ont connu du harcèlement. En 2024, le site macédonien Meta.mk subit une campagne de dénigrement par des sphères antivax et des relais du Kremlin. « Nos noms, nos visages ont été publiés en ligne, on a dit que nous étions ceux qui censuraient Facebook. Nous avons reçu des menaces de mort, on nous a présentés comme des dealeurs de drogue, des homosexuels, c’est allé très loin, c’était dur », soupire une de ses cadres, Despina Kovacevska.
La moitié des médias de vérification ont dû adopter des mesures de sécurité après des menaces de mort. L’un des journalistes du site croate Faktograf a par exemple reçu un message dans lequel l’expéditeur promettait de lui couper les doigts.
.
Tentatives de réinvention
Malgré les difficultés, l’épuisement moral et les éternelles questions sur son efficacité, le métier ne cesse pourtant de se renouveler. Les médias de vérification se réorientent vers des vidéos courtes et des explications visuelles, migrent sur des canaux moins toxiques que X, comme les chaînes WhatsApp, les podcasts et l’alternative progressiste à X, Bluesky, ou encore enquêtent sur les réseaux de désinformation.
Certains tentent de prendre la désinformation de court. Le site macédonien Meta.mk se lance ainsi dans le « prébunking », sorte de météo prévisionnelle des rumeurs. Par exemple, en juin 2025, il prévient que l’anniversaire du génocide de Srebrenica, en Bosnie, devrait attirer les discours négationnistes ; ou relève que l’ouverture de la saison touristique au Monténégro s’accompagne souvent de calomnies serbes sur la sécurité du pays.
Certains prennent même un virage à 90 degrés, comme la société américaine NewsGuard. « Au lieu de débunker, débunker, débunker, on fait plus de l’analyse, un travail que l’on retrouvait davantage dans des boîtes de cybersécurité, témoigne sa rédactrice en cheffe pour l’Europe, Chine Labbé. C’est une ligne de crête, car on a envie de défendre le fact-checking, qui est attaqué, et il faut en faire. Mais les rédactions ont du mal à rester à flot. »
.
Faux sites de vérification
Loin de son image de ministère de la vérité, l’industrie de la vérification demeure en réalité artisanale. En 2026, un an après son lâchage en règle par Mark Zuckerberg, 76 % des membres de l’IFCN se disent en situation financière précaire. Derrière le leader mondial, l’AFP, qui y consacre environ 140 personnes (10 % de ses effectifs), plus d’un tiers des médias de fact-checking comptent leurs collaborateurs sur une main.
Dans le même temps, des acteurs majeurs de la zizanie informationnelle redoublent d’efforts. En avril 2025, TASS, la principale agence de presse russe, intronise le Global Fact-Checking Network (GFCN), un site de vérification qui mélange authentiques articles de démystification et propagande du Kremlin. En avril de cette année, le milliardaire libertarien Peter Thiel annonce Objection.ai, un service en ligne censé générer par intelligence artificielle des contestations d’articles de presse. En creux, « comme l’organisme de Poutine, cela consiste à revêtir les habits du fact-checking pour le retourner contre les médias », observe Eric Lagneau.
L’épuisement guette. « Et dire que si nous avions fondé un site de fausses informations en 2016, nous serions peut-être millionnaires aujourd’hui ! », tente de plaisanter Goran Rizaov, journaliste pour le site de vérification Meta.mk. En juillet 2025, comme un symbole, le vétéran du fact-checking Glenn Kessler a annoncé son départ du Washington Post après vingt-huit ans dans le journal, dont quatorze à la cellule de vérification. Les membres de l’IFCN, eux, ont décidé de poursuivre. Et, sous la pluie lituanienne comme contre l’adversité, de se serrer les coudes.
.
Adieu « fake news », bonjour « FIMI » : le lexique de la désinformation fait peau neuve
.
Il s’agit de quatre lignes, glissées entre « Infoutu, ue » et « Infra » : « Infox. n.f. Information mensongère ou délibérément biaisée, contribuant à la désinformation. » Ce mot nouveau, ajouté au dictionnaire Le Robert dans son édition 2019, se présente comme la recommandation officielle pour remplacer l’anglicisme « fake news ». Et, surtout, comme une concession des lexicographes à l’un des grands marqueurs de la dernière décennie, la prolifération des informations trompeuses sur les réseaux sociaux. Mais le terme « fake news » fait grimacer de nombreux experts. Mot-valise, il encapsule l’ère de la post-vérité. A leurs yeux, il porte aussi en lui le poison de la zizanie.
