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  • L’agriculture d’exploitation au pied du mur climatique

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  • Yves GUILLERAULT.

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     13 août 2026

    L’agriculture d’exploitation au pied du mur climatique

    L’agriculture témoigne de l’impasse de notre société face à un mur climatique annoncé et d’une brûlante actualité. Pourtant, voilà plus d’un demi-siècle que l’agriculture de la FNSEA est dans le déni et accélère dans le sens de la plus grande pente vers un capitalisme agricole qui met les agriculteurs en danger de mort, pas ses actionnaires. Leur « souveraineté alimentaire » n’est qu’un leurre.

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    Yves GUILLERAULT, Paysan et journaliste, tous les deux en retraite active

    Illustration 1
    Sécheresse
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    Le secteur agricole est en train de vivre l’une de ses plus graves crises depuis des décennies et les situations personnelles de nombre d’agriculteurs vont être dramatiques. Les scientifiques alertent pourtant depuis autant de décennies sur les fléaux climatiques présents et à venir. L’agriculture aurait dû être la première à se sentir concernée. Or, l’impréparation est flagrante et les megabassines auraient pu être multipliées comme les petits pains, cela n’aurait pas changé grand-chose devant des cours d’eau à sec et des nappes souterraines en berne. L’eau résiduelle doit être partagée. Ne reste qu’à colmater les brèches béantes dans l’urgence.

    « Le président de la FNSEA réclame un plan de “plusieurs milliards d’euros” pour soutenir les agriculteurs touchés par la sécheresse et les épisodes de canicule », titre France-Info (8/8). Voilà l’ultra-libéral patron de l’agriculture industrielle, qui a débuté sa carrière dans la finance et le courtage de matières premières agricoles, qui dirige l’un des plus grands groupes agroalimentaires français, Avril, et une société d’investissements dans les agro-carburants, qui fait exploiter 700 hectares de terres par des salariés, voilà donc ce capitaliste agricole qui réclame des milliards en argent public pour sauver une agriculture dont il est l’un des principaux fossoyeurs avec son syndicat patronal et ses amis politiques. Ça ne manque pas de piquant. Comme la loi d’urgence agricole de l’inénarrable Laurent Duplomb, il est certain que ces « milliards » prélevés sur nos impôts aillent abreuver cette agriculture industrielle dont ils nous serinent qu’elle doit assurer notre « souveraineté alimentaire ».

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    Sonnez le tocsin, la famine est à nos portes.

    Non, monsieur Rousseau, ce n’est pas le changement climatique qui met en danger notre souveraineté alimentaire, mais la forme d’agriculture industrielle que vous promouvez, dont vous profitez et qui privilégie l’exploitation outrancière des sols et de l’eau, l’uniformisation par une génétique brevetée et l’annihilation de toute vie sauvage, pourtant alliée de l’agriculture. Un système au profit d’une caste syndiquée assise sur des financements publics (la PAC) dont elle absorbe la majeure partie, au détriment des petites fermes. Les méthodes industrielles, comme les mégabassines ‒ avec une eau prélevée surtout dans les nappes, bien commun ‒ le sont au profit d’une minorité d’exploitants qui s’obstinent à cultiver notamment du maïs dont on sait qu’il est particulièrement inadapté au nouveau climat qui s’installe, et pour fournir une agriculture industrielle d’exportation, élevage et agro-alimentaire.

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    Définition de l’exploitant

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    L’empreinte du machinisme agricole moderne
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    En aparté, une définition de l’exploitant : exploiter, c’est « se servir [de quelqu’un ou quelque chose, dans notre cas] en n’ayant en vue que le profit, sans considération des moyens ».1 Un terme inventé par la FNSEA permettant à ses adhérents de se défaire des hardes du paysan pour endosser le costard de patron d’exploitation. Cela suppose de tirer profit d’un environnement naturel sans être tenu par la réciprocité (soins pour une terre vivante, protection de la biodiversité…) ce qui faisait du paysan un gardien d’un capital vivant à transmettre.

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    L’agriculture de la FNSEA et de la Coordination rurale (CR) a transformé des terres arables vivantes en simples substrats minéraux aptes à recevoir sans entrave tout ce que l’industrie chimique invente en engrais et pesticides, ainsi que les engins les plus monstrueux du machinisme agricole qui, par leur poids, contribuent un peu plus à l’asphyxie du monde vivant de la très mince couche de terre arable, base de la fertilité des sols. Les fermes, pardon, les exploitations agricoles se transforment progressivement en zones industrielles avec des fermes-usines, des élevages hors-sol et intensifs, pour ne pas dire concentrationnaires, des alignements de bâtiments entièrement clos, déconnectés de tout environnement naturel, flanqués de silos pilotés automatiquement, souvent remplis d’une alimentation transformée et importée. Ou encore des centaines d’hectares de serres, éventuellement chauffées et/ou éclairées, dans lesquelles poussent hors-sols des légumes et fruits dans des potions, non pas magiques, mais chimiquement dopées.

