Santé-environnement
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« L’habitabilité est la condition de tous nos droits et libertés » : l’entretien avec le philosophe Baptiste Morizot et le juriste Laurent Neyret
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EntretienDans un court essai, ils estiment que le droit de l’environnement plie souvent devant d’autres traditions juridiques plus solidement fondées, et proposent d’appeler « habitabilité » la valeur que ce droit est appelé à protéger.
Novatrice, la proposition du philosophe Baptiste Morizot, maître de conférences à Aix-Marseille Université, et du juriste Laurent Neyret, professeur de droit à Sciences Po, vise à inscrire dans le droit l’« habitabilité », soit la valeur nécessaire pour protéger la vie. Les coauteurs en font un principe primordial, car il garantit les conditions d’existence de l’humanité et de tous les vivants.
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Le droit de l’environnement est utile, mais il demeure technique et réglementaire, remarquent-ils dans Liberté, dignité, habitabilité (Gallimard, « Tracts », 64 pages, 4,90 euros). Le terme « environnement » est d’abord conceptuellement biaisé puisqu’il désigne un décor dans lequel les humains se meuvent sans prendre en compte leur interdépendance avec leur milieu de vie.
Surtout, insistent Baptiste Morizot et Laurent Neyret, ce droit n’a jamais proclamé sa « valeur cardinale », à la manière dont les droits de l’homme ont consacré la liberté, l’égalité ou la dignité. Ce qu’ils défendent dans leur bref et vif essai, « un petit tract pour un long siècle », selon leurs termes : « La dignité a nommé ce qu’on ne doit jamais faire à un humain, le principe habitabilité nomme ce qu’on ne doit jamais faire à un monde », écrivent-ils.
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En 1945, le procès de Nuremberg, qui jugea une partie des criminels nazis, s’est fait au nom du refus de la normalisation de la barbarie et de la condamnation des crimes commis contre l’humanité. Que voulez-vous dire lorsque, dans votre ouvrage, vous souhaitez « rejouer le moment Nuremberg pour l’habitabilité » ?
Laurent Neyret : En 1945, la conjonction de la révélation de crimes extraordinairement graves et d’un procès spectaculaire a en effet produit une transformation majeure du droit. Mais nous ne comparons pas les crimes nazis et les atteintes au climat et au vivant : nous comparons la capacité du droit à se hausser au-dessus de lui-même, et à consacrer collectivement une nouvelle valeur protégée, comme la dignité, au moment où l’histoire l’y convoque. C’est d’abord l’analogie d’un réveil. Le droit a prouvé qu’il pouvait se réinventer face à l’insoutenable et qu’aucun ordre établi n’est définitif.
A Nuremberg, le procureur Robert Jackson [1892-1954] a déclaré que la société condamnait « ce qui heurte le sens moral de l’humanité ». Or, les crises écologiques et climatiques portent atteinte aux conditions mêmes d’une existence digne, pour l’humanité et pour la vie telle que nous la connaissons. C’est pourquoi il faut inscrire une valeur cardinale au plus haut niveau du droit, que nous nommons « habitabilité », car les humains ne peuvent prospérer que dans un monde rendu habitable par la vie. Et c’est cela, aujourd’hui, qui est menacé. L’habitabilité est la condition de tous nos droits et libertés.
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Le moment géopolitique n’est plus celui de 1945, date à laquelle un nouvel ordre mondial se crée à partir du droit international. Aujourd’hui, celui-ci est bafoué non seulement par des tyrannies, mais également par des démocraties, et la question écologique fait l’objet d’un reflux dans l’espace public. Comment inscrire un tel geste juridique dans ce moment de basculement ?
Baptiste Morizot : La question des conditions historiques et géopolitiques est en effet déterminante. En 1945, la victoire militaire de ceux qui allaient porter le nouvel ordre international s’inscrivait dans un contexte de reconstruction et de confiance dans le droit. Or, nous sommes aujourd’hui dans une situation inverse : défiance à l’égard du droit international, découplage entre des superpuissances qui radicalisent leur logique prédatrice et des puissances moyennes qui n’ont pas les moyens de dominer la scène internationale, mais qui cherchent un multilatéralisme capable de préserver le futur.
Nous sommes très réalistes sur la gravité des impasses actuelles. Mais la pensée, comme l’eau, cherche des brèches ouvertes par la complexité même du système. L’enjeu est précisément de faire du principe habitabilité l’instrument de ces puissances moyennes, face aux logiques impériales, fossiles et guerrières qui reviennent en force. Car les puissances moyennes n’ont pas la force pour elles : elles n’ont que le droit. Et c’est leur chance. Le droit doit protéger ce que la force ne peut plus défendre.
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Comment convaincre de l’urgence et de la pertinence de l’« habitabilité » en tant que principe ?
L. N. : Avant d’être consacrée, une valeur juridique connaît un moment d’acculturation. En France, la fraternité a été consacrée comme principe constitutionnel en 2018, parce qu’il y avait eu, en amont, des réflexions, des conférences, des articles qui plaidaient en sa faveur. D’où l’intérêt de se tenir prêt. Le concept de crime contre l’humanité n’est pas tombé du ciel le jour de l’ouverture du procès de Nuremberg : c’est un juriste né dans ce qui est aujourd’hui l’Ukraine, Hersch Lauterpacht [1897-1960], qui le formule patiemment alors qu’il n’a pas encore conscience de l’ampleur des crimes nazis. Fait vertigineux : le mot a devancé le crime qu’il servirait à juger.