.

Certain sont capable des deux…
.
Une réalité historique propre à 2016
Lorsque en 2016, plusieurs enquêtes de presse anglo-saxonnes s’inquiètent de l’invasion des calomnies politiques pro-Trump sur Facebook, elles désignent un phénomène très spécifique : la mode des faux sites d’actualité. Conçus par des internautes appâtés par le gain, ils republient tout et n’importe quoi, sans vérification, avec des titres aguicheurs, pourvu que le public clique sur leur page.
Leur modèle économique repose sur la publicité en ligne : Google Ads, le système de publicité du géant du Web, les rémunère à hauteur de leur audience. En août 2016, à trois mois de l’élection de Donald Trump, un site conservateur américain artisanal adepte des accroches tapageuses récoltait ainsi entre 10 000 et 40 000 dollars (8 650 et 34 600 euros) de revenus publicitaires chaque mois, selon une enquête du Guardian.
Contrairement à une idée reçue, leurs auteurs n’ont pas toujours l’intention de tromper. A l’époque, ces entrepreneurs du Web obnubilés par le clic republient ce qu’ils voient passer dans des médias en ligne américains, qu’il s’agisse de déclarations chocs, de rumeurs d’extrême droite ou de billets parodiques, sans forcément se soucier de ce qui est vrai ou non.
.
De l’imitation d’article à la fausse nouvelle
Comment qualifier ce phénomène ? La presse anglo-saxonne parle alors de fake news, un terme ambivalent, que l’on peut traduire par « imitation d’article ». Ces pages Web ne sont que des ersatz, des publications qui n’ont de journalistique que l’apparence. Mais c’est dans le sens élargi de « fausse information », voire d’« assertion mensongère » qu’il passe dans le langage courant. Trump tout juste élu, son usage dans la vie publique anglo-saxonne bondit de plus de 300 %. En 2017, le prestigieux dictionnaire britannique Collins l’élit mot de l’année.
Mais dès son entrée dans le langage courant, le sens de ce mot paraît flottant. Tenu pour responsable de l’élection de Donald Trump, Facebook s’inquiète rapidement de cette « expression fourre-tout », qui englobe indifféremment affabulations, parodies, canulars, diffamation et articles factuellement incorrects. Les experts de la plateforme alertent aussitôt sur le risque de « la surexploitation et la mésutilisation du terme ».
.
Même constat du côté du Conseil de l’Europe, qui le juge « regrettablement inadapté pour qualifier le phénomène complexe de la pollution de l’information ». Plusieurs médias en bannissent l’usage, comme AFP Factuel, tandis que Le Monde critique un concept « par essence imprécis, donc trompeur, voire dangereux ». En français, « canular », « manipulation » ou « mensonge » lui préexistent et sont plus précis, sans oublier le suranné « forgery ».
En traversant l’Atlantique, fake news a écrasé leurs mille nuances, tout en donnant une illusoire impression de nouveauté. Ce qualificatif pseudo-technique devient un marqueur d’époque, un « cube de langage industriel qu’on ramasse dans l’air du temps », dirait la chroniqueuse Mathilde de Cessole. En 2018, la sociologue Manon Berriche le rapproche du « concept mythique » cher à Roland Barthes, qui renvoie à un « savoir confus, formé d’associations molles, illimitées ».
.
