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Jeunes générations

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Les canicules à répétition font exploser l’écoanxiété et la colère des jeunes : « J’ai l’impression qu’on est entrés dans une dystopie »

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Dans le sillage de la troisième vague de chaleur qui s’est abattue sur la France depuis mai, la frustration et l’angoisse s’imposent chez une partie des jeunes générations, confrontées à « l’été le plus frais du reste de leur vie ».
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Marine Miller et Alice Raybaud

 19 juillet 2026 

Cela lui vient par vagues. Comme « des bouffées de chaleur » qui s’ajoutent aux températures excessivement élevées depuis un mois. Apparue lors de la deuxième canicule de l’année 2026, l’anxiété menace régulièrement de submerger Clément (les témoins n’ont pas souhaité donner leur nom de famille), 29 ans. Elle prend de l’espace dans sa poitrine à mesure que le thermomètre grimpe. Et surtout que les effets concrets du réchauffement climatique se font sentir. « Je suis pris de crises de larmes incontrôlées quand je pense que c’est certainement l’été le plus frais du reste de ma vie », confie le Parisien qui, éprouvé quand survient le troisième épisode caniculaire, a dû trouver un rendez-vous en catastrophe chez une psychologue.

Ce communicant dans un centre de recherche s’estime « privilégié », disposant d’un appartement relativement bien isolé. Malgré tout, avec plus de 30 °C à l’intérieur au bout de quelques jours, il est enserré par « la sensation angoissante de ne pas pouvoir s’échapper, d’être piégé ». Réduit à revêtir un maillot de surf qu’il mouille toutes les heures pour espérer se rafraîchir le corps, Clément réalise brutalement à quel point « nous ne sommes pas prêts, et pas disposés à faire un centième de ce que l’on devrait pour garder une Terre vivable ». « Je ressens tour à tour de l’angoisse, de l’impuissance et de la colère », résume-t-il.

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Selon un rapport de l’Ademe de 2025, les jeunes générations sont les plus touchées par le phénomène d’écoanxiété, cette angoisse relative au dérèglement du climat dont Clément se trouve saisi. Ce sont 33 % des 15-24 ans qui sont concernés, et 39 % des 25-34 ans. Ces tranches d’âge sont aussi exposées aux altérations les plus sévères de la santé mentale : respectivement 8 % et 10 % d’entre eux sont « très fortement écoanxieux », contre 5 % tous âges confondus. Or, ces dernières semaines, l’expérience des fortes chaleurs est venue accentuer, et dans certains cas déclencher, cette anxiété liée à la crise climatique.

« On a un afflux massif de personnes qui viennent consulter ces derniers jours », constate Charline Schmerber, une psychothérapeute spécialiste de la question de l’écoanxiété, membre du Réseau des professionnels de l’accompagnement face à l’urgence écologique. « Chez beaucoup, il y a un phénomène de sidération, de choc, de constater que ces températures extrêmes sont déjà là, si violentes, décrit-elle. J’ai reçu des jeunes qui étaient en proie à des attaques de panique, ou qui se trouvaient figés, comme séchés net émotionnellement et physiquement. Une telle canicule peut agir comme un trauma du corps et de l’esprit. » La hausse des passages aux urgences psychiatriques l’a par ailleurs rappelé : la chaleur rend plus difficile la régulation du corps et de l’esprit, ce qui amplifie le développement écoanxieux.

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« Il y a la mort partout »

Cette expérience corporelle inédite a fait basculer Angèle, 25 ans. Engagée pour l’environnement depuis des années, elle n’avait jamais été concernée par l’écoanxiété, jusqu’à cet été. Un midi, tandis qu’elle fuit sa mansarde surchauffée, elle se retrouve dehors face à des oiseaux en souffrance, déshydratés, mourants. Cela s’impose alors « comme un réflexe primaire dans [sa] chair », dit-elle. L’angoisse qui monte, l’impossibilité à respirer qui la prend. De jour en jour, les constats alarmants s’amoncellent : une de ses copines vit sans électricité depuis quarante-huit heures parce que, près de chez elle, les câbles ont fondu. Le frère d’une amie frôle l’évanouissement au moment de son oral du bac alors qu’il fait 40 °C. « J’ai l’impression qu’on est entrés dans une dystopie. Ça donne le vertige », raconte l’étudiante en cinéma.

Le 24 juin, le jour le plus chaud jamais enregistré pour ce mois de l’année, Gabriel, 17 ans, a ouvert son groupe WhatsApp familial pour témoigner de sa colère. « Je suis énervé, a écrit le lycéen. Enervé car depuis des années tous les scientifiques s’accordent à dire que si rien ne change on est condamnés à l’extinction de notre espèce et à des millions d’autres. (…) Enervé car, quand je pense à mon avenir, je ne me demande pas quel métier je veux faire, mais je me demande plutôt si mes enfants auront une Terre vivable sur laquelle habiter. » Son message reste sans réponse. Les conversations habituelles reprennent leur cours, le laissant encore plus accablé.

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Pendant ce temps, il continue de suivre les journaux télévisés quotidiens. « C’était tous les jours des informations sur des gamins morts dans des voitures, des gens noyés alors qu’ils essayaient de se rafraîchir, des poissons décimés dans la Méditerranée devenue trop chaude », égrène-t-il, très marqué. Ayant quitté Paris pour se retrancher chez sa grand-mère en Bretagne, il ne trouve là aussi « aucun air frais » et observe la nature alentour dépérir, grillée par le soleil brûlant. « Il y a la mort partout, et aucune action politique », s’affole l’adolescent. Il en vient à se dire que c’est « peine perdue pour l’humanité ».

« La jeune génération n’arrive plus à se projeter, plongée dans un monde de crises qui s’enchaînent sur le plan climatique, mais aussi géopolitique et social : c’est comme s’il fallait faire un deuil du futur », souligne Charline Schmerber. Il est encore plus difficile d’envisager l’avenir « quand on voit la pauvreté des débats politiques aujourd’hui : on n’a pas les conversations qu’on est censé avoir pour avancer », ajoute Clément, le communicant de 29 ans.

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Le silence politique sur la canicule est « assourdissant, confirme la philosophe Céline Marty. On fait comme si de rien n’était, on ne ralentit pas et on laisse les individus se débrouiller seuls. Or on en est précisément là parce que l’Etat n’a pas pris en charge la question de l’adaptation ». Pour elle, le risque est de progressivement « glisser vers une accoutumance de l’anomalie ». « Nous allons nous habituer à voir des gens mourir au travail ou chez eux, dans l’indifférence d’un système où la seule chose qui compte, c’est que “les corps tiennent” pour que la machine tourne », s’indigne la chercheuse.

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« Je me sens surtout épuisé »

Pour Victoria, 19 ans, cette période a été un « choc de prise de conscience ». Si elle a grandi dans une famille sensibilisée aux enjeux écologiques, qui ne mange pas de viande rouge et ne prend plus l’avion, elle n’avait jamais envisagé jusque-là la réalité du réchauffement climatique si concrètement, et cela a généré chez elle des pics d’angoisse. L’étudiante en économie se console en se disant que cette vague sera peut-être l’occasion de réaliser, collectivement, l’ampleur de la menace. « J’espère que les yeux ne se refermeront pas quand le thermomètre baissera », résume Victoria.

A l’issue de ces vagues successives, beaucoup rapportent un abattement. « J’aimerais avoir l’énergie et la force de me lever et de me battre pour tout envoyer valser. Malheureusement, je me sens surtout épuisé, et cette période m’a paralysé », avoue en soufflant Clément. Marianne, 29 ans, est rongée par la culpabilité. En mai, elle a donné naissance à son premier enfant, qui a déjà enduré trois canicules. « Je ne peux pas m’empêcher de me demander ce qu’on a fait, dans quel monde on a projeté notre fils, exprime cette maraîchère dans une ferme biologique en Mayenne. Avec mon conjoint, on vit dans un environnement naturel, on a un habitat léger écologique, on pensait avoir encore quelques années de “fraîcheur” pour voir venir. Mais les dégâts nous dépassent déjà. »

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Pour d’autres, c’est l’occasion de penser à l’après. Gabriel est déterminé à transformer son « écocolère » – cette expression qui a émergé dans le débat public à l’occasion de cet été brûlant – en action. Le lycéen de 17 ans veut réfléchir à l’adaptation de l’immeuble de copropriété où habite sa famille à Paris, et encourager « un projet de végétalisation ». Lui qui n’était jusque-là pas engagé en politique envisage aussi d’aller tracter pour le programme qui lui semblera le plus écologique pour la présidentielle, « celui de Jean-Luc Mélenchon à l’heure actuelle », dit-il.

Si Marianne est pour le moment affaiblie par ce post-partum torride, cet été l’a convaincue de « passer à l’avenir à des actions plus radicales ». « Je me rends compte que cela ne suffit plus d’agir à l’échelle individuelle, comme nous le faisions avec notre habitat ou notre travail », précise-t-elle. Avant cela, elle et son nourrisson essaient d’abord de passer le cap en se raccrochant à la solidarité de la famille et des amis, qui les ont accueillis bien volontiers dans des logements plus frais. C’est dans ce tissu local, militant pour partie, que Marianne puise une source d’espoir. Un point d’appui collectif pour envisager de rompre avec le sentiment d’impuissance.

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