Entre les canicules et les incendies, la France vit l’un de ses étés les plus cauchemardesques. Comment une climatologue comme vous vit-elle cette succession d’événements ?

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VALÉRIE MASSON-DELMOTTE. Début juin, en voyant les prévisions de la vague de chaleur, on pouvait déjà décrire ce qui allait se produire sur les personnes âgées, le temps scolaire, les personnes travaillant en extérieur, les transports, les logements devenus insupportables. Le constat d’un climat qui se réchauffe est très solide depuis plus d’un quart de siècle. Et pourtant demeure ce défaut de préparation. Je suis très touchée par la dégradation des écosystèmes du fait des incendies, avec des pertes irréversibles, souvent dans des endroits que je connais et que j’aime. Mais ce qui me gêne le plus, c’est de voir que les événements extrêmes, plus fréquents et plus intenses, sont traités sous l’angle de la gestion de crise : l’événement survient, on engage des mesures dans l’urgence, puis on passe à la crise suivante.

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Climatologue, Valérie Masson-Delmotte est membre du Haut Conseil pour le climat, directrice de recherche au CEA, ancienne coprésidente du groupe 1 du GIEC et membre de l’Académie des sciences.

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Pourtant, quand on prend du recul, ce qui n’est pas facile en ce moment, on s’aperçoit qu’il existe aussi des indicateurs positifs. Eux laissent penser que le réchauffement global est en voie d’atténuation… Est-ce une réalité ?

Les choses ont avancé, oui, mais pas assez vite. Avant l’accord de Paris, on pensait qu’à l’horizon 2035 les émissions mondiales augmenteraient de 20 %, ce qui nous aurait placés sur une trajectoire de très fort réchauffement. Aujourd’hui, la réponse médiane du climat nous placerait plutôt vers 2 °C en 2050 et 3 °C à la fin du siècle. Une plage à très haut risque climatique quand même. La transition énergétique est-elle enclenchée ? Au niveau mondial, en effet, certains aspects de la transition énergétique avancent. On estime que 43 % de la production électrique mondiale est de source décarbonée. Le pic de vente des véhicules thermiques remonte à 2018 et, selon l’Agence internationale de l’énergie, un quart des véhicules neufs vendus sont désormais électrifiés. Tout cela abat la demande de charbon, de pétrole et de gaz. Les émissions de gaz à effet de serre de l’Union européenne ont diminué de 37 % depuis 1990, celles de la France d’un peu moins de 34 %. Celles des États-Unis baissent depuis 2005. Et surtout – parce que c’est le premier émetteur mondial – les émissions de la Chine sont sur un plateau, elles n’augmentent plus depuis 2024.

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La France fait donc partie des « bons élèves », mais on ne voit pas les résultats. Pourquoi ?

L’Europe est le continent qui se réchauffe le plus vite. Le réchauffement observé en France sur les dix dernières années par rapport à 1900 est de 2,2 °C : 2,7 en été, et plus encore les nuits et les jours les plus chauds. À Paris, le record de température du jour le plus chaud de l’été a augmenté de plus de 4 °C. Cela signifie qu’une vague de chaleur qui atteignait 35 °C il y a trente ans en atteint aujourd’hui 40. Et ne pas engager les investissements, un cadre clair et des priorités de décarbonation, c’est prendre le risque d’être pris entre, d’un côté, la guerre commerciale américaine et les ingérences des pays exportateurs d’énergies fossiles qui cherchent à maintenir notre dépendance… et, de l’autre côté, la Chine, avec ses politiques de dumping et sa force de frappe industrielle sur les batteries, les panneaux solaires, les pompes à chaleur, les clims, etc. Les questions climatiques interagissent donc directement avec la sécurité, l’emploi et la compétitivité économique.

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La France a fait le choix du nucléaire, une énergie décarbonée. Quels en sont les bénéfices ?