Nous cherchons à renouer avec cette histoire : imaginer, avant qu’il ne soit trop tard, la valeur cardinale à protéger au XXIe siècle. L’équivalent de la dignité à l’époque est aujourd’hui selon nous l’habitabilité, car les canicules à répétition et l’effondrement des écosystèmes ne laissent déjà plus à personne le luxe de l’indifférence. Se tenir prêt, c’est disposer de propositions concrètes pour inscrire l’habitabilité dans le droit aux moments décisifs.
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Pourquoi y a-t-il un trou dans la fondation du droit de l’environnement, et comment l’habitabilité vient-elle le combler ?
L. N. : Les crimes écologiques sont aujourd’hui traités par le droit de l’environnement comme une externalité. Ce droit s’est construit pour régler des conflits de voisinage, et sa faiblesse tient à son caractère technique, à des règles souvent écrites par des ingénieurs ou des scientifiques. C’est un droit qui traite les dossiers et maltraite les enjeux. Pourquoi ? Parce que ce qui le fonde n’a jamais été défini. Quelle est la valeur qu’il protège ? Les lois sont fortes quand elles protègent une valeur : criminaliser la torture protège la dignité, punir le vol protège la propriété. Le droit de l’environnement est resté faible parce qu’il y a un trou dans sa fondation. Le droit protège ce qu’il nomme. Il n’a jamais nommé l’habitabilité.
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A vous lire, les limites du droit de l’environnement tiennent aussi à son intitulé même, puisque le mot d’« environnement » désigne une extériorité, alors que l’habitabilité insère l’humain dans un milieu de vie partagé…
B. M. : Exactement. Malgré la pléthore de textes, ce droit n’a pas nommé sa valeur, et c’est en partie parce que la grammaire philosophique dont nous héritons est celle de l’environnement, un mot qui ne tient pas compte de nos interdépendances avec le vivant. Si l’on dit « liberté, égalité, environnement », chacun entend aussitôt la fausse note. L’environnement est conçu comme le grand dehors du monde social, une réserve de ressources, une série de paramètres à gérer – et, systématiquement, comme la variable d’ajustement des grandes valeurs de l’économie et de la sécurité.
L’habitabilité nous libère de ce cadrage autodestructeur. Il ne s’agit pas de criminaliser l’économie, mais de rappeler que sa stabilité même dépend de la protection de l’habitabilité. La protéger par le droit, c’est enjoindre à l’économie de retrouver des proportions qui préservent les conditions de la vie. Nommer « environnement » le vivant postulait un dehors passif et inaltérable. Le nommer habitabilité rend visible que ce sont des millions d’espèces qui, par leur activité interdépendante et fragile, sont les artisans insubstituables de la maison commune.
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Est-ce une manière de sortir la pensée écologique des ornières dans lesquelles elle s’est parfois laissée enfermer ?
B. M. : Il faut distinguer deux choses trop souvent confondues : le contenu d’une cause, et son domicile symbolique, c’est-à-dire les lieux institutionnels et sociaux où cette cause est prise en charge. Sous sa forme avant-gardiste, la pensée écologique pariait sur la force de sa vérité et de son originalité, tout en restant aveugle à son domicile symbolique. Elle s’est ainsi retrouvée cantonnée aux conversations entre convaincus, confinée dans les ministères de l’environnement qui perdent les arbitrages, reléguée au camp des amoureux de la nature ou de la militance.
Or, des lieux secondarisés ne peuvent pas faire émerger des enjeux cardinaux destinés à changer les priorités là où se prennent les décisions. Le droit de l’environnement s’en trouve relégué, et la balance de la justice faussée. L’habitabilité, comme valeur protégée, est cet amplificateur d’importance : elle déménage la protection des conditions de la vie vers les domiciles éminents – la santé, la sécurité, les droits et libertés –, au cœur même des décisions, puisqu’elle conditionne tout ce à quoi nous tenons.
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Concrètement, dès aujourd’hui, qu’est-ce que le « principe habitabilité » change pour le droit et pour ceux qui le pratiquent ?
B. M. : Dès aujourd’hui, à droit constant – sans toucher aux textes en vigueur –, ce même amplificateur d’importance opère comme une clé d’interprétation : il donne aux juges, aux avocats, aux juristes, de quoi rendre aux lois existantes la force qu’elles méritent. Une norme qu’on traite comme une formalité, que le premier « intérêt général » venu fait plier, retrouve son poids dès qu’on la rapporte à ce qu’elle protège : les conditions de la vie.
Le débat qui fait rage sur les pesticides en donne la mesure : l’exigence d’une agriculture qui n’empoisonne pas gagne désormais le monde économique et les chefs étoilés eux-mêmes. C’est cette exigence que l’habitabilité fait passer de la pétition au prétoire, car l’empoisonnement des sols, des eaux et des corps ne sera jamais l’intérêt général : il en est la négation.
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L. N. : Ensuite, il s’agit de transformer le droit lui-même : c’est le cœur de notre appel à l’inventivité juridique. …Que chaque acteur du droit – du magistrat au citoyen – s’empare du principe avec son génie propre et invente comment le faire exister, du national à l’international, de la Constitution aux plans territoriaux, du civil au pénal. Ainsi la dignité a-t-elle prospéré après 1945 : non par décret venu d’en haut, mais réinventée partout, par mille mains. Nommer l’habitabilité dans le droit, c’est obliger la force à se justifier devant la vie. (…)
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