De terme à la mode à arme rhétorique
Ce flou conceptuel conduit au second point faible de ce terme : sa parfaite réversibilité. Puisque le mot échoue à désigner précisément son objet, n’importe qui peut le détourner à son compte. « “Fake news” était un mot facile à utiliser, tout le monde s’est mis à l’employer dès qu’il estimait que quelque chose était faux, observe Julian Neylan, diplômé de sciences politiques de l’université de Leyde (Pays-Bas) et expert en réponse à la désinformation. Or le problème est qu’il ne dit pas qui a raison. »
Dès décembre 2016, Donald Trump le récupère sur ses réseaux sociaux. Lors d’une conférence de presse qu’il donne le 11 janvier 2017, quelques jours avant son investiture, il refuse de donner la parole à CNN et BuzzFeed. « Je ne vous laisserai pas poser de question. Vous êtes des fake news », argue-t-il. Il ne lâchera plus l’expression. Rien que sur Twitter puis X, il l’a depuis employé à plus de 1 300 reprises, souvent comme synonyme de « média démocrate ». En 2018, le parti républicain remet même des Fake News Awards, un pseudo-prix de « l’information bidon » qui vise des médias aussi réputés que le New York Times.
.
Alors qu’il devait circonscrire un problème, le terme devient une arme de zizanie. « Le concept de fake news a été complètement retourné par Trump contre les médias, cela a créé de la confusion, ce qui le rend encore plus inopérant », résume Eric Lagneau, journaliste à l’AFP et sociologue des médias. En creux, l’expression est devenue le nœud d’une bataille culturelle, aux Etats-Unis comme dans les autres démocraties. « Désormais, une “fake news” pour le gouvernement et les journalistes, c’est quand Marine [Le Pen] dit la vérité trop tôt ! », oppose ainsi le maire de Fréjus (Var), David Rachline, en 2019. Vidée de toute substance, l’expression n’est plus qu’un opprobre que l’on se renvoie, d’un bord à l’autre de l’échiquier politique.
.
Un objet de guerre hybride
Puisque mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde, les professionnels du champ se rabattent vers des termes moins clinquants mais plus précis, comme celui de « pollution informationnelle ». Ils distinguent également « désinformation », « mésinformation », « malinformation » et « surinformation ». La première trompe volontairement, au contraire de la seconde ; la troisième omet sciemment des éléments de contexte pour altérer la compréhension d’un fait ; tandis que la quatrième est un contexte de surcharge d’information, sur lequel prospèrent les trois autres.
En France, Viginum, service étatique créé en 2021, parle plus précisément de « manipulation de l’information ». Ce terme souligne que ce n’est pas toujours le récit qui est inauthentique, mais la manière dont il est instrumentalisé, à l’image de la psychose des punaises de lit, qui avait été amplifiée en 2024 par de faux comptes russes sur les réseaux sociaux. La vigie des intrusions sur le Web français promeut les concepts voisins d’« ingérence numérique étrangère », et, depuis 2025, de « mode opératoire informationnel » pour désigner l’infrastructure de ces ingérences.
.
D’autres parlent plus généralement de « FIMI », pour Foreign Information Manipulation and Interference (« interférence et manipulation étrangères de l’information »), terme que l’Union européenne a adopté en 2023. Celui-ci a été développé pour qualifier « la manipulation informationnelle volontaire, stratégique et coordonnée », un phénomène considéré par Bruxelles comme un enjeu de défense depuis le début la guerre en Ukraine.
Ces nouveaux outils lexicaux plus froids rendent compte de l’institutionnalisation progressive de la lutte contre la désinformation, et de son glissement vers la sécurité d’Etat et les relations internationales. « Dans ce champ, tout est très sensible. Et il faut faire très attention aux mots que vous utilisez », souligne Julian Neylan. En 2026, il ne s’agit plus tant de s’intéresser au contenu qu’à l’intention et au mode opératoire de son émetteur. Ainsi peut-on sortir du brouillard dans lequel la désinformation nous a plongés, et, où l’expression fake news nous a trop longtemps maintenus.
.
L’éducation de la société civile, une arme contre la désinformation qui sévit en Europe
.
14 08 2026
.
La salle aux vastes panneaux couleur flashy se met à resplendir. En musique, un cadre du secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale entre sur l’estrade en esquissant un léger déhanché. En tribune, un ancien journaliste reconverti dans la lutte contre la désinformation sourit, amusé : « La dernière fois que j’étais ici, c’était pour un set électro. » Nous sommes le 4 juin, et la cellule de lutte contre les ingérences étrangères, Viginum, tient pour la première fois son forum annuel à la Gaîté-Lyrique, habituel temple de la création artistique à Paris, plutôt habitué aux performances d’artistes alternatifs.