Je ne suis pas très objective, car je travaille au CEA [Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, ndlr] ! Mais il y a de nombreux bénéfices. D’abord, notre production d’électricité décarbonée nous rend bien moins vulnérables aux fluctuations du prix du pétrole et du gaz, et aux potentielles ruptures d’approvisionnement. Même chose pour l’électrification des véhicules : les particuliers et les entreprises sont beaucoup moins tributaires des chocs géopolitiques. L’exportation d’électricité décarbonée permet d’éviter le recours aux énergies fossiles dans les pays voisins. Mais comme on avait anticipé une électrification plus rapide du chauffage et des mobilités, nous nous retrouvons en surcapacité. La question devient alors : doit-on ouvrir grand la porte à toute une série de data centers, qui se concentrent sur certains territoires et peuvent devenir prioritaires par rapport à d’autres besoins d’électrification, notamment industriels ?

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Comment « piloter » au mieux la transition ? Quelles seraient les bonnes décisions à prendre ?

Le nerf de la guerre reste la substitution aux énergies fossiles, qui pèsent pour les trois quarts du réchauffement au niveau mondial. La feuille de route a été fixée à la COP28 : sortir des énergies fossiles, et chaque pays selon ses particularités. Le deuxième grand chantier, c’est le système alimentaire, qui consomme environ 15 % des énergies fossiles, et émet des gaz à effet de serre via la déforestation, l’élevage de ruminants et les engrais azotés. Mais ce chantier de transformation vers un système bas carbone juste et résilient n’est engagé ni au niveau mondial ni au niveau français. C’est pourtant un enjeu clé.

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Au-delà de l’enjeu d’atténuation, il y a aussi la nécessité de s’adapter au réchauffement. Comment vous situez-vous dans ce débat «atténuation-adaptation » ?

Attention déjà à bien définir ce qu’est l’adaptation. Raccourcir des étapes du Tour de France, ce n’est pas de l’adaptation, c’est du bricolage. L’adaptation, c’est anticiper pour engager des changements structurants. Cela demande une adaptation par anticipation. Une fois qu’on a été touché par l’événement extrême, c’est trop tard. Il faut une démarche planifiée et structurée. Tant qu’on n’est pas touché, on se construit une forme de déni. Et même après avoir été touché, on peut s’en reconstruire un autre. En juin, j’ai entendu le sénateur Duplomb citer George Sand à propos de la canicule de 1870 pour relativiser celle que l’on vivait alors. Ça, c’est se construire un joli déni, puisque aucune donnée météorologique de l’époque ne permettait une telle comparaison ! Le déni empêche d’engager les changements structurels nécessaires. On s’accroche à un mode de fonctionne- ment dont on sait pourtant qu’il mène à des impasses.

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Que faire en cas de montée des eaux ?

Il est certain qu’acheter aujourd’hui une maison à Noirmoutier, par exemple, n’est clairement pas un placement judicieux sur le long terme – même si, pour certains, cela reste rationnel selon leurs revenus et leur horizon de vie. L’accumulation de chaleur entraîne la montée du niveau de la mer, qui s’accélère : on est désormais à un rythme de 4 mm par an, contre environ 23 cm au total depuis 1901. On a déjà acté plus d’un mètre de montée du niveau de la mer sur plusieurs siècles.

Le rythme exact dépendra des émissions à venir et des incertitudes sur l’Antarctique. Mais la montée elle-même est certaine. Sans parler de la salinisation des eaux – quand le débit des fleuves ralentit en été, l’eau salée remonte plus loin qu’avant, on l’a vu récemment jusqu’à Arles – et de l’érosion sur les côtes sableuses et les falaises meubles. Alors on peut renforcer les écosystèmes littoraux pour gagner du temps, mais à certains endroits la solution la plus pertinente sera le repli planifié.

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S’adapter semble pourtant être du bon sens !

