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«On veut réparer ce qui a été fait par le passé» : dans le Mercantour, le lac de Scluos à la reconquête de sa biodiversité

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Le parc national lance, avec l’Office français de la biodiversité, une opération pionnière pour restaurer le site en retirant les poissons introduits par l’humain. L’expérimentation, qui pourrait concerner un jour les 600 lacs de montagne du pays, vise à préserver la pureté de l’eau.

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La biodiversité
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Des agents de l’Office français de la biodiversité prélèvent des végétaux et de petits invertébrés à Saint-Martin-Vésubie (Alpes-Maritimes), aux abords du lac de Scluos, le 25 juin. 
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Mathilde Frénois, correspondante à Nice
03/08/2026
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A la manière d’un miroir, le paysage se reflète à l’envers. La montagne et les mélèzes du Mercantour plongent dans le lac de Scluos, leur cime au centre et leur base au bord. Le reflet de ces hauts sommets se met à onduler. Il y a des ronds dans l’eau. «Ça mouche encore, remarque le chargé de ce projet de la restauration du lac des Alpes-Maritimes, Simon Miossec. Les poissons viennent gober à la surface.»

L’eau ne devrait pas tant frétiller : à l’état naturel, les poissons sont absents des lacs d’altitude isolés. Ils ont été introduits pour le plaisir de la pêche. Peu à peu, dans le plan d’eau pur, ces «superprédateurs» (des truites, des gardons, des vairons) ont déséquilibré l’écosystème aquatique. Alors, au lac de Scluos, altitude 2 130, les agents du parc national mènent un projet de «restauration» et de «reconquête de sa biodiversité» : les poissons sont enlevés. Une expérimentation à 290 000 euros menée par le parc et financée à 70 % par l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse. Cet «essai grandeur nature» s’inscrit dans le cadre du règlement européen sur la restauration de la nature.

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Le chargé de projet Simon Miossec observe les poissons faire des ronds dans l’eau et, trois fois par semaine, relève les 70 nasses et 28 filets.
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Les 600 lacs de montagne de France conservent une image de pureté. Arriver à leurs abords avec ses chaussures de randonnée (ils sont d’ailleurs la première motivation des balades à la journée), c’est être émerveillé par leurs eaux fraîches et cristallines, par leur décor grandiose et escarpé. Mais ni leur altitude élevée, ni les longues heures de marche pour y accéder, ni l’hiver qui les fige sous une épaisse couche glacée ne les protègent. Ils ne sont pas épargnés par la pression de l’activité humaine.

Les randonneurs se baladent sur les berges, se baignent enduits de crème solaire, se lavent au savon. Les lacs d’altitude pâtissent aussi de la pollution atmosphérique, de l’activité pastorale, des défauts d’assainissement des refuges, de la gestion des ouvrages hydroélectriques et, donc, de l’alevinage. «Le poisson est un superprédateur dans un milieu où il n’y en avait pas, complète la chargée de mission eau et forêts au parc national du Mercantour, Claire Crassous. Il est tout en haut de l’échelle et il déséquilibre tout.»

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«Une mésestimation de l’impact»

Pourquoi ces eaux-là ne sont-elles pas peuplées naturellement par les poissons ? «Parce qu’ils ne tombent pas du ciel, formule Claire Crassous. Pour trouver leur présence, il faut une connexion à un cours d’eau, sans obstacle. Or les cascades qui entourent les lacs d’altitude les empêchent de remonter.» D’ailleurs, Scluos est un lac fermé, sans émissaire par lequel s’évacue l’eau, ni affluent. Il est alimenté par un écoulement souterrain et par la fonte des neiges.

Tout là-haut, les lacs ne sont pas créés par les cours d’eau. Ils se forment quand un glacier disparaît. En se retirant et en érodant la roche, celui-ci laisse un trou béant ou un amas de roches. Ainsi naissent leurs cuvettes. «Tout un réseau trophique [l’ensemble des chaînes alimentaires d’un même écosystème, ndlr] se met en place sans gros prédateur, détaille l’agent du parc. Du zooplancton a colonisé le milieu, mais aussi des algues, des invertébrés, des grenouilles.» En s’asseyant au bord du lac, on est vite entouré de moustiques. Sur la plage en face, quelques libellules tournoient. Au bord de l’eau, les têtards clapotent.

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Cela fait bien longtemps que l’humain a mis sa patte dans cet écosystème. Les premiers empoissonnements des lacs du Mercantour remontent au XIXe siècle. Traditionnellement, les bergers capturaient des truites dans les rivières avant de les transporter à dos d’hommes et de mules pour les relâcher dans les lacs de montagne. C’était l’assurance d’une source de protéines pour les longues journées en alpage. Le nombre de poissons était anecdotique.

Le changement d’échelle est venu avec la pêche de loisir des années 70. Qu’il est agréable de titiller le bouchon au calme et au frais, après une randonnée, dans un massif éloigné. Les pêcheurs sont demandeurs. Les poissons sont héliportés. «Les lacs ont été alevinés après la création du parc [en 1979], rappelle Claire Crassous. Ça paraît fou, mais on pensait qu’il était bénéfique de mettre de la vie là où il n’y en avait pas. C’était une mésestimation de l’impact.»