Le décalage surprend. Il dit aussi la nouvelle politique de la France, et de nombre de démocraties occidentales, face à la zizanie informationnelle : mobiliser la société civile, et rendre la démocratie désirable. Comme le formule à cette occasion la ministre de la culture, Catherine Pégard, « c’est une lutte qui implique la nation dans son ensemble ».
.

De la première élection de Donald Trump jusqu’à la pandémie de Covid-19, la désinformation a longtemps été perçue sous l’angle du contenu. Il s’agissait de repérer une fausse information et de la corriger au plus vite. Une approche ingrate et parfois contre-productive : l’administration du Kremlin comptabilise chaque fact-checking provoqué par ses rumeurs comme un succès, ont révélé plusieurs documents internes consultés par Le Monde.
Depuis le début des années 2020, les experts militent pour une autre approche : le whole-of-society (« société dans son ensemble »), une démarche née en 2010 et adoptée par l’Union européenne en 2024, qui consiste à envisager les intox comme un symptôme plus général des dysfonctionnements de la société. En effet, plus la défiance institutionnelle est grande, plus les discours sensationnalistes, accusateurs et conspirationnistes prospèrent.
« J’utiliserais une comparaison empruntée à l’épidémiologie : la confiance de la société est la véritable maladie, la mésinformation est le symptôme. Nous devrions commencer par rebâtir de la confiance », estime Marija Jakubauskiene, ministre de la santé lituanienne. Elle jure s’interdire de mentir au poste qu’elle occupe, au point de provoquer un scandale national en révélant que le système de santé lituanien n’est pas prêt à faire face à une nouvelle crise sanitaire. Au moins, assure-t-elle, dire la vérité à sa population coupera l’herbe sous le pied à ceux qui souhaiteraient exploiter le problème.
.
Défiance institutionnelle
Ce n’est pas un hasard si l’une des plus endurantes industries de la manipulation du Vieux Continent a vu le jour en Macédoine du Nord, l’un des pays à la population la plus désillusionnée. Les études d’opinion témoignent de niveaux de défiance vertigineux : dans ce pays pauvre des Balkans, en 2024, seuls 8 % des habitants faisaient pleinement confiance à la police, 7 % aux médias, et à peine 2 % à la justice.
La défiance institutionnelle y va de pair avec une porosité aux discours complotistes. Aujourd’hui encore, Donlad Trump y conserve l’une des cotes de popularité les plus élevées de tout le Vieux Continent. Ce type de fracture sociale est le talon d’Achille des démocraties occidentales, comme l’ont été les mouvements contestataires des « gilets jaunes » en 2018 ou des antivax en 2021 : ils ont tous les deux été récupérés, amplifiés et instrumentalisés par le Kremlin pour affaiblir la France.
.
« De nos jours, nos adversaires ne visent plus les Etats en tant que tels, mais les sociétés et ce qu’elles pensent, explique Ieva Gajauskaite, responsable des stratégies de défense totale et de gestion de crise au sein du ministère de la défense lituanien. Il n’y a pas besoin d’avoir des bottes de soldat sur le sol pour occuper un pays, il suffit d’occuper les esprits. » C’est donc les esprits qu’il faut préparer, et leur résilience qu’il faut encourager.
Cette approche est aujourd’hui encouragée par Bruxelles, après quatre années de guerre en Ukraine et de fréquentes campagnes de déstabilisation des démocraties du Vieux Continent. Le 24 février, la Commission européenne a inauguré le Centre européen pour la résilience démocratique, dont l’objectif est de coordonner la réponse des Etats. « Cela renforcera notre résilience, garantira que le débat public européen reste ouvert et équitable et donnera aux citoyens les moyens de participer à la vie démocratique », a déclaré la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. L’initiative s’inscrit dans le cadre du « bouclier européen de la démocratie ».
.
La Finlande, modèle absolu
La France a également épousé cette philosophie. « Les régulateurs ne peuvent pas réussir seuls. Le modèle aujourd’hui, c’est l’empowerment : chacun doit se mobiliser face à la désinformation », explique sur l’estrade de la Gaîté-Lyrique Benoît Loutrel, membre du collège de l’Arcom et membre du comité éthique et scientifique de Viginum.