Oui, mais le point clé de l’adaptation, c’est qu’elle a des limites : limites de moyens et de capacités, seuils de tolérance des plantes, limites quand il n’y a plus d’eau dans les rivières. D’où le besoin d’une forme de planification. Sinon, des réponses qui paraissent « de bon sens » peuvent en réalité aggraver l’exposition ou la vulnérabilité au changement climatique. De ce point de vue, le retour d’expérience est fondamental. Par exemple, celui des villes espagnoles. On se rend compte que vivre avec un ventilateur au plafond, ce n’est pas si idiot ! La vraie difficulté, c’est d’aller vite.

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Il faut également protéger la vie économique et sociale…

Oui : la protection des activités économiques, de la santé, de la productivité au travail et de l’agriculture. Là-dessus, mon regard personnel est humaniste : les populations ont besoin de vivre dans des conditions décentes. Tout est lié : les aides à domicile, souvent des femmes à faibles revenus, doivent prendre en charge elles-mêmes leurs frais de déplacement. En leur rendant accessibles de petits véhicules électriques sans permis, on permet de diminuer leurs dépenses, de réduire leur impact environnemental et d’améliorer le service rendu aux personnes âgées. Cette notion de «transition juste» compte énormément pour moi. En jouant sur plusieurs tableaux à la fois, on peut apporter des réponses positives à plusieurs problèmes en même temps. Même chose sur la fausse opposition entre efficacité énergétique et sobriété. Les deux doivent être actionnées.

La sobriété serait mal vue ?

Le dernier rapport annuel du Haut Conseil pour le climat montre que les leviers mobilisés ont surtout été la technologie et l’efficacité. Le levier de la sobriété, lui, n’a été réellement actionné qu’au moment de la guerre en Ukraine, par peur de manquer de gaz ou d’électricité. La sobriété peut pourtant être intéressante dans les modèles d’affaires, pour des chaînes de valeur plus résilientes. Ce n’est pas de l’austérité ou du sacrifice. Sur l’alimentation, on cherche aujourd’hui à stocker de l’eau partout pour maintenir une production de maïs très gourmande en eau, à des moments critiques où l’on en a très peu pour nourrir les animaux d’élevage. On essaie de maintenir coûte que coûte un modèle agricole parfois tourné vers l’export, alors qu’il devient difficile à tenir dans les conditions climatiques actuelles, les zones propices à certaines cultures évoluant.

On peut au contraire renforcer des pratiques alimentaires saines et soutenables, meilleures pour la santé, qui permettent aussi d’éviter l’excès de protéines animales. Ce n’est donc pas une approche de sobriété au sens de restriction, mais au sens du « mieux » : mieux manger, pour soi et pour son empreinte environnementale.

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Pour accélérer la décarbonation, on parle de plus en plus de géo-ingénierie. Que pensez-vous de ces concepts visant à « manipuler le climat » ?

Certains secteurs seront plus durs à décarboner. Je pense au transport aérien, certains pans de l’industrie ou des activités agricoles. Il existe donc de multiples options technologiques pour capter du CO2 ou refroidir la planète artificiellement.

Filtrer l’air, concentrer le CO , le transformer, l’injecter, le minéraliser. Là, on a une vraie incertitude sur le coût, le potentiel réel, la faisabilité. Et cela consomme de l’électricité, des solvants, de l’eau. Il est aussi possible d’enfouir du CO2. Sur le papier, ça fonctionne. En réalité, cela entre en concurrence avec la production agricole et la préservation des écosystèmes.

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On évoque également le fait de déplacer l’équilibre chimique de l’océan en l’alcalinisant, pour augmenter le puits de carbone océanique. Il reste très difficile de garantir l’innocuité des substances introduites, potentiellement toxiques pour l’ensemble de la chaîne alimentaire des écosystèmes marins. Il existe même des idées pour recongeler la glace de mer arctique avec des sortes de canons à neige, ou empêcher le glissement des glaciers en Antarctique.

Il y a un vrai besoin de recherche et de développement, ce n’est pas quelque chose à promouvoir aveuglément. Ce sont, pour moi, de véritables illusions, ou des diversions, qui évitent d’aborder la vraie priorité : sortir rapidement des énergies fossiles.

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Thierry Keller
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