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    Quels liens avec le terroir spécifique qui les accueille ?

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    Elevage industriel sans lien avec son terroir
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    Les tracteurs de la FNSEA et de la CR (Coordination rurale) dévalent sans freins la pente qui nous mène à la catastrophe… en appuyant sur l’accélérateur. D’abord en alimentant le dérèglement climatique. L’agriculture est en effet le deuxième émetteur de CO2 du pays parce que cette agriculture de rendements, dopée à la chimie et à la mécanisation, ne stocke plus le carbone dans des sols appauvris et émet au contraire quantités de gaz à effet de serre. Une usine à porcs sur caillebotis ne produit que du lisier,2 émetteur de méthane (28 fois plus réchauffant que le CO2) et de nitrates après épandage, et sa méthanisation, prônée par la FNSEA, n’améliore son mauvais bilan carbone qu’à la marge. Un fumier généreusement paillé pour le confort des bêtes fournit des matières organiques favorables à la vie du sol et stocke une grande quantité de carbone tout en activant les processus de la chimie et de la biologie naturelles pour rendre assimilables les nutriments aux plantes cultivées.

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    Ensuite, cette industrie agricole puise sans compter dans l’eau douce disponible, de plus en plus rare,3 avec un manque d’efficacité évident. Rien de commun entre une irrigation au goutte-à-goutte dans la fraîcheur du matin et un arrosage systématique un après-midi de canicule. Stocker et privatiser l’eau dans des bassines plastifiées ne cache pas la carence en techniques culturales permettant d’obtenir un sol vivant capable de retenir naturellement et structurellement l’eau. Cette obstination à produire coûte que coûte du maïs, qui réclame beaucoup d’eau au moment où elle se raréfie, dans des terroirs inappropriés, est une aberration illustrant son idéologie à garder un modèle guidé par l’agroalimentaire et la production excessive de protéines animales, excédant les besoins de la population, mais alimentant l’export. Son objectif est de contraindre la nature à ses exigences de production et de rendements plutôt que de travailler AVEC la nature pour une collaboration fructueuse et une préservation de l’avenir.

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    Réaménager le territoire agricole

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    Des haies réapparaissent dans les champs de grande culture
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    Les milliards réclamés par le patron de la FNSEA doivent être investis dans une refonte complète, technique, économique et sociale du système agricole, pour ne pas alimenter un puits sans fond et participer à notre perte, avec une succession de plans et lois d’urgence pour indemniser les dégâts et couvrir indistinctement les pertes, principalement des exploitants industriels. La souveraineté alimentaire n’est qu’un leurre agité par les membres du syndicat patronal de la FNSEA pour masquer des objectifs de bizness, de spéculations et de balance commerciale.

    ‒ Si on veut restaurer la souveraineté alimentaire, elle doit d’abord être réfléchie au plus près des habitants et consommateurs, pour limiter les transports et les pertes en ligne. Ce qui implique une agriculture diversifiée, adaptée et respectueuse du terroir qu’elle occupe et de son environnement ; abolir la spécialisation agro-industrielle des régions qui favorise la démesure des exploitations et repenser une mosaïque de productions en fonction des qualités pédoclimatiques (ensemble des caractères du climat local et des caractères des sols) des terroirs et des besoins alimentaires locaux : zone rurale, taille des villes proches…

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    ‒ La science et la technique doivent lui permettre d’anticiper les changements climatiques avec de nouvelles méthodes culturales plus douces pour ménager les sols, des variétés adaptées, en évitant les manipulations génétiques qui comportent le même taux de risque que la géo-ingénierie envisagée pour la manipulation du climat. Les solutions sont d’abord dans la nature et son observation et dans les méthodes ancestrales qu’il serait utile de réétudier, à condition que la recherche publique soit soutenue, que les résultats tombent dans l’escarcelle commune et qu’on évite comme la peste le brevetage du vivant. À l’exemple de nos futurs médicaments que les labos pharmaceutiques brevettent en allant piller les savoirs des peuples autochtones et leurs riches environnements.