Concrètement, le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale envisage plusieurs pistes : bâtir une filière éducative et de recherche consacrée à la résilience informationnelle, sensibiliser la population durant les journées citoyennes et le service militaire, ou encore s’appuyer sur des acteurs locaux pour développer une « culture citoyenne » afin de résister aux multiples ingérences étrangères. Une part de la nouvelle stratégie repose sur l’inoculation. Sur le modèle des vaccins, l’idée est de mettre en contact les citoyens avec des contenus trompeurs, dès le plus jeune âge, pour les aider à développer leurs propres défenses − l’esprit critique.
.
En Europe, les pays modèles en matière d’éducation aux médias se situent en Scandinavie, où d’importants moyens ont été déployés, parfois depuis des décennies, pour renforcer la culture citoyenne et sensibiliser dès le plus jeune âge aux dangers de la manipulation de l’information. La Finlande fait figure de modèle absolu, avec ses cours d’autodéfense contre les manipulations de l’information donnés dès l’école primaire. Fort de cette culture, le pays nordique a le meilleur taux d’Europe de confiance envers les médias et les institutions.
De son côté, l’Estonie a développé des cursus universitaires spécialisés dans la création d’outils pour former à l’esprit critique. Ils ont abouti à des dispositifs parfois très créatifs, comme des livres pour enfants mettant en scène des monstres inspirés des biais des réseaux sociaux, ou un jeu de rôle dans lequel le participant incarne un algorithme qui doit enfermer les internautes dans des cases.
.
Polarisation politique
Mais ce qui marche chez les voisins immédiats de la Russie peut-il fonctionner aussi bien en France ? « La Finlande le prend très au sérieux dans son système éducatif, mais je crois que si ça marche, c’est parce que leur population sait qu’ils sont exposés à des récits trompeurs en raison de leur voisinage », estime Julian Neylan, expert en désinformation. Ces ruses ont marqué l’histoire nationale : le 26 novembre 1939, l’URSS n’avait pas hésité à mettre en scène une attaque du village russe de Mainila, puis à en accuser la Finlande, pour lui déclarer la guerre. Les pays baltes, traumatisés par l’occupation soviétique, partagent une même méfiance.
Au pays d’Astérix, la menace étrangère a toujours été vue sous un angle territorial. « Les populations allemande et française en sont moins conscientes, continue Julian Neylan, qui développe des jeux vidéo pour sensibiliser le grand public. Les pays qui réussissent le mieux l’éducation aux médias sont ceux qui peuvent s’appuyer sur leur population civile. Ce ne peut pas être : “L’Etat a décidé pour vous.” »
La France part ainsi de beaucoup plus loin, d’autant que le niveau de défiance institutionnel de sa population et sa polarisation politique y sont plus élevés qu’en Finlande ou en Estonie. L’issue de l’élection présidentielle de 2027 est guettée avec anxiété par les experts du champ, pour savoir de quel côté s’orienteront les Français. (…)
.
14 08 2026
.
* »La société du mensonge »… référence à Guy Debord la société du spectacle… MCD.
.
Dans un contexte de désinformation massive et exponentielle avec la généralisation de l’IA générative, le « fact-checking » constitue la première lame de la riposte par sa recherche du rétablissement des faits. Le fact-checking concerne la vérification de contenus déjà publiés, sur les réseaux sociaux notamment, et vise à établir ce qu’on sait, ou pas, d’un sujet.
Le travail des fact-checkeurs consiste à :
-
sélectionner les sujets les plus sensibles et viraux ;
-
mener un travail de vérification ;
-
publier pour le plus grand nombre ;
-
en étant transparent sur la méthode utilisée.
Cette publication se fait souvent sur les plateformes elles-mêmes, en confrontant directement le fact-check à l’infox initiale.
Le fact-checking suppose une bonne connaissance des réseaux sociaux ainsi que la maîtrise des principaux outils de renseignement en source ouverte (OSINT) pour aider à la vérification ou à la géolocalisation des images.
À l’AFP, cette discipline est regroupée sous l’appellation plus large d’investigation numérique.
La maîtrise des outils d’investigation numérique permet aussi de contribuer activement à la production de l’AFP en général, afin d’offrir une information toujours plus fiable.
