« Le vrai défi n’est pas de décarboner, mais d’imaginer la société qui va avec », Magali Reghezza-Zitt
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À quoi ressemblerait une société réellement décarbonée ? Dans son dernier livre*, Magali Reghezza-Zitt imagine la France de 2055 à partir des scénarios du Giec. Pour la géographe, la transition ne se résume pas à l’écologie, elle oblige à repenser notre modèle de société.
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Vous invitez les lecteurs à se projeter dans la France de 2055. Pourquoi est-il si difficile d’imaginer une société décarbonée ?
Magali Reghezza-Zitt : Parce que si nous parlons enfin du climat de demain, nous continuons à imaginer le monde réchauffé par nos activités avec les structures d’aujourd’hui. Depuis plusieurs années, les chercheurs sont invités à décrire la France de 2050 à partir des scénarios du Giec ou des trajectoires climatiques de Météo-France. En réalité, nous projetons simplement notre société actuelle dans un climat plus chaud.
Or, si l’on suit les objectifs de l’Accord de Paris, le monde de 2050 est censé être un monde décarboné. Mais personne ne sait réellement à quoi pourrait ressembler une société de ce type, tout simplement parce que nos modes de vie, nos économies, notre prospérité, notre sécurité sont bâtis sur les énergies fossiles.
C’est de cette interrogation qu’est né le livre : partir de ce que dit la science et imaginer, de la manière la plus concrète possible, ce que pourrait être une société ayant réussi sa transition vers la neutralité carbone.
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Les entreprises sont-elles aujourd’hui plus avancées que les États sur la décarbonation ?
Cela dépend beaucoup des secteurs. Certaines entreprises ont déjà engagé leur transformation parce qu’elles savent que leur modèle économique devra évoluer. Dans le bâtiment, par exemple, certaines misent désormais davantage sur la rénovation que sur la construction neuve. Elles développent de nouvelles compétences et adaptent leur activité à un monde où l’énergie, l’eau ou les matériaux seront plus contraints. J’ai aussi travaillé avec des opérateurs de l’eau qui anticipent déjà les effets des sécheresses ou de la montée du niveau de la mer, ainsi qu’avec des PME/PMI qui développent des modèles plus sobres, plus locaux, fondés sur l’innovation, la relocalisation de la production, le recyclage et le réemploi.
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Les grandes entreprises, les banques ou les assureurs ont, de leur côté, largement intégré le risque climatique, parce qu’il est devenu un risque économique. Ils savent que le coût des catastrophes climatiques augmente, que certains actifs perdront de leur valeur et que les pertes de croissance seront bien plus importantes que ce qui avait été anticipé, il y a trente ans. Reste que beaucoup d’entreprises restent très dépendantes des énergies fossiles, tout en subissant déjà des effets du changement climatique qui les fragilisent et réduisent leurs marges de manœuvre.
Le véritable tabou reste la sortie des énergies fossiles. On continue à croire que quelques innovations permettront de préserver le modèle actuel. Pourtant, les crises récentes – de la guerre en Ukraine aux tensions sur les approvisionnements énergétiques – montrent à quel point notre dépendance aux fossiles fragilise nos économies. C’est pourquoi la décarbonation ne peut pas reposer sur un empilement de mesures isolées : elle suppose des stratégies industrielles, agricoles, numériques, qui touche la formation, l’emploi, les investissements, la logistique ou encore l’aménagement du territoire. Pensée de cette manière, la décarbonation n’est pas une contrainte, c’est un levier d’innovation, de réindustrialisation et de compétitivité.
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Vous regrettez que la décarbonation suscite moins de débats que l’intelligence artificielle. Pourquoi ?
L’intelligence artificielle est portée par un récit de conquête, de puissance et de progrès technologique qui en gomme les effets délétères. La décarbonation est présentée comme un renoncement, une régression et un affaiblissement qui occulte ses innombrables bénéfices.
Décarboner ne consiste pas à revenir en arrière, mais à construire un nouveau modèle de prospérité compatible avec les limites imposées par les lois physiques. Nous avons associé le progrès à la quantité, via l’accumulation matérielle, en oubliant que le bien-être est davantage une question de qualité. La question est donc moins écologique que profondément politique et culturelle : quel futur voulons-nous construire, qu’est-ce qui est essentiel à notre bien-être et à notre sécurité ?
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Vous insistez beaucoup sur la dimension collective de cette transition.
Les gestes individuels sont nécessaires, mais l’action individuelle n’est possible que si les cadres collectifs la permettent. Et l’évolution de ces cadres dépend des choix politiques et des stratégies des acteurs économiques. La décarbonation repose sur des politiques publiques de formation, d’innovation, de soutien, de redistribution, de reconversion. Elle nécessite des investissements, une réorientation de moyens publics et privés, une évolution de la fiscalité, des normes, du droit, des décisions sur la répartition des aides et des bénéfices du changement. On ne peut pas demander aux seuls citoyens de porter une transformation de cette ampleur.
Au fond, le sujet n’est pas de réduire nos émissions de carbone. Il s’agit de décider collectivement dans quel monde nous voulons vivre en intégrant les contraintes physiques et de construire le chemin qui nous y conduit de manière démocratique et socialement juste.
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Pourquoi avoir choisi l’horizon 2055 ?
Pour rester très en-dessous des 2°C à la fin de ce siècle, la science nous dit qu’il faut atteindre la neutralité carbone autour de 2050. J’ai choisi 2055 pour éviter une date trop symbolique. C’est aussi un choix personnel. En 2055, mes enfants auront à peu près l’âge que j’ai aujourd’hui. Je me suis demandé ce que je pourrais leur répondre s’ils me demandaient ce que nous avons fait face au changement climatique.
Au fond, c’est ce que j’espère avec ce livre : rendre ce futur pensable. Dès lors que l’on commence à se projeter, on peut débattre de la société dans laquelle on veut vivre, plutôt que de subir ce qui s’imposera à nous si on ne fait rien.
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*Magali Reghezza-Zitt, Bienvenue en 2055. Dans un monde neutre en carbone, éditions du Seuil, Illustré par Marc Bati, mai 2026.