    ‒ Ces milliards doivent financer une restauration des milieux naturels, alliés d’une agriculture vertueuse. Par exemple préserver ou réhabiliter des zones humides (mares, étangs, tourbières, marais…) et des zones d’expansion des crues pour le stockage de l’eau, bien plus efficaces que des mégabassines remplies à l’aide de pompes qui fonctionnent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Cela n’exclut pas le stockage d’eau pendant l’hiver et le printemps. Mais il doit se faire par petites unités, gérées comme des communs au service de tous les agriculteurs, en fonction des disponibilités et des paramètres pédoclimatiques d’un terroir donné. Cela suppose aussi de cesser de canaliser (sauf exception) les cours d’eau qui envoient l’eau à la mer plus vite, sans qu’elle ait le temps de s’infiltrer et sans éviter des inondations en aval. D’où les zones d’expansion des crues.

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    ‒ Si on ne retrouvera pas nos bocages ancestraux, l’agroforesterie est une innovation (en France) qui fonctionne, même pour les grandes cultures. Ce qui n’empêche pas de replanter des haies là où c’est possible, nos paysages ne s’en porteront que mieux. Cette biodiversité ne rapportera pas immédiatement autant d’argent qu’une invasion industrielle de panneaux photovoltaïques, mais ce sera une restauration d’un capital inestimable pour la pérennité de l’agriculture. La biodiversité est un atout pour l’agriculture à condition qu’elle ne soit pas déséquilibrée par des pratiques inconsidérées : monocultures, pesticides, labours profonds, engrais chimiques, carence en matières organiques, etc.

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    Arrêter le désert qui vient

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    Maraîchage sous les oliviers
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    ‒ L’agriculture doit aussi réapprendre à nourrir les sols, avec notamment de la matière organique et y réinjecter le carbone, non à les doper avec de la chimie. Elle doit aussi préserver leur structure (donc leur équilibre vivant) en étant la moins invasive possible et en pratiquant l’amendement, la rotation des cultures et la jachère.

    ‒ Elle doit aussi réintroduire de la diversité génétique tant dans le végétal que dans l’élevage. En ne jouant pas les apprentis sorciers, comme écrit plus haut.

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    ‒ Si milliards d’argent public il doit y avoir, ils doivent aussi servir à accompagner la mutation sociale du secteur agricole. Il faut sortir les petits agriculteurs de l’enfer des filières intégrées qui les transforment en sous-traitants en état de soumission extrême à l’industrie, leur permettre de redevenir des agriculteurs rémunérés à la juste valeur de ce qu’ils produisent et des services écosystémiques qu’ils rendent à la société. Dans le même temps, il est indispensable de réformer la protection sociale du secteur ainsi que la gouvernance agricole (chambres d’agriculture, coopératives, filières…), lutter contre le monopole de la FNSEA, et réhabiliter la représentation des paysans, notamment à travers la Confédération paysanne.

    ‒ Il faut reprendre collectivement la main sur le foncier agricole, le soustraire aux intérêts financiers des fonds d’investissements, notamment étrangers, et des industriels et permettre l’installation de nouveaux paysans, avec un équilibre entre agriculture vivrière, grandes cultures et élevage extensif. Cela permettra de développer le salariat agricole qui doit être rémunéré et abolir l’asservissement du travail clandestin des migrants.

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    Chaque terroir doit trouver ses propres solutions en piochant dans les méthodes ancestrales comme dans les innovations agronomiques non techno-solutionnistes. Réparer les dégâts de l’agriculture industrielle, c’est réparer les freins qui nous empêcheront de dévaler la pente vers notre perte. La souveraineté alimentaire est là, pas dans les revendications anachroniques de l’homme d’affaires qu’est Arnaud Rousseau. L’urgence est telle qu’il est naturel de faire appel à la solidarité nationale. Mais la collecte ne peut être confiée à ceux qui persistent sans scrupules à enfoncer les agriculteurs dans le déni et la misère sociale. Du côté des consommateurs, acceptons de manger différemment des fruits et légumes qui ne sont pas lisse comme des jouets en plastique, contournons les monopoles de la grande distribution, allons au devant des producteurs, sur les marchés, dans les fermes, les Amap, les magasins de producteurs.

    Sinon, les derniers paysans devront tous se transformer en Yacouba Sawadogo (1946-2023),4 ce Burkinabé qui plantaient des arbres dans le Sahel pour arrêter le désert.

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    Notes

    Une lecture utile : L’atelier paysan, Reprendre la terre aux machines, éditions du Seuil, coll. Points.

    1. Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, p860, éd. Le Robert.

    2. Vingt millions de tonnes pour la seule industrie du porc.

    3. La quasi-totalité du territoire français est actuellement en stress hydrique, une sécheresse historique et au moins 50 départements sont en restrictions d’utilisation de l’eau.

    4. https://www.rfi.fr/fr/podcasts/c-est-dans-ta-nature/20231209-yacouba-sawadogo-l-homme-qui-plantait-des-arbres-au-sahel.

    Yves GUILLERAULT, Paysan et journaliste, tous les deux en retraite active sur Mediapart

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