Pour ce tourisme de pêche, 68 des 76 lacs du parc ont été alevinés avec des truites. Celles-ci ne sont pas arrivées seules. La pêche au vif nécessite l’envoi d’appâts vivants (et non de vers) au bout de la canne. De très petits poissons, appelés gardons et vairons, sont hameçonnés et parfois relâchés à la fin de la journée. Ces espèces ont poursuivi leur vie de poisson. Elles se sont nourries, reproduites, établies.

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Autour du lac voisin, les libellules font sécher leurs ailes
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Leur présence peut entraîner une diminution de la transparence de l’eau : c’est arrivé dans les Pyrénées. En raison de l’augmentation des nutriments (entre autres les déjections des poissons), les microalgues prennent leurs aises. Elles sont aussi moins consommées par le zooplancton et les petits invertébrés, dont le nombre s’amenuise car ils sont les proies des poissons voraces. Les vairons, omnivores, se régalent de mollusques, de larves d’insectes et d’œufs de batraciens.

Alors, dès 2014, le nombre de lacs alevinés diminue dans le Mercantour. «On a convenu, après une grande concertation locale, que, parmi les 76 lacs du parc, 50 ne seraient plus alevinés, expose la directrice du parc, Aline Comeau. C’est ce qui nous a donné l’idée de l’étape d’après : réparer ce qui a été fait par le passé.» Car malgré l’arrêt de l’alevinage, 88 % des lacs en cœur de parc sont occupés par des poissons.

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Comme le lait sur le feu

Sur les hauteurs du lac de Scluos, un camp de base est installé. D’ici, Simon Miossec observe les poissons faire des ronds dans l’eau. Trois fois par semaine, il vient relever les 70 nasses et 28 filets. Il procède aussi à la pêche électrique. Il a prélevé trois truites et plus de 7 000 vairons et gardons depuis 2025. Soit 40 kilos de poisson. «C’est énorme», dit le chargé de mission recruté spécialement pour cela. Il a compté 50 individus rien que cette semaine. Tous seront tués à l’eugénol, une huile essentielle de clou de girofle qui anesthésie puis euthanasie. Ensuite, ce sera l’équarrissage. Sa pêche continuera jusqu’au dernier poisson.

Il dispose même d’un petit bateau pour mener sa mission à bien. «Certains sont pélagiques. Ils vont vers le fond où il fait plus frais, signale Simon Miossec. Il faut alors jouer sur la tension des filets et la taille des mailles pour les attraper.» L’autre particularité des lacs d’altitude est la stratification des eaux en fonction de leur température. L’eau chaude est en bas l’hiver, en haut l’été. Inversement pour l’eau froide. Les deux couches se mélangent deux fois dans l’année. Ce brassage saisonnier permet la vie biologique.

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D’autres lacs d’Europe, en Espagne et en Italie, se sont libérés de leurs poissons. Claire Crassous est partie s’en inspirer et a mené deux ans de concertation avant de lancer l’expérimentation. Le lac de Scluos est surveillé comme le lait sur le feu. Des agents de l’Office français de la biodiversité (OFB) montent en pick-up et à pied avec glacières et contenants stériles. Sur les berges et dans l’eau, ils prélèvent des végétaux et de petits invertébrés. «Ce sont des bio-indicateurs, dit la spécialiste des algues au laboratoire Paca-Corse de l’OFB Maiana Campton. On suit l’évolution du peuplement des espèces en quantité et en qualité pour savoir comment l’écosystème va fluctuer.»

Elle gratte à la brosse à dents une pierre pour récupérer le film de biofibres et l’envoyer en laboratoire. A quelques mètres de là, le technicien hydrobiologiste Damien Cartalade racle le fond avec son épuisette. Il récupère une larve de libellule. Elle est «trapue», avec «des antennes courtes» et «un masque de prédation à la mâchoire». Il l’identifiera «à la loupe».

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«Ce qui nous inquiète, c’est le bas niveau d’eau»

Le responsable de ce laboratoire de l’OFB, Samuel Pauvert, passe le tamis. «On part sur l’hypothèse qu’un lac d’altitude ne devrait pas avoir de poissons. Si on les enlève, y aura-t-il plus d’invertébrés ?» Son équipe recherche et recense des éphémères, des diptères, des coléoptères, des mollusques, des vers, des sangsues. Le lac de Scluos, 1 hectare de superficie et 7 mètres de profondeur, fait aussi l’objet de mesures de sa transparence, de photos pour surveiller son verdissement, d’un suivi de sa pression et de sa température, d’une plongée dans sa colonne d’eau. Ces collaborations entre scientifiques et agents du parc permettront de déterminer si, sans les poissons, la biodiversité remarquable sera de retour, si le fonctionnement physico-chimique du lac évoluera et si l’adaptation aux autres pressions sera facilitée. Il est trop tôt pour le dire. «Ce qui nous inquiète en ce moment, c’est le bas niveau d’eau», dit Samuel Pauvert.

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Le lac de Scluos fait l’objet de photos pour surveiller son verdissement.
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Les scientifiques font un crochet par le lac du «Petit Scluos» – nom donné par les randonneurs à ce plan d’eau voisin –, frère cadet de Scluos. Il est quatre fois moins grand et dépourvu de poissons. Autour, les libellules font sécher leurs ailes et les têtards sont bien dodus. Ça grouille encore plus qu’à Scluos. Sans ses poissons, Scluos ressemblera-t-il à «Petit Scluos» ? La comparaison est impossible. Chaque lac d’altitude est unique. Seuls les mélèzes et les monts y trouvent partout leur reflet.

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Mathilde Frénois, correspondante à Nice pour libé
03/08/